L’Immeuble, de Mario Capasso – éd. La Dernière Goutte

L Immeuble Mario Capasso La Derniere Goutte couverturePoser un pied dans L’Immeuble, c’est tomber dans un piège étourdissant. Un dédale insensé où les escaliers sont facétieux, où les couloirs jouent des tours aux marcheurs, où les portes ne servent parfois qu’à entrer, et où les toilettes se dissimulent sous les tapis, dans les armoires à pharmacie ou parfois même à l’intérieur d’autres toilettes. Sorte de super structure insaisissable, l’immeuble en question fonctionne comme un corps vivant, se transformant sans cesse, se dévoilant par bribes, sans jamais que le tableau ne soit complet ni cohérent. La lecture devient une exploration à la logique délirante, un cheminement spongieux. Chaque page révèle une nouvelle anfractuosité, une nouvelle surprise, au point que le foisonnement de ce roman organique demande parfois que l’on s’arrête un peu, histoire de reprendre notre souffle.

Impossible de savoir comment est régi ce building-monde, qui a ses propres légendes et ses historiens : même s’il y travaille visiblement depuis un moment, le narrateur reste imprécis. Les employés semblent ne pas faire grand-chose dans leurs bureaux, les réunions sont prétextes à des débats farfelus. Ici, on est capable de mener une campagne politique pour décider du sens d’utilisation des escaliers, et ça peut même dégénérer en guerre sanglante – mais finalement assez ludique aussi. Quant à la hiérarchie, elle apparaît comme une entité floue, crainte et ignorée à la fois : “Les ordres du SUPER sont exécutés religieusement, même si nul ne sait au juste en quoi ils consistent.” A part s’envoyer en l’air et parler de foot, les hommes et les femmes ne font qu’errer, entre absurdité et fantasme.

Tout en jeux de mots, en expressions détournées, en adjectifs inattendus et en comparaisons absconses, l’écriture sonore de l’écrivain argentin Mario Capasso, formidablement rendue en français par la traductrice Isabelle Gugnon, ondule en harmonie avec les circonvolutions de l’édifice. Cette géométrie de l’impossible rappelle bien sûr Franz Kafka ou Jacques Sternberg, mais possède aussi quelque chose de Pérec, de Gébé ou de Tex Avery. Ode à la liberté et à la transgression, le fourmillement des habitants de l’immeuble devient une allégorie politique, un monument à l’imagination, à l’insouciance et l’irrévérence. “Vous autres, les plus jeunes surtout, vous devez l’imiter et ne pas renoncer à la lutte, vous devez vous risquer dans les escaliers, ne jamais perdre l’espoir d’arriver quelque part.”

El Edificio. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, novembre 2012, 280 pages, 20 euros.

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Le Journal de Delfeil de Ton – éd. Wombat

Que ceux qui croient que les Anglais ont le monopole de l’absurde lisent Delfeil de Ton. Monté comme un journal intime regroupant huit histoires, soit huit mois de 31 jours chacun, ce premier livre des jeunes éditions Wombat est un petit bijou de non-sens, d’une grande qualité littéraire. Loin du pamphlet politique, même si, en creux, la satire sociale (et religieuse) reste prégnante, ces chroniques s’organisent toutes selon le même schéma : dans un village de la région parisienne, un habitant vit des aventures saugrenues qui, immanquablement, surviennent ensuite dans la vie de son ami l’abbé Mardi, puis à toute la petite communauté. Et là, “aventure” est synonyme de grand n’importe quoi : les meubles s’enfuient un beau jour des maisons qui les retenaient, les corps se mettent à tomber en morceaux, des vampires livrent des culs-de-jatte ligotés, des kidnappeurs enlèvent quotidiennement notre héros et le relâchent dans le même champ à des dizaines de kilomètres de là, nu comme un ver, etc.

Avec un sens inné du rebondissement abscons, Delfeil de Ton construit ses contes comme un jeu de miroir déglingué, où chaque nouveau jour ouvre une nouvelle porte, ou nous précipite dans un chausse-trappe. Il pousse au maximum la logique de la littérature fantastique, insinuant dans un quotidien on ne peut plus banal des événements complètement délirants, que l’écriture laconique, tout en retenue, semble toujours dépeindre avec beaucoup de sang-froid. Si bien que Delfeil de Ton peut se permettre de glisser vers un humour potache (comme lorsque des couilles se mettent à pousser sur le cerisier du jardin), sans pour autant perdre une once de son élégance. Ni de sa modernité d’ailleurs : parues entre 1969 et 1976 dans Hara Kiri et Charlie, le Journal a conservé intact son pouvoir humoristique décapant, mais aussi son inquiétante bizarrerie. Car en imprégnant son récit de peurs enfantines, de frustration sexuelle et d’une violence froide qui surgit sans crier gare, Delfeil de Ton ne fait pas seulement rire, mais signe une œuvre trouble et magnétique.

Janvier 2011, 150 pages, 15 euros. Couverture de Gébé.

Malheur à qui me dessinera des moustaches, Romans-photos parus dans Hara Kiri 1962-1966, de Gébé et Lepinay – éd. Flblb

Rien que l’expression “roman-photo” prête à sourire : on voit d’ici les plans convenus, les acteurs charismatiques comme des limaces anorexiques, s’exprimant dans des bulles mièvres qui font encore aujourd’hui le bonheur de quelques parutions à l’eau de rose. Ce serait oublier que dans les années 1960, le journal satirique Hara Kiri s’était attaqué à ce mode d’expression bâtard, coincé entre la bande dessinée et la photographie. Aux commandes de cette rubrique, on retrouve Gébé, dessinateur de presse génial et formidable auteur de bandes dessinées (L’An 01 ou Le Service des cas fous, disponibles chez L’Association). Sous sa houlette, le roman-photo devient un outil farfelu, dont il sait tirer le meilleur parti en s’appuyant sur le charme d’un bricolage imaginatif : les montages sont faits aux ciseaux, les photos sont retouchées à la peinture, et l’ensemble, poétique et bancal, dignes des collages surréalistes, évoque les débuts insouciants du cinéma.

Mais la précision des cadrages et l’audace des compositions rappellent que ces planches ne doivent rien au hasard. Derrière les prises de vue de Michel Lepinay, on sent tout le savoir-faire de Gébé, et son sens inné du récit. Au fil de ses scénarios absurdes, il transforme Georges Bernier en Professeur Choron, créant le fameux personnage en pardessus qui, bientôt, prendra définitivement la place de Bernier. Toujours peuplées de jolies filles (timidement) dénudées (années 1960 obligent), martyrisées ou ligotées (“Au jeu bête et méchant, on n’y comprend rien, mais il y a des jambes à voir”), les intrigues rivalisent de drôlerie et de non-sens. Jusqu’à cette série en cinq épisodes, Les Aventures de la Reine de France contre la République française, feu d’artifice de fantaisie esthétique et d’extravagance narrative, qui clôt en beauté les romans-photos de Gébé première période. Première période, car les éditions Flblb annoncent déjà un second volume. “Votre avis professeur ? – Je pense sincèrement qu’il ne serait pas prudent de les contrarier…”

Novembre 2010, 144 pages, 18 euros.