Boy, de Takeshi Kitano – éd. Wombat

Boy Takeshi Kitano Wombat Emmanuel Guibert couvertureMamoru se souvient de la fête des sports à l’école primaire, l’année où son grand frère avait failli l’emporter, et où “Tête creuse”, le champion de l’école, avait tenté de concourir malgré la fièvre. Le petit Toshio, lui, bousculé par la mort de son père et le déménagement qui a suivi, se réfugie tous les soirs au sommet d’une colline pour admirer les étoiles avec son grand frère. Et puis il y a Ichirô, ado timide qui décide de fuguer pour assouvir sa passion de l’Histoire et visiter les temples de Kyôto. Là-bas, il tombe sur une jeune fille qui va changer sa vie.

En trois nouvelles, Takeshi Kitano ravive le parfum doux-amer de l’enfance, signant trois histoires nimbées de mélancolie. Délaissant le grotesque et l’outrance qui parsèment souvent ses films (mais aussi sa carrière télévisuelle et son œuvre plastique, aperçues à la Fondation Cartier en 2010), le réalisateur de Aniki, mon frère s’exprime ici dans un registre plein de délicatesse, où l’humour se fait discret. Marqué par l’incompréhension qui règne entre les petits et les grands, ces récits tentent de cerner le moment de basculement dans l’âge adulte.

En choisissant de se mettre à hauteur d’enfant, “Beat” Takeshi fait du monde des adultes une bulle impénétrable. Avec beaucoup de retenue, symbolisée par la beauté ouatée du dénouement de Nid d’étoile, il met à mal la naïveté et l’innocence de ses jeunes personnages. Les pères manquent quand ils sont disparus trop tôt (Nid d’étoile), mais s’avèrent étouffants quand ils sont là, alcooliques agressifs (Tête Creuse) ou figures autoritaires et pragmatiques, qui brident les envies de leur progéniture (Okamé-san). Alors les enfants se dressent, défendent leurs rêves ou tentent de devenir grands le plus vite possible pour pouvoir lutter à armes égales. Malgré la nostalgie qui pointe, Kitano fait de l’enfance une période âpre et cruelle, où les émotions sont décuplées. Où les souffrances deviennent des plaies qui ne se refermeront jamais vraiment.

Traduit du japonais par Silvain Chupin, février 2012, 128 pages, 15 euros. Illustrations de Emmanuel Guibert.

Les Gratte-Ciel du Midwest, de Joshua W. Cotter – éd. Cà et là

Les Gratte-Ciel du Midwest Joshua W Cotter Ca et la couvertureUne fois encore, personne n’a voulu de lui pour jouer au foot. Le voilà abandonné sur le bord du terrain avec les filles, pendant que les autres s’amusent. Heureusement, un robot géant débarque de nulle part et massacre furieusement tous les garçons qui ont refusé de le prendre dans leur équipe… Dès les premières pages, Les Gratte-Ciel du Midwest instaure son atmosphère ambiguë. Si le dessin pétillant, peuplé de personnages animaliers, laissait croire à une bande dessinée gentillette, c’est raté. Pour Cotter, l’enfance ne se résume pas à des bouffées de nostalgie embaumant la tarte aux pommes de mamie, le parfum des petites blondinettes de sa classe ou l’odeur de l’herbe fraîche de l’Amérique rurale. Un peu rondouillard, mal dans ses baskets, timide et solitaire, le jeune garçon, que l’on suppose être Cotter lui-même, est rejeté par ses camarades. De la mort de sa grand-mère à l’autorité extrême du chef d’un camp de vacances en passant par la disparition du chat, chaque événement alimente sa frustration, qui se mue peu à peu en une hargne féroce.

Les Gratte Ciel du Midwest Joshua W Cotter Ca et la extraitEn enchevêtrant un récit classique avec des parenthèses fantasmagoriques où robots et dinosaures deviennent les projections du malaise de son héros, Joshua Cotter arrive à retranscrire avec beaucoup de perspicacité tout ce que l’enfance peut receler d’injustice, de souffrance et de cruauté. Comme le fait par exemple souvent un Chris Ware, il bâtit toute une galaxie de mini récits satellites autour de son histoire principale (fausses publicités, courrier des lecteurs, saynètes mystérieuses…), et dissémine au fil des pages plein de symboles et d’images récurrentes. Relevé par un second degré cynique, Les Gratte-Ciel du Midwest est une chronique bien sombre d’une enfance dont on ne peut s’échapper que d’une manière : en devenant enfin grand.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, novembre 2011, 288 pages, 22 euros.

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Les Gratte Ciel du Midwest Joshua W Cotter Ca et la extrait

Miroir brisé, de Mercè Rodoreda – éd. Autrement

Miroir brise Merce Rodoreda autrement couverture tinta blavaRien que le titre, Miroir brisé, dégage une menace indéfinie. Comme une malédiction, un mauvais présage qui teinte immédiatement la lecture d’un impalpable sentiment d’inconfort. La beauté de la jeune Teresa, qui vendait du poisson sur le marché avec sa mère avant de se retrouver, deux mariages plus tard, à la tête d’une fastueuse villa près de Barcelone, ne parvient pas à masquer le malheur qui se profile derrière sa fraîcheur. Née dans l’opportunisme et la vénalité d’une femme prête à tout pour s’extraire de sa condition, l’histoire de la famille de Teresa, étendue sur trois générations, s’achèvera dans la désolation. Cela commence avec des enfants cachés, des adultères, quelques humiliations et une poignée de mensonges. Puis viennent les suicides, les morts violentes, les meurtres, les incestes : gangrenée par le secret et l’hypocrisie, la famille se consume.

Par le choix de ses adjectifs ambigus, toujours à double tranchant, ou par la réminiscence de détails troublants, Mercè Rodoreda embaume son récit d’un parfum macabre. Le rythme saccadé, qui élude des années entières pour se focaliser sur des événements symboliques émaillés de couleurs récurrentes ou d’images fortes, ajoute encore à l’impression d’étrangeté qui imbibe ces pages. Comme souvent, la Catalane pousse son intrigue jusqu’aux frontières du fantastique, inoculant à cette chronique familiale une nouvelle dimension : à travers les orages ou le jardin, enchanteur et sépulcral, la nature se fait l’écho de la tragédie qui se noue. Peu à peu, les rêves semblent corrompre la réalité, puis ce sont les fantômes qui s’invitent parmi les vivants. Très détachée, l’écriture délicate de Mercè Rodoreda rend l’intrigue encore plus irréelle, nous empêchant de s’attacher pleinement aux personnages, de les percer à jour afin de savoir s’ils sont bienveillants ou diaboliques. Ni l’un ni l’autre sans doute puisque, comme l’explique l’auteur dans l’épilogue, “Miroir brisé est un roman où chacun tombe amoureux de qui il n’a pas à tomber amoureux et où celui qui manque d’amour cherche qu’on lui en donne de quelque façon que ce soit”. Quitte, au passage, à détruire tout ceux qui l’entourent.

Traduit du catalan par Bernard Lesfargues, septembre 2011, 340 pages, 21 euros.

Fratelli, de Alessandro Tota – éd. Cornélius

fratelli alessandro tota cornelius couvertureL’espace autour des protagonistes d’Alessandro Tota semble se restreindre peu à peu. Comme les personnages de dessin animé qui, à force de tourner en rond, s’enfoncent dans le sol. Lorsque Tota raconte la vie sclérosée de ces deux frangins qui préfèrent vendre pièce par pièce les souvenirs de leur mère pour se faire de l’argent plutôt que de trouver un travail, ou celle de Nicola et Claudio, lycéens rongés par l’inertie, le constat est le même : l’ennui et l’immobilisme guident ces existences qui n’ont pas – pas encore ? – trouvé leur place dans la société. Parce qu’ils sont fainéants ? Peut-être. Parce qu’ils n’ont pas le courage de se lancer ? Sans doute. Mais surtout parce qu’ils semblent ne plus croire en rien, ne plus rien attendre de l’avenir.

“Et vous faites quoi pour qu’il se passe des trucs ?
– Bah, je sais pas. On attend. Y a toujours un truc qui arrive.
– Ca me semble une bonne technique. Pas trop dangereuse…”

Alors, on glande. On traîne avec les punks à chien, les camés, les prostituées. On boit, on fume, on se drogue. On lit aussi, comme Nicola qui trouve plus de réconfort intellectuel dans les livres qu’il vole à la bibliothèque que dans cette salle de classe ennuyeuse, bien éloignée de ses préoccupations. Un moyen comme un autre de trouver son chemin, en espérant s’échapper avant que la douillette indolence de ces soirées ne déraille : entre violence, toxicomanie, petites arnaques et règlements de compte, le risque de chavirer définitivement de l’autre côté reste grand.

Pour raconter le désoeuvrement de cette jeunesse italienne chancelante, Alessandro Tota s’appuie sur une écriture précise et une parfaite gestion des silences, qui rendent si subtile chaque rencontre, chaque dialogue. Judicieusement, son noir et blanc soigne particulièrement le décor, partie intégrante de l’atmosphère claustrophobe de l’ouvrage. Les chaises en plastique de la cuisine, le banc en béton, la verdure anémiée de la ville, l’eau remplie de détritus et de bouteilles de bière : l’Italien projette sur ses dessins le lent naufrage de ses fratelli, frères de sang ou d’amitié qui ne peuvent compter que sur l’autre pour les sortir de là. Ou les entraîner, inexorablement, vers le fond.

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Traduit de l’italien par Aurore Schmid, août 2011, 168 pages, 19 euros.

Deux sœurs, de Michel Layaz – éd. Zoé

Des deux sœurs, nous ne saurons rien. Ni leur nom, ni les traits de leur visage, ni leur histoire – ou à peine. Juste qu’elles sont deux sœurs, et qu’après le départ de leur mère pour New York et l’internement de leur père dans un hôpital psychiatrique, elles se retrouvent seules. Seules sous la tutelle d’une assistante sociale qui tombe sous le charme des deux jeunes filles, et d’un amoureux qui voue sa vie à les satisfaire. Cette absence totale de détails concrets confère aux personnages une présence éthérée, mythologique, plus proche de la rêverie que de la réalité. Alors que Michel Layaz, notamment dans son précédent roman Cher Boniface, se montrait sarcastique et grinçant, Deux sœurs semble détaché du monde, comme hors du temps. L’humour n’est plus au service de la critique sociale ou de la colère d’un écrivain qui n’en peut plus de la vacuité de son univers. Michel Layaz préfère cette fois prendre le contre-pied et servir un récit plein d’allégresse. Le propos paraît parfois naïf, presque désuet dans sa manière de forcer le trait de l’innocence des deux soeurs et de raconter, de manière métaphorique, la pesanteur des codes de notre société, de la souffrance ou de la mort. Mais l’écriture pure, d’une finesse admirable, qui voit les mots rebondir, glisser les uns sur les autres au fil de listes interminables, suffit à éviter que l’écrivain suisse ne sombre dans la mièvrerie. On regrettera peut-être l’ironie mordante de Cher Boniface, mais avec l’élégance de sa langue, sa sensualité décalée et son érotisme rosé, Deux sœurs offre au lecteur un vrai moment de poésie.

Février 2011, 144 pages, 16 euros.

Un amour fraternel, de Pete Dexter – éd. Points

Malgré les apparences, Un amour fraternel (1991) n’est franchement pas un polar, ni même un roman noir. Deux cousins sont forcés de grandir ensemble : la  famille du premier a éclaté à la suite de la mort accidentelle de la petite dernière, renversée par une voiture. L’histoire est primaire, minimale. La mafia, et les rivalités entre Irlandais et Italiens dans la Philadelphie des années 1960-1980, ne servent finalement que de décor à cette intrigue renfermée sur elle-même. Mais ce décor oppresse les personnages et emmure Peter, fils et neveu de mafieux, dans un monde à la cruauté atavique, dont il ne parvient pas à s’extirper.

A l’action, Pete Dexter préfère la force de l’épure. La violence, quant à elle, reste larvée, juste sous la surface. Toujours sur le point d’éclabousser l’intrigue, mais toujours confinée hors champ. Le roman repose en fait sur une poignée de tableaux dépouillés, rendus très imagées par le style descriptif, étirant certains passages comme s’ils se déroulaient au ralenti. Quelques pages éloquentes suffisent à résumer des décennies. Malgré sa froideur initiale, l’écriture rigoureuse, dénuée de toute emphase, étonne par la justesse avec laquelle elle cerne les sentiments extrêmes, comme la perte d’un enfant, souvent compliqués à coucher sur le papier. Un combat de boxe improvisé, une dispute à mots couverts ou l’exécution d’un cheval sont autant de scènes apparemment très simples que Pete Dexter imprègne d’une tension écrasante, essentielle. Plutôt que de fouiller la psychologie de ses personnages, il les révèle à travers ces moments-clé, tournants de destins dont on ne sait, sinon, pas grand-chose. Mais que l’on n’est pourtant pas près d’oublier.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicole Bensoussan, édition de poche, novembre 2010, 350 pages, 7,50 euros.