RENCONTRE AVEC PHILIP KERR / Un siècle d’hypocrisie

philip-kerr-interview-hotel-adlonAlors que l’on avait quitté le détective Bernie Gunther dans l’Argentine péroniste, Hôtel Adlon, sixième volume de la série, retourne au cœur de l’Allemagne nazie, en 1934. Un peu plus d’un an seulement après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, le silence écrase déjà Berlin. Gunther se retrouve au cœur d’une machination liée à l’arrivée prochaine des jeux olympiques dans la capitale allemande, machination qui trouvera son épilogue en 1954, dans la Cuba d’Ernest Hemingway, de Meyer Lansky, et du dictateur Batista. Une fois encore, le minutieux travail de Philip Kerr, mêlant rigueur historique, roman noir et humour corrosif, fait mouche. De l’Allemagne nazie à l’Amérique latine des années 1950, Philip Kerr décrit les arcanes d’un siècle cynique et d’un monde gangrené par l’hypocrisie qui semble, invariablement, tourner en rond.

Le dernier volume des aventures de Bernie Gunther se déroulait en Argentine, dans les années 1950. Pourquoi êtes-vous remonté jusqu’en 1934 pour Hôtel Adlon ? Les nazis vous manquaient-ils ?

philip kerr portrait stephane grangierJe voulais parler de cette période qui précède les jeux olympiques de 1936 à Berlin, et de la corruption que cet événement a générée. Berlin aurait dû avoir les J.O. de 1916, qui n’ont pas eu lieu à cause de la Première Guerre mondiale, et ils avaient pour l’occasion construit un complexe olympique qui n’avait jamais été utilisé. Lorsque les nazis arrivent au pouvoir en 1933, ils pensent immédiatement que les jeux seraient la vitrine idéale du nouveau régime. Ce qui est amusant, c’est que pendant que j’écrivais ce roman, Londres remportait justement l’organisation des jeux de 2012. Je déteste profondément cette manifestation, qui représente un gâchis d’argent colossal : si les Grecs n’avaient pas dépensé les 15 ou 20 milliards d’euros qu’ils ont consacrés aux jeux de 2004, je ne dis pas qu’ils auraient évité la crise bien sûr, mais ça ferait déjà 20 milliards d’euros de moins dans le déficit. Pour trois petites semaines de sport, cela représente tout de même des dépenses incroyables… Mais Londres l’a emporté face à Paris pour 2012, vous ne vous rendez pas compte de votre chance !

En 1936, les nazis instrumentalisent rapidement les jeux olympiques pour faire la promotion du nazisme.

Ce n’est pas un hasard si tous les gouvernements autoritaires, encore aujourd’hui, comme la Chine ou la Russie, se battent pour accueillir les J.O. Quand je travaillais sur Hôtel Adlon, je me suis rendu compte que les nazis avaient inventé beaucoup de choses toujours en vigueur aujourd’hui. Par exemple, ce sont eux qui ont eu l’idée de faire venir la flamme olympique d’Athènes jusqu’à Berlin, en la faisant porter par des athlètes. Ce sont également eux qui ont eu l’idée de faire défiler les représentants de chaque nation dans le stade, lors de la cérémonie d’ouverture, pour saluer le drapeau et le dirigeant local. C’est détestable… A mon avis, les jeux olympiques auraient dû disparaître en 1972, après la prise d’otage et le massacre des athlètes israéliens par un commando palestinien. L’innocence et les vertus de l’olympisme disparaissent à ce moment-là, ça a été indécent de continuer.

1934 est aussi une date particulièrement intéressante, car on voit dans le roman que quelques mois seulement après leur prise de pouvoir, les nazis ont déjà mis au pas la police, la religion, le sport, la jeunesse. Cette mainmise est très rapide, et pensée pour durer.

trilogie berlinoise philip kerr coffret couverture pocheElle est extrêmement rapide en effet. Et tout de suite, le sport est identifié comme un domaine primordial. Les boxeurs juifs et gitans, très fameux à l’époque, sont les premiers à subir une discrimination. En quelques semaines, ils sont exclus des associations de boxe… Ce qui m’a le plus surpris, c’est le poids du lobby américain qui militait pour la venue des Etats-Unis aux jeux olympiques : une partie de l’opinion songeait alors à boycotter les J.O. à cause de l’antisémitisme d’Hitler. Les Américains envoient donc un émissaire sur place… qui conclut que tout va bien en Allemagne ! Alors qu’il suffisait de marcher dans les rues de Berlin pour voir les signes manifestes de l’oppression que subissaient déjà les juifs. Mais l’émissaire devait regarder ailleurs… Précisons que c’est ce même type qui, en 1972, après le massacre des sportifs israéliens, a dit que les jeux devaient continuer… Voilà le genre de détail cynique sur lequel on tombe quand on fait des recherches. C’est ce que j’aime dans l’écriture de roman historique : on déterre des choses étonnantes, on défait les mythes. Lire la suite

La Bande à Foster, de Conrad Botes & Ryk Hattingh – éd. L’Association

La Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association couverture1914. Un gang motorisé aux airs de bande à Bonnot en France sème la terreur en Afrique du Sud. Braquages, vols, meurtres : Foster, Maxim et Mezar terrorisent la région de Johannesburg. La police est sur les dents, d’autant que plusieurs membres des forces de l’ordre ont été froidement descendus par les hors-la-loi. Des centaines d’agents traquent les bandits jusqu’à les assiéger dans leur trou, au fond d’une grotte sans issue. Les trois acolytes, mais aussi la femme de Foster, préfèreront mettre fin à leurs jours dans cette ancienne mine désaffectée plutôt que de se rendre. Partant de ce fait divers fameux, Ryk Hattingh imbrique deux récits. Le premier met en scène Hitchcock et Nikolaas, deux types du Cap qui passent leur journée à ingurgiter des bières et sniffer de la coke, et décident de s’intéresser à cette affaire quasi centenaire. En parallèle, dans un style journalistique désuet et illustratif qui n’est pas sans rappeler les actualités de l’époque, on revit l’encerclement de la bande à Foster, jusqu’à son sanglant dénouement.

Au-delà de l’intérêt narratif évident de ces allers-retours entre passé et présent, qui rythment parfaitement la lecture, Ryk Hattingh réussit à faire de ce fait divers le révélateur d’une société sud-africaine viciée. Même si, chose assez inhabituelle pour L’Association, la traduction manque de fluidité et l’absence de notes (particulièrement sur le holisme, les “kopje” ou des références comme Jan Christiaan Smuts) donne l’impression que certains éléments nous échappent, les auteurs rappellent la résonance politique de l’affaire : un général dissident est mystérieusement abattu à un barrage de police dressé pour arrêter le gang. Officiellement, c’est une regrettable erreur, officieusement, ça arrange beaucoup de monde.

Surtout, comme Botes l’avait déjà fait dans ses précédents travaux, les auteurs s’acharnent à ronger la jolie façade Sud-Africaine et son histoire mythifiée. En remontant les traces de la bande à Foster, Hitchcock et Nikolaas semblent n’avoir rien d’autre à faire que de fantasmer sur ces malfrats d’antan, comme pour échapper à leur morne condition. La désillusion les submerge lorsqu’ils se rendent compte que leurs sinistres héros ne sont en fait que des minables, des voleurs et des arnaqueurs sans envergure. Leur déconvenue donne à cette histoire un goût amer, rendu plus sombre encore par la rudesse du trait de Conrad Botes, soulignant le désespoir d’une Afrique du Sud déboussolée.

La Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association extrait plancheLa Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association extrait plancheLa Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association extrait planche

 

Traduit de l’afrikaans et de l’anglais (Afrique du Sud) par Catherine du Toit, Août 2011, 64 pages, 13 euros.