La Mauvaise Pente, de Chris Womersley – éd. Albin Michel

La Mauvaise Pente Chris Womersley Albin MichelDeux types, planqués dans un motel pourri de banlieue. Le premier, blessé par balle, se vide de son sang dans son lit. Une valise pleine d’argent dans la chambre, un tueur à ses trousses. Le second fuit aussi : son procès devait avoir lieu, il n’a pas eu le courage de l’affronter. La Mauvaise pente commence comme un polar, on s’attend à ce que les deux échappés s’allient, qu’ils tentent d’échapper au porte-flingue qui les suit à la trace, qu’ils se déchirent peut-être, deviennent amis pourquoi pas. Mais Chris Womersley nous entraîne ailleurs.

Comme si ses personnages n’avaient plus la force de s’enfuir, plus ils tentent d’avancer, plus ils s’enfoncent. Plus ils espèrent avoir un avenir, et plus c’est le passé qui remonte, douloureux jusqu’à les étouffer. Entre les dialogues et les pensées, les frontières se brouillent. L’écrivain australien gratte ses personnages, les dépèce, les épluche comme des oignons, tout en rendant la pesanteur de l’air de plus en plus écrasante. La course-poursuite attendue se transforme en course-poursuite intérieure, portée par l’écriture lyrique et lancinante de Womersley, qui sait mieux que personne étirer les scènes jusqu’à les rendre si denses qu’il nous faut presque reposer le livre quelques instants. La scène d’opération du blessé sidère par la maîtrise littéraire qu’y met l’auteur, sans même parler de la bouleversante scène finale, l’une des plus belles que l’on ait lue depuis longtemps.

Récit d’existences prisonnières du désespoir qu’elles portent sur leurs épaules, La Mauvaise Pente est un roman grandiose, dont la lumière déclinante rejaillit sur l’Australie qui lui sert de décor. Fantomatiques, diaphanes, avant de finir recouverts d’une neige uniforme, ses paysages infinis se muent en un horizon irrémédiablement vide, qui se renferme peu à peu sur les hommes qui tentent de l’atteindre.

The Low Road. Traduit de l’anglais (Australie) par Valérie Malfoy, mai 2014, 332 pages, 20 euros.

Comme les traits que laissent les avions, de Vasco Brondi et Andrea Bruno – éd. Rackham

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno RackhamDans ses deux premiers ouvrages parus aux éditions Rackham, Andrea Bruno avait imprimé sur notre rétine son noir et blanc poisseux ; cette fois, il compose un album en couleur – première surprise. La seconde, c’est de le voir s’appuyer sur un scénario du musicien Vasco Brondi, alors qu’il avait signé seul ses précédents volumes. Mais au final, ce qui surprend le plus, c’est la profonde corrélation qui surgit entre l’intrigue de Brondi et l’univers de Bruno. Le décor reste proche de celui de Samedi répit : une ville de taille moyenne sur le déclin, des rues humides et désertes, le chômage en toile de fond. Une jeunesse qui s’ennuie, embourbée dans un présent qui semble tourner en boucle. C’est le règne des petits trafics, des addictions, des histoires d’amour qui patinent, incapables de se développer comme une bougie qui manquerait d’oxygène et s’éteindrait d’elle-même. Même la narration, elliptique, repose sur quelques phrases bien pesées et des silences lourds de sens, et s’accorde à la perfection avec le rythme lancinant de la mise en scène de Bruno.

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno Rackham

Comme les traits que laissent les avions est une histoire d’exil. Les avions encombrent le ciel, “Ils volent même la nuit. Ils ne s’arrêtent jamais. Tout le monde s’en va.” Des gens qui partent, de gens qui arrivent, de gens qui reviennent. Les clandestins venus d’Afrique du Nord échouent sur les côtes siciliennes, dans l’espoir d’un avenir meilleur. Des Italiens tentent de fuir la ville et ses rues ternes, sans succès. “Un aimant gigantesque doit être caché dans la grande église du centre-ville. Nous revenons et nous nous demandons pourquoi nous sommes là.” A travers la rencontre entre Micol, la fille aux cheveux rouges qui tente de joindre les deux bouts, et Rachid, viré de son boulot à cause de son air basané, Vasco Brondi et Andrea Bruno soulignent le désarroi d’une Italie repliée sur elle-même, symbolisée par ses taxiphones devenus des nouveaux foyers virtuels des familles éclatées. Une Italie gangrenée par la pauvreté et la solitude, comme ce rouge sanglant, ce marron délavé et ce noir orageux gangrènent les dessins de Bruno. Et souligne la pâleur des visages de ses personnages pris au piège de leur propre vie.

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno RackhamTraduit de l’italien par Sylvestre Zas, août 2013, 88 pages, 22 euros.

 

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Wakolda, de Lucía Puenzo – éd. Stock/La Cosmopolite

Wakolda Lucía Puenzo Stock La Cosmopolite“Il avait consacré sa vie à libérer le monde des rats, et maintenant – fuyant comme un lâche, rejeté en marge de la société -, il commençait à en être un.” Le dératiseur en question, tristement célèbre pour ses expériences macabres, c’est Josef Mengele, le médecin nazi qui opéra notamment à Auschwitz. En 1959, le régime péroniste s’est effondré, et avec lui la protection dont jouissait le nazi en cavale qui avait fuit l’Allemagne pour l’Argentine quelques années plus tôt. Alors Mengele doit reprendre la route, quitter Buenos Aires pour s’aventurer vers le sud, en Patagonie.

Arrivé sur les bords du lac Nahuel Huapi, dans ce paysage presque suisse de la Cordillère des Andes, il s’établit pour quelques semaines dans une pension, et s’attache à la cadette de la famille au nom de démon : Lilith. Avec ses faux airs de la Lolita de Nabokov, elle se lie avec le ténébreux occupant, fascinée par les secrets qu’il semble cacher (et par sa facilité à réparer les poupées). Sans jamais glisser vers la romance de mauvais goût, Lucía Puenzo donne assez d’épaisseur à ses personnages pour que jamais l’intrusion d’une figure aussi imposante que celle de Mengele n’écrase son roman. Là où l’écrivain américain Jerry Stahl avait eu l’idée d’en faire une caricature grotesque dans un Anesthésie générale complètement allumé (2011), l’Argentine préfère façonner sobrement un personnage à moitié dans l’ombre, qui se dévoile surtout dans sa relation à l’autre, à travers Lilith. Et affirme peu à peu son emprise sur la famille qui l’héberge.

Adroite, Lucía Puenzo ne fait pas de l’Allemand en exil le ressort principal de Wakolda, mais plutôt le révélateur d’une Argentine qui, sur son passage, révèle sa face acculte. Ecoles allemandes à l’idéologie nauséabonde, réseaux d’anciens nazis, bunkers et croix gammées affleurent, comme aimantés par la présence de Mengele. Quant au génocide organisé des Indiens Mapuche à la fin du XIXe siècle, il résonne comme un écho macabre à la barbarie nazie. Un roman trouble et fascinant, qui s’insinue dans les fissures de l’Histoire argentine.

Wakolda. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, mai 2013, 220 pages, 19 euros.


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Une autre utilisation du personnage de Mengele dans Anesthésie générale de Jerry Stahl.