La Chute vers le haut, de Mokeït – éd. The Hoochie Coochie

La Chute vers le haut Mokeit The Hoochie CoochieUn matin, Après un entretien d’embauche qui tourne mal, monsieur Tout-le-monde s’arrête dans un bar pour s’en jeter un avant de rentrer chez lui. Alors qu’il monte les escaliers pour atteindre son appartement au sixième étage, il se retrouve soudain décollé du sol d’une dizaine de centimètres. L’étrange maladie ne fait qu’empirer et, en quelques heures, le voilà en apesanteur, incapable de tenir au sol s’il n’est pas lourdement lesté : inexplicablement, il est devenu trop léger pour garder les pieds sur terre. Partant de cette perte de poids surréaliste, Mokeït construit un récit lapidaire, juste centré sur la dégénérescence de son personnage lambda.

Initialement paru en 1987 chez Futuropolis, La Chute vers le haut, introuvable depuis, est enfin réédité par les éditions Hoochie Coochie – pour la modique somme de 6 euros en plus, ça fait pas cher le chef-d’œuvre. Car oui, cette bande dessinée de Mokeït, la seule réalisée par ce membre fondateur méconnu de L’Association qui s’orientera ensuite vers la peinture et l’illustration, est un de ces albums parfaits qu’on se plaît à relire à peine terminé.

Conte fantastique à la chute acide, La Chute vers le haut est un récit aux multiples reflets, une allégorie de la solitude, de l’enfermement, de l’agonie, pétrie d’images fortes d’une absurdité noire (comme la maigreur du personnage qui ressemble aux images de déportés). Servie par une remarquable science des cadrages qui permet à l’auteur de multiplier les jeux visuels avec pour seul décor un type dans son salon, l’intrigue dégage une angoisse paranoïaque qui fait évidemment écho aux nouvelles de Kafka (La Métamorphose ou Le Terrier), mais rappelle aussi les récits d’addiction (Journal d’un morphinomane) ou les histoires de voyageurs solitaires perdus au milieu d’immensités désertiques (chez Jack London par exemple). Un petit livre d’une infinie richesse, qui montre que certains auteurs, en un seul album de moins de trente pages, peuvent vous marquer beaucoup plus que d’autres en 47 volumes.

La Chute vers le haut Mokeït The Hoochie Coochie

Réédition. 24 pages, 6 euros. Préface d’Etienne Robial.

Les Incrustacés, de Rita Mercedes – éd. L’Association

Les Incrustacés Rita Mercedes L'AssociationLes Incrustacés est un voyage qui commence par des vacances à la mer comme tant d’autres : parasols, famille, plage et tout le toutim. Mais une étrangeté flotte dans l’air. Les gens ont un comportement d’une logique bancale, comme si la vie était devenue une pièce de théâtre costumée dirigée par un metteur en scène fantaisiste. Deux amis (le sont-ils vraiment ?), las de la compagnie des touristes et de l’agitation ambiante, décident alors de prendre le large – au sens propre. Embarqués sur une mer menaçante, les voilà partis vers l’inconnu, pour seuls bagages à bord des caisses de vêtements de femmes. “Une croisière, c’est l’imprévu ! Et justement, le naufrage est le signe d’une croisière réussie ! Son apothéose !”

Les Incrustacés Rita Mercedes L'Association extraitQuelque part entre L’Odyssée d’Homère, les territoires merveilleux de Jonathan Swift ou la douce folie de Franz Kafka, Les Incrustacés se mue en un périple où l’on croise des sirènes, de peuplades étonnantes, de monstres marins, d’une grosse femme nommée Médor et de rêves qui semblent parfois prendre le pas sur la réalité. Le dessin à la plume de Rita Mercedes, d’une finesse incroyable, souligne encore plus la dualité de ce livre poétique et sensuel, mais aussi très angoissant.

Proche du texte illustré, l’esthétique ocre de l’auteur, rappelant parfois des cartes postales légendées, devient vite magnétique. Lumineux et très sec, son trait se fait peu à peu sombre et visqueux. Le style un brin désuet, rappelant notamment le travail de Cardon ou de Francis Masse à la fin des années 1970, donne à l’album un parfum atemporel. Si l’on ajoute à cela le raffinement de l’écriture et des leitmotivs obsédants, comme ces jeux sonores qui rythment la lecture, on se retrouve face à un livre qui semble se déployer avec une fascinante lenteur. L’une des bandes dessinées les plus intrigantes de l’année.

Les Incrustaces Rita Mercedes L'Association extraitAoût 2013, 168 pages, 29 euros.

Les Cobayes, de Ludvik Vaculik – éd. Attila

Les Cobayes Ludvik Vaculik Attila Jeremy Boulard Le FurLorsque Vachek, modeste employé de banque un brin colérique, décide d’offrir un cobaye à son fils, il ne se doute pas à quel point l’arrivée de ce rongeur dans la famille va bouleverser sa quiétude. Car en fait de cadeau à son fils, c’est surtout lui, Vachek, qui va se passionner pour cette bestiole impassible, rapidement rejointe par un, puis deux petits acolytes. Vachek passe son temps à les observer, à jouer avec eux, à faire des expériences, comme si rien d’autre ne comptait plus vraiment. Au point de se mettre à écrire un livre, sorte de journal sur ces cobayes, dans lequel il nous parle aussi de son travail dans cette banque bizarre, où les employés volent quotidiennement de l’argent.

Prix Nocturne 2011, Les Cobayes n’est pas une critique frontale de la dictature. Ecrit deux ans après la désillusion du Printemps de Prague de 1968, le roman porte en lui le goût de l’amertume et de la déception. Auteur du célèbre “Manifeste des deux mille mots”, Ludvik Vaculik enthousiasma le Prague de 1968 en demandant l’avènement d’un “socialisme à visage humain”. Mais en 1970, le vent a tourné, et la révolution inachevée paraît bien loin. Etroitement surveillé par Moscou, exclu du parti communiste, Vaculik peine à renouer avec l’écriture. Il y parvient finalement avec ce texte déroutant, dans lequel l’étrange contamine sournoisement le réel. Rédigé dans la clandestinité et diffusé en samizdats, loin des circuits officiels, Les Cobayes rend compte d’un monde gris, dénué de sens : la ville apparaît en perpétuel chantier, l’économie ressemble à un jeu sans queue ni tête. Et Vachek et ses cochons d’Inde d’inverser peu à peu leurs rôles – “Je ne peux m’empêcher parfois d’imaginer que je suis petit et qu’il y a un grand cobaye”, confesse le père de famille.

Dans une veine insaisissable, marquée par Franz Kafka, Vaculik tresse un roman déréglé, dont l’écriture elle-même finit par se brouiller. Vachek sombre-t-il dans la folie ou est-ce ce monde terne et sans issue qui se détraque ? Subtil, l’écrivain tchèque opte pour une mise en scène très sobre, instillant l’inquiétude (et même l’angoisse) dans des scènes curieuses où Vachek semble glisser vers le sadisme, s’amusant avec ses animaux de compagnie tel un dictateur avec ses victimes, comme pour se venger de ceux qui le tiennent en cage, lui et les siens. “Le plus difficile, mes enfants, c’est de changer délibérément de vie. On a beau estimer que l’on conduit sa locomotive soi-même, c’est toujours quelqu’un d’autre qui se charge de l’aiguillage, quelqu’un qui en sait moins que soi.”

Réédition. Traduit du tchèque par Alex Bojar et Pierre Schumann-Aurycourt, janvier 2013, 260 pages, 20 euros. Illustrations de Jérémy Boulard Le Fur.

Les Cobayes Ludvik Vaculik Attila Jeremy Boulard Le Fur POURSUIVRE AVEC > un autre candidat du Prix Nocturne 2011 : Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil.

L’Immeuble, de Mario Capasso – éd. La Dernière Goutte

L Immeuble Mario Capasso La Derniere Goutte couverturePoser un pied dans L’Immeuble, c’est tomber dans un piège étourdissant. Un dédale insensé où les escaliers sont facétieux, où les couloirs jouent des tours aux marcheurs, où les portes ne servent parfois qu’à entrer, et où les toilettes se dissimulent sous les tapis, dans les armoires à pharmacie ou parfois même à l’intérieur d’autres toilettes. Sorte de super structure insaisissable, l’immeuble en question fonctionne comme un corps vivant, se transformant sans cesse, se dévoilant par bribes, sans jamais que le tableau ne soit complet ni cohérent. La lecture devient une exploration à la logique délirante, un cheminement spongieux. Chaque page révèle une nouvelle anfractuosité, une nouvelle surprise, au point que le foisonnement de ce roman organique demande parfois que l’on s’arrête un peu, histoire de reprendre notre souffle.

Impossible de savoir comment est régi ce building-monde, qui a ses propres légendes et ses historiens : même s’il y travaille visiblement depuis un moment, le narrateur reste imprécis. Les employés semblent ne pas faire grand-chose dans leurs bureaux, les réunions sont prétextes à des débats farfelus. Ici, on est capable de mener une campagne politique pour décider du sens d’utilisation des escaliers, et ça peut même dégénérer en guerre sanglante – mais finalement assez ludique aussi. Quant à la hiérarchie, elle apparaît comme une entité floue, crainte et ignorée à la fois : “Les ordres du SUPER sont exécutés religieusement, même si nul ne sait au juste en quoi ils consistent.” A part s’envoyer en l’air et parler de foot, les hommes et les femmes ne font qu’errer, entre absurdité et fantasme.

Tout en jeux de mots, en expressions détournées, en adjectifs inattendus et en comparaisons absconses, l’écriture sonore de l’écrivain argentin Mario Capasso, formidablement rendue en français par la traductrice Isabelle Gugnon, ondule en harmonie avec les circonvolutions de l’édifice. Cette géométrie de l’impossible rappelle bien sûr Franz Kafka ou Jacques Sternberg, mais possède aussi quelque chose de Pérec, de Gébé ou de Tex Avery. Ode à la liberté et à la transgression, le fourmillement des habitants de l’immeuble devient une allégorie politique, un monument à l’imagination, à l’insouciance et l’irrévérence. “Vous autres, les plus jeunes surtout, vous devez l’imiter et ne pas renoncer à la lutte, vous devez vous risquer dans les escaliers, ne jamais perdre l’espoir d’arriver quelque part.”

El Edificio. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, novembre 2012, 280 pages, 20 euros.

L Immeuble Mario Capasso La Derniere Goutte Baladi TELECHARGER UN EXTRAIT > de L’Immeuble : cliquer ici.

L’Enfant insecte, de Hideshi Hino – éd. Imho

L'Enfant insecte Hideshi Hino Imho couvertureCe que préfère Sanpei, c’est passer du temps avec ses amis les animaux. Rejeté par ses camarades de classe, maltraité par les caïds trop heureux de s’en prendre à une cible si facile, réprimandé par ses parents qui ne savent pas comment gérer cet enfant pas comme les autres, il s’isole, se cache dans une décharge pour jouer avec des chats errants, ou s’occupe en observant les grosses chenilles qu’il trimballe toujours dans ses poches – au grand désespoir de son entourage qui ne voit en lui qu’un idiot répugnant. Jusqu’à ce qu’un jour, mordu par un insecte, il commence à se transformer. Le petit garçon incompris devient une chenille géante.

Datant de 1975, cette  adaptation libre de La Métamorphose de Kafka ne possède pas encore la perfection graphique ni l’outrance fascinante d’un Serpent rouge ou d’un Panorama de l’Enfer, réalisés une dizaine d’années plus tard par Hideshi Hino (et parus en France en 2004). Mais elle permet déjà d’admirer le trait trapu et dérangeant du Japonais. Surchargée, dégoulinante, cauchemardesque, son esthétique accentue les proportions de certaines parties du corps (la tête, les yeux), instaurant dès les premières cases une atmosphère horrifique, habitée par une peur primitive, presque inconsciente. L’intrusion de personnages aux traits comiques, comme échappés d’un manga de Tezuka, jure avec la noirceur de l’ensemble, et insinue une once de grotesque déconcertante, qui décuple l’angoisse de ces pages. Contrairement à ses ouvrages postérieurs, L’Enfant insecte même s’offre quelques moments de répit, comme lorsque, contre toute attente, le petit Sanpei se réjouit de son nouveau corps de grosse chenille et s’ébroue dans la nature avec une joie presque comique.

Hormis les scènes de métamorphose, qui rappellent que Hideshi Hino sait faire peur avec un inégalable talent, les passages les plus troublants sont finalement ceux qui se penchent sur la psychologie des personnages, réfléchissant sur la violence qu’engendre le rejet, la solitude et la souffrance. Derrière la lâcheté de la famille de Sanpei, qui décide de se débarrasser du fils devenu monstre, Hino touche du doigt la cruauté humaine, tout en nous mettant face à nos propres contradictions : qu’aurions-nous fait à leur place ?

Traduit du japonais par Aurélien Estager, mars 2012, 210 pages, 14 euros.

Baby Leg, de Brian Evenson – éd. Le Cherche-Midi/Lot 49

Baby Leg Brian Evenson Le Cherche Midi Lot 49 couvertureViolent, morbide, grotesque, peuplé de freaks échappés d’un film de Tod Browning, l’univers de Brian Evenson a de quoi désarçonner le lecteur habitué aux intrigues ficelées et aux dénouements où tout s’explique. Autant le dire tout de suite : Baby Leg pousse encore plus loin cette logique, déroulant un récit minimaliste, qui pourrait, pour schématiser, ressembler à la colonne vertébrale de La Confrérie des mutilés (2008), polar dérangé, critique de l’obscurantisme religieux dans lequel Kline le détective manchot essayait d’échapper à une secte d’amputés volontaires. Epurée à l’excès, l’intrigue ne contient plus ici que la fuite désespérée de Kraus (toujours ce K kafkaïen, décidément), poursuivi par un docteur sadique, et aidé par une mystérieuse femme armée d’une hache, et dont une des deux jambes a été remplacée par une jambe de bébé. Ah, et précisons aussi : Kraus a une main coupée au niveau du poignet… Comme un hamster dans sa roue, le fugitif semble condamné à revivre inlassablement les mêmes événements : l’enfermement, l’évasion, la survie, avant que les méchants ne le rattrapent de nouveau. Tout est à refaire.

Qui poursuit Kraus ? Pourquoi a-t-il eu la main sectionnée ? Qui est la fille à la jambe de bébé ? Les habitués d’Evenson trouveront sans doute des allusions religieuses, quelques symboles glissés ici et là, coutumières chez cet ancien mormon exclu de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. A part ça, pas grand-chose. Les frontières entre rêve et réalité sont tombées, Kraus ne sait plus s’il vit ou fantasme ses mésaventures, passé et présent se confondent, les morts se relèvent, l’espace et le temps se distordent, les mêmes lieux et les mêmes personnages reviennent, immuablement, mais différemment, endossant d’autres significations. Et au milieu, s’agitent ces corps mutilés, déformés, qui partent en morceaux, souffrent, sont hantés par des membres fantômes…

Comme dans un jeu vidéo halluciné, Brian Evenson nous enferme dans son monde en forme d’asile psychiatrique, sans que l’on ne soit jamais sûr de savoir s’il est sérieux ou s’il se fout de nous, son texte prenant tantôt des allures de farce malsaine, tantôt des airs de fable paranoïaque. Alors tant pis si le sens de tout cela reste impénétrable : la littérature biscornue et dérangeante d’Evenson vaut pour les sensations presque physiques qu’elle provoque, et cette graine de bizarre qu’elle laisse traîner dans notre esprit, et qui persiste longtemps après avoir refermé le livre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, janvier 2012, 100 pages, 12,80 euros.

Les Monstres aux pieds d’argile, de Alexandre Kha – éd. Tanibis

les monstres aux pieds d argile kha alexandre taniabis bd couvertureAlexandre Kha a cette indéfinissable manière de faire de chacun de ses livres une petite parenthèse de délicatesse et d’humanité. Après L’Attrapeur d’images (2009), livre illustré dominé par les figures de Jules Verne et de Chris Marker, il revient avec une vraie bande dessinée, encore une fois très marquée par la littérature. Kha met en scène des personnages marginaux, déformés, maudits, échappés des textes de Kafka, Hoffmann ou Chamisso.

Souvent proches du conte, ses récits baignent dans un onirisme dont la grande douceur est mise à mal par un pessimisme qui finit toujours par prendre le dessus. Le vert qui domine les pages, d’abord moelleux et plein de vie, devient froid comme la lumière blafarde d’un néon à mesure que le mal-être s’immisce dans le moindre recoin de l’ouvrage. Un singe doit imiter les hommes pour survivre, un pauvre type a perdu son ombre, un monstre passe sa vie à se cacher des autres, un autre va trop vite pour pouvoir s’intégrer dans l’univers qui l’entoure : chaque portrait évoque la différence, l’exclusion, sans pour autant que l’album paraisse moralisateur. La légèreté de ces petites histoires et l’agilité du dessin qui leur donne vie suffit pour que ces Monstres aux pieds d’argile conservent de bout en bout leur souffle fragile. Et dégagent, à l’arrivée, une sensation d’optimisme diffuse, fugace et poétique.

les monstres aux pieds d argile kha alexandre taniabis bd extrait minotaure> Pour lire un extrait de l’album : cliquez ici.

Mai 2011, 70 pages, 16 euros.

Arrêtez-moi là !, de Iain Levison – éd. Liana Levi

Ca ressemble à un jour comme les autres, et ça finit comme le plus imprévisible des cauchemars. Jeff Sutton, paisible chauffeur de taxi à Dallas, voit son morne quotidien basculer le jour où la police l’embarque sans explications. Menottes, interrogatoire : le voilà accusé d’avoir enlevé, violé, voire tué une fillette de douze ans. Les concours de circonstances s’enchaînent, les suspicions se muent en preuves, les présomptions en évidence. Comme dans des sables mouvants, le moindre mouvement de Sutton l’entraîne un peu plus vers le fond. “Chaque détail de ma vie qui semblait s’emboîter dans le puzzle était enfoncé de force, et on jetait les autres.” Seulement, il est innocent.

Arrêtez-moi là ! s’ouvre sur un premier chapitre extraordinaire, relatant ces heures qui marquent la déliquescence subite de l’existence de Jeff Sutton, jusqu’à n’être plus rien, rien qu’un bout de tissu vivant qu’ils doivent garder sain jusqu’au procès. L’écriture sèche, puissante, précise, prend immédiatement le lecteur à la gorge. Iain Levison trouve avec beaucoup de justesse les mots pour décrire cette situation ubuesque, sorte de Procès de Kafka grandeur nature, et la rendre palpable jusqu’à nous faire ressentir le malaise de son personnage. Car une fois en prison, rien ne s’arrange : l’avocat commis d’office ne met aucune bonne volonté à défendre son client, persuadé qu’il est coupable. En attendant le procès, Sutton se retrouve même isolé dans le couloir de la mort, pour éviter le châtiment que les détenus réservent aux violeurs d’enfants.

L’écrivain américain d’origine écossaise se concentre, avec beaucoup de réussite, sur les sentiments de frustration, d’impuissance et de désespoir du chauffeur de taxi, victime de l’incompétence des employés de justice et de la précipitation d’enquêteurs allant jusqu’à fabriquer des preuves pour confondre celui qu’ils vont fièrement présenter à la presse. Quand une fillette de douze ans est enlevée à sa riche famille, vous ne pouvez ne pas exhiber quelqu’un. Ils m’ont exhibé moi. Dès lors, l’humour saignant qui caractérise l’œuvre de Levison s’avère plus en retrait qu’à l’accoutumée. Ne subsiste qu’une ironie cinglante, qui lacère le beau visage de la démocratie américaine.

Tristement, Arrêtez-moi là ! s’inspire en partie d’un fait divers de 2002. Au terme d’une investigation bâclée, Richard Ricci est arrêté pour l’enlèvement et le meurtre d’Elizabeth Smart. Lorsque les vrais coupables sont enfin écroués quelques mois plus tard et que la jeune Elizabeth est libérée, les médias traitent l’affaire avec leur sens si hollywoodien du happy end. Oubliant que, pendant ce temps, Ricci l’innocent, dommage collatéral broyé par une machine judiciaire inepte, est mort d’une hémorragie cérébrale en prison. Un livre qui remue, s’élevant contre le cynisme d’une société dénuée d’humanité.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzalez Batlle, mars 2011, 256 pages, 18 euros.

 

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