Le Dramaturge, de Daren White & Eddie Campbell – éd. Cà et là

Le Dramaturge Daren White Eddie Campbell Ca et la couvertureLe dramaturge vieillit, et commence de plus en plus à regarder en arrière. Il s’enorgueillit de ses succès, bien sûr. Ses ouvrages récompensés, ses pièces primées, ses histoires adaptées au cinéma. Des récits qu’il a habilement tirés de sa propre vie, faite de petits riens, de solitude et de frustration. Et c’est justement ce qui commence à lui peser. Son âge avance, et le voilà toujours incapable d’aller vers l’autre. Pire, ce cinquantenaire s’avère aussi frustré qu’un adolescent dopé aux hormones qui viendrait de découvrir la masturbation. Alors il reluque la poitrine des femmes dans le bus, découvre le porno gratuit sur Internet, et ne peut s’empêcher de projeter partout ses fantasmes sexuels – quand il n’est pas envahi par des pulsions violentes, plus inquiétantes. Jusqu’au jour où il recueille son frère handicapé mental, et engage une infirmière pour s’occuper de lui.

Plutôt que de construire un scénario linéaire, l’Australien Daren White a choisi de faire de chaque chapitre une saynète qui dévoile un nouvel aspect de son anti-héros névrosé, au bord de l’implosion. A une construction classique, avec des dialogues, White préfère un texte détaché, métaphore du renoncement du dramaturge, coupé de la société. Légendaire acolyte d’Alan Moore sur From Hell, le dessinateur Eddie Campbell multiplie les techniques (dessin parfois réaliste, parfois schématique, couleur ou noir et blanc, collages photo…) pour donner vie, en trois images par page, aux souvenirs, aux envies, aux chimères de l’écrivain insatisfait. Tour à tour, les illustrations se font tendres, nostalgiques, perverses ou troublantes. Une réflexion lucide sur l’âge, le sexe et la création artistique, transpercée d’ironie.

Le Dramaturge Daren White Eddie Campbell Ca et la extraitTraduit de l’anglais par Jean-Paul Jennequin, juin 2012, 160 pages, 18 euros.

La Crème de Crumb, de Robert Crumb – éd. Cornélius

La Creme de Robert Crumb Cornelius couverture dessinCe n’est pas une crème pâtissière, encore moins une chantilly immaculée. Non. La crème de Crumb, c’est plutôt une mixture jaunâtre, collante et corrosive, où le sucre a été remplacé par un cocktail (d’)acide. L’éditeur Cornélius a réuni plus de 200 pages de bandes dessinées, quintessence de plus de cinquante ans de folie du maître de la BD underground. Au fil des aventures de Fritz the Cat, Mr. Natural ou Mr Snoid, Crumb se transforme sans arrêt, ses récits foisonnants des années 1960 inspirées par le LSD glissant, au cours des années 1980, vers un travail plus réaliste. Pour autant, jamais il ne perd son incontrôlable subversion. Il revendique sa liberté sans penser aux conséquences de ses dessins ni s’autocensurer ; sans se canaliser pour défendre une cause ou une autre, ni avoir à se justifier. Traversée par un humour farfelu (“Encore plus d’humour tordu pour ne rien dire”, proclame-t-il en ouverture de Mr Snoid), fourmillant de saynètes psychédéliques, l’œuvre de l’Américain possède une énergie comique inégalable, immédiate et hyper sexuée.

dessin Robert Crumb baignoire poster Cornelius Kitchen Sink PressMais armé de son dessin déformé par le désir (toutes les femmes font deux mètres, ont des cuisses de rugbymen et un fessier improbable), Crumb est surtout l’un des auteurs qui manie le mieux l’autofiction – ou plutôt, comme il l’appelle, l’“autodénigrement”. L’un des premiers à explorer ce genre avec autant de sincérité, et à lui donner une telle résonance. Que ce soit pour décrire les troubles de l’adolescence ou de la crise de la quarantaine, son ton introspectif s’avère d’une humanité extraordinaire, révélant ses doutes, sa culpabilité, ses frustrations poisseuses et ses craintes enfouies. Derrière ses délirantes perversions, Crumb étudie avec une grande perspicacité ses débordements, reconnaît ses faiblesses, et compose en fait le portrait outrancier d’une société en pleine déliquescence. Inlassablement, il attaque la religion, la bien-pensance, la famille, la vacuité de notre civilisation et toutes les barrières qu’elle impose à nos pulsions, nos envies, nos espérances – “C’était sinistre, mais nous pouvions toujours trouver refuge dans le monde merveilleux et loufoque des comic books.”

Robert-Crumb-autoportrait-dessin-Cornelius creme Des dizaines de dessins et couvertures inédites, des photographies, ainsi que des extraits des carnets de l’auteur complètent ce volume, notamment dans certaines sections en couleur, magnifiques. Un entretien-fleuve passionnant, réalisé par Gary Groth en 1988 et jamais traduit en français, revient sur le parcours de ce héraut malgré lui de la contre-culture. Robert Crumb y parle de musique, de drogue, du suicide, du féminisme, de la politique, et même de l’attraction sexuelle incontrôlable exercée sur lui par… Bugs Bunny. Ainsi que de cette vie moderne qu’il exècre tant, “pratique facile, bon marché. La vie toute entière devient un hamburger de chez McDonald : comestible, mais sans beaucoup de substance.” Heureusement que pour la rendre plus savoureuse, on peut l’assaisonner avec la crème de Crumb.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Mercier, Jean-Paul Jennequin et Emilie Le Hin, mai 2012, 304 pages, 25 euros.

La Fille derrière le comptoir, de Anna Dubosc – éd. Rue des Promenades

La Fille derriere le comptoir Anna Dubosc Rue des PromenadesTous les midis à Paris, Sofia vend crêpes, sandwiches, salades. Quasiment la trentaine, elle n’est pas vraiment jolie, pas spécialement remarquable. La plupart des clients l’ignorent, d’ailleurs. Commandent sans lever les yeux, leurs écouteurs vissé sur les oreilles. Quelques-uns la draguent vaguement. Des habitués lui font un peu la conversation, rien de très poussé – la météo, le dilemme entre fondant au chocolat et fromage blanc. Son patron n’en fout pas une : elle fait comme si ça la gênait mais dans le fond, empêtrée dans sa routine, plus rien ne la gêne vraiment. Le RER, les courses à faire. Un mariage qui s’enlise dans la monotonie et un époux qui refuse toujours de lui faire l’enfant dont elle rêve.

En choisissant de nous mettre dans la peau d’un de ces visages qui, habituellement, font à peine partie du décor, Anna Dubosc donne corps à un personnage dont le trait principal est la frustration. Sofia n’est pas une héroïne romanesque. Elle ne brisera jamais ses chaînes, ne s’avouera jamais son malaise, ne tiendra jamais ses résolutions. De la même manière, celui qui l’aime en secret n’osera pas lui avouer. Dans le monde d’Anna Dubosc, si les dialogues sont approximatifs, parfois vidés de leur sens, c’est qu’ils sont vrais, et non pas écrits par un scénariste chevronné. Bancals, à l’image de cette Sofia naïve, un peu raciste, perdue entre sa famille algérienne et cette langue française qu’elle maîtrise mal.

Le roman tient sur cette banalité, sans que le texte devienne pour autant vain et sans intérêt. A force de rejouer le manège quotidien de son personnage, Dubosc arrive au contraire à tendre son récit, au point que chaque saynète laisse planer le risque de déséquilibrer le train-train de Sofia – “Ca ne tient à rien de rater sa vie.” Un petit roman qui, derrière son insignifiance revendiquée, arrive à toucher une corde sensible, intime et universelle.

Mai 2012, 130 pages, 12 euros.

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Sérum de vérité, volume 1, de Jon Adams – éd. Cambourakis

Serum de verite volume 1 conversations Jon Adams Cambourakis couvertureOù sont passés les éclatantes capes rouges, les collants bleu électrique, les blasons dorés comme le soleil ? Chez Jon Adams, les super-héros gèrent apparemment très mal le lavage en machine : leurs costumes sont usés, ternes, délavés. D’ailleurs ici, tout est maussade. Des murs de béton grisâtres bouchent le décor, et les personnages au teint cireux semblent incapables de se tenir droit. Dans ces strips de trois cases au dessin morose et à l’humour très noir, Jon Adams imagine des conversations entre des justiciers à la noix et des méchants plus pathétiques les uns que les autres. Ici, les redresseurs de tort tabassent les conductrices mal garées, volent les cadeaux des enfants parce que “parfois, les super-héros sont à court de cash”, ou se plaignent d’avoir dû passer la journée à dégager des clochards du centre-ville pour résoudre “la gêne visuelle qu’il représentent”.

Non contents d’être bêtes et de se noyer dans une misère sexuelle et affective sordide, ils sont vicieux, lâches, menteurs, s’en prennent aux faibles et méprisent les citoyens auxquels ils sont censés venir en aide. “Pourquoi tu n’as pas entendu mon appel au secours ?, demande cette petite fille qui vient de voir son père mourir. Tu as des oreilles bioniques”… “Pas quand j’écoute mon iPod”, lui rétorque le type en costume. En situant toute l’action hors champ, puisque nous n’assistons qu’aux discussions entre deux ou trois personnages, Jon Adams fait le portrait cynique d’une société désabusée, rongée par la frustration, la solitude et un malaise palpable. Seul notre rire, jaune, apporte un peu de couleur à cet univers décidément bien sombre.

Serum de verite volume 1 conversations Jon Adams Cambourakis extrait stripTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, mars 2012, 48 pages, 13 euros.

Zénith-Hôtel, de Oscar Coop-Phane – éd. Finitude

Zenith Hotel Oscar Coop Phane FinitudeNanou, la “vieille putain plumitive”, remplit des pages et des pages. Elle écrit sans trop savoir pourquoi, par ennui peut-être, pour écouler l’amertume qui l’irrigue aussi. Pour échapper à cette vie qu’elle n’aime pas, mais qu’elle préfère tout de même à celle des autres. Face à elle, six portraits. Des portraits d’hommes, de michetons, tous liés par leur besoin, un jour, d’aller voir la “pute de rue”, perchée sur ses talons hauts près de la gare Saint-Lazare, à tirer sur sa cigarette mentholée pour que le temps passe un peu plus vite. Dominique le paranoïaque, Emmanuel, lâche et médiocre, Victor et son chien agonisant, Robert l’asocial : en quelques pages, des lambeaux d’existence, Oscar Coop-Phane saisit l’essence de ces âmes perdues, à la dérive dans un monde qui semble frémir sans eux. Le jeune écrivain de 24 ans modèle ses personnages à coups de phrases ciselées qui savent rendre sublime la petite poésie du rien.

“J’écris dans le bus. Des collégiens vont déjeuner. Les vieux font leur petit trajet de vieux. Ils connaissent les arrêts, ils connaissent les rues. J’aimerais savoir à quoi ils pensent dans leurs petites têtes de vieux. Ils mâchouillent leurs souvenirs, ils les rongent dans leur cervelle fatiguée. Ils tiennent leur ticket dans leur main. Ils tremblent. Ils ont peur ; ça se voit dans leurs petits yeux vitreux. Ils jouent leur rôle de vieux.” (Page 14)

Si elle évoque immanquablement Emmanuel Bove, la prose gracieuse de Zénith-Hôtel dévoile aussi une personnalité propre, capable de passer de la hargne à la mélancolie le temps d’une virgule. De cette humanité déchue, de ces êtres insignifiants, faibles et dépassés, Oscar Coop-Phane tire une beauté surprenante qui naît, en filigrane, de la tendresse qui lie la vieille péripatéticienne à ses clients paumés. Elle console, apaise, réconforte. Absorbe la tristesse, les frustrations. On repense aux mots de l’écrivain et prostituée Grisélidis Réal, à propos des hommes qu’elle accueillait auprès d’elle : “Vous voyez, c’est comme des enfants qu’on a mis au monde. Ils sont obligés de revenir vers nous, parce qu’on connaît toutes les nuances de leur jouissance, de leurs petits caprices, de leurs petites faiblesses et de leurs petites forces. On connaît tout. Alors, vous voulez qu’ils aillent où ? Partout ils seront déçus. Sauf chez nous.” Partout ailleurs, ils ne seraient que des ombres. A travers les yeux d’Oscar Coop-Phane, ils deviennent lumineux.

(La citation de Grisélidis Réal est tirée de Grisélidis Courtisane, de J.-L. Hennig, Verticales, réédition, 2011.)


Mars 2012, 128 pages, 13,50 euros.

 

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☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Grisélidis Réal, écrivain, peintre, prostituée.

Plus léger que l’air, de Federico Jeanmaire – éd. Joëlle Losfeld

Plus leger que l air Federico Jeanmaire Joelle Losfeld couverture argentineUn gamin de 14 ans a essayé de braquer une petite vieille. Mal lui en a pris : du haut de ses 93 ans, la petite vieille l’a enfermé à double tour dans sa salle de bain, au dernier étage d’un immeuble de Buenos Aires. Pris au piège, l’adolescent n’a plus d’autre choix que d’écouter les élucubrations de Faila, ancienne maîtresse d’école, bien décidée à tromper sa solitude grâce à son jeune otage. Alors elle déblatère. Des bribes de sa vie pathétique, nourrie de frustrations, d’aigreur et d’épisodes sordides, qu’elle agrémente de diatribes contre les hommes ou le peuple argentin. Laide, élevée par une tante qui ne l’aimait pas, raillée par ses cousines, elle eut pour seule expérience sexuelle les abus à répétition d’un ami de son oncle, et pour seul fiancé un escroc qui lui déroba tous ses bijoux. “Je me suis contentée de vivre. Ou de survivre, plutôt. Je crois que le seul désir qui m’ait effleuré l’esprit, c’est de mourir.” Son unique fierté, c’est l’histoire romancée à l’excès de la mort de sa mère, admirée et idolâtrée, qui tenta de vivre son rêve, piloter un avion – et qui mourut dès qu’elle y parvint.

Durant quatre jours, l’aïeule va ainsi se dévoiler au jeune Santi, conditionnant sa libération à l’achèvement de son récit. Entre-temps, emportée par le bonheur d’avoir enfin un interlocuteur, elle joue les tortionnaires. Colérique et aimante, sadique et maternelle, elle ne cesse de faire la leçon au petit bandit, interrompant ses récits fumeux pour lui glisser de la nourriture sous la porte ou lui expliquer que non, on ne couche pas avec sa petite sœur. Sans jamais nous laisser entendre la voix du séquestré, Federico Jeanmaire construit son huis clos comme un long monologue de la vieille Cerbère. Porté par un suspense suffocant, Plus léger que l’air navigue entre noirceur, humour et folie sans jamais véritablement basculer. A chaque nouvelle discussion, la relation perverse entre les deux personnages change. La lourde porte close de la salle de bain sépare une grand-mère de son petit-fils, un pécheur avec son confesseur, une amante de son fantasme, une bourgeoise catholique de la lie du petit peuple… De la lutte des classes aux relations hommes-femmes, Jeanmaire arrive à résumer avec beaucoup de subtilité les contradictions du monde moderne, tout en rappelant la puissance, mais aussi la vanité, de l’imagination. Un tour de force narratif en forme de piège magistral dont il est impossible de s’extirper.

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, octobre 2011, 224 pages, 21 euros.

La Vocation, de Cesare De Marchi – éd. Actes Sud

Vocation Cesare De Marchi actes sud pozzoli couvertureA trente-cinq ans, Luigi n’a toujours pas réussi à s’approprier son existence. A réellement vivre la vie qu’il désire. Parce qu’il a dû arrêter ses études prématurément, obligé de travailler à la mort de son père, il enchaîne les boulots minables sans pouvoir donner libre cours à sa passion : l’Histoire. Alors il travaille tard le soir pour avoir sa matinée de libre, et ainsi foncer à la bibliothèque dévorer, des heures durant, les pages jaunies des historiens antiques, les lignes poussiéreuses qui l’aideront à suivre les traces d’Attila ou du roi de Suède Charles XII. Plus qu’une vocation, l’Histoire est un sacerdoce. La lumière au bout du tunnel interminable qu’est devenue sa vie. Un besoin qui le tient éveillé chaque soir, quand il passe des heures à cuire des frites dans un fast-food de Milan, piqué par les gouttes d’huile bouillante. Alors quand la dernière chance de se voir reconnu pour son travail tourne court, quelque chose se casse.

L’écriture rampante de Cesare De Marchi ne cesse de se rapprocher toujours un peu plus de Luigi, les circonvolutions des phrases l’enserrant comme les anneaux d’un serpent, jusqu’à s’insinuer dans les replis de sa folie. Jusqu’à ce que l’on comprenne que cette folie pourrait être la nôtre. En sondant la frustration de son personnage inabouti car privé de son idéal, De Marchi cisèle une fable prométhéenne sur l’impuissance et la solitude de l’homme. Plus il parvient à coller à la peau de son personnage, plus il arrive à nous faire considérer le monde à travers ses yeux trop lucides. Face à l’ami qui l’encourage avant d’être touché par la maladie. Face à l’amoureuse à laquelle il ne s’abandonne jamais. Ou lors de ces scènes intenses, comme cette virée en boîte de nuit retranscrite avec un mélange de sensations fiévreuses et de froide perspicacité. Descente périlleuse dans les abysses de la frustration, La Vocation suit la piste qui, passant par le désespoir, la fureur et l’abandon, mène jusqu’à la folie, ultime refuge de l’âme humaine. “Car, à l’intérieur et autour de lui, il sentait battre la peur : peur de l’incongru, du monstrueux toujours aux aguets.”

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, novembre 2011, 320 pages, 23 euros.