Séquences, de Robert Varlez – éd. The Hoochie Coochie

Sequences Robert Varlez Hoochie Coochie MinuitComment rendre compte du mouvement ? Cette question, qui a traversé l’histoire de l’art, Robert Varlez se l’est également posée. Et pour y répondre, il a choisi un procédé qui doit autant aux débuts du cinéma et aux recherches picturales des avant-gardes cubo-futuristes, qu’à la photographie ou à la bande dessinée. Visiblement inspiré par les saynètes qui tournaient en boucle sur les lanternes magiques ou des gestes que le photographe Eadweard Muybridge s’acharnait à décomposer sur ses clichés, Varlez se lance dans ses Séquences au début des années 1970, et les publie notamment dans la revue Minuit.

Son écriture, que l’on pourrait rapprocher d’une pellicule de film déroulée, prend des airs de bande dessinée au ralenti, le découpage très lent et répétitif conférant à la lecture une étrangeté silencieuse. Parce qu’il est lu et non projeté, le travail de Robert Varlez s’avère beaucoup plus interactif que le cinéma : il permet à l’œil de revenir en arrière si besoin, d’accélérer ou de ralentir, sans jamais lui laisser complètement deviner ce qu’il est en train de regarder.

De fait, cette anthologie s’apparente à un jeu de cache-cache visuel. Plutôt que de reposer sur un scénario, les dessins de Robert Varlez semblent fonctionner tout seuls, obéissant à une mécanique immuable qui joue avec le balancement positif/négatif du noir et blanc, contrasté à l’extrême. Chaque série remet en cause tout ce que l’on voit (ou que l’on croit voir, ou que l’on s’attend à voir) : les personnages, le décor, et même les bordures des vignettes sont contaminés. Si la démarche de Varlez est d’abord expérimentale, elle n’est jamais gratuite : à l’image du très beau Suite Jeanne, ces Séquences impriment sur notre rétine une poésie surréaliste ensorcelante, et nous invitent à relire encore et encore ces pages pour tenter d’en toucher le fond.

Sequences Robert Varlez The Hoochie CoochieMai 2013, 128 pages, 15 euros.

Gog, de Giovanni Papini, illustré par Rémi – éd. Attila

Esprit brillant mais fou à lier. Fasciné par la mort et le meurtre. Misanthrope au point d’imaginer l’extermination de la race humaine. Crevant tellement d’ennui qu’il recherche, jour après jour, dans toutes les villes du monde, quelque chose qui saura enfin le distraire. Nihiliste violent. Collectionneur cinglé qui apprécie les cœurs frais encore battant. Contradictoire, paradoxal, excessif, outrancier, Gog est un personnage-livre, un de ces monstres littéraires qui marquent de leur empreinte le lecteur et qui, au fil des pages, contaminent son esprit au point de prendre vie sous ses yeux. Construit comme un enchaînement de courts textes, extraits d’un journal dans lesquels Gog raconte ses périples, ses lubies ou ses rencontres, ce roman cyclopéen fait défiler sous nos yeux ahuris une nuée de déséquilibrés, excentriques, charlatans, princes, génies, magiciens, inventeurs ou célébrités (Lénine, Ford, Einstein, Freud, Gandhi, Wells…), comme autant de représentants de la société neuve qui s’affirme au sortir de la Première Guerre mondiale. Roman de la modernité, mettant en scène un monde dans lequel les distances se réduisent, la religion s’éreinte, la science progresse sans cesse et, surtout, où tout se lit désormais sous l’angle de l’industrialisation, Gog, originellement paru en 1931, est du même coup une attaque implacable contre cette modernité creuse. Dans notre monde écrasé par l’argent-roi, rien ne semble plus avoir de valeur autre que marchande : Giovanni Papini n’a de cesse de démontrer l’absurdité de la civilisation contemporaine, poussant à l’extrême, avec beaucoup de justesse et d’humour noir, le raisonnement capitaliste et l’idée de progrès, des grandes théories qui le fondent au plus petit détail de notre quotidien.

Sans faire dans la demi-mesure, Gog détruit tout romantisme à l’univers qui l’entoure, observant d’un œil froid les témoins farfelus de ce monde nouveau, démontant les dernières utopies, levant le voile sur les derniers recoins féeriques de nos vies. Mais paradoxalement, le roman peut aussi se lire comme un assemblage des textes fantaisistes, proches des contes fantastiques de l’écrivain italien qui faisaient l’admiration de Borges : Gog le visionnaire collectionne les géants, nage dans une piscine d’or comme l’oncle Picsou, imagine des cités qui préfigurent les Villes invisibles de Calvino, écoute de la musique silencieuse vingt ans avant que John Cage ne la joue sur scène. Au point que derrière l’implacable cynisme de Gog, pointe l’univers onirique et biscornu de Papini l’avant-gardiste, dont on se plaît à espérer qu’il sera un jour, à nouveau, intégralement disponible en France.

> Déjà réédité il y a trois ans par les éditions Attila (couverture bleue illustrée), Gog est re-réédité aujourd’hui par les mêmes Attila, dans une maquette totalement nouvelle (couverture blanche immaculée).

Réédition, illustré par Rémi et traduit de l’italien par René Patris & Marc Voline, novembre 2010, 296 pages, 20 euros.