Comix Remix, intégrale, de Hervé Bourhis – éd. Dupuis

Comix Remix integrale Herve Bourhis DupuisLes super-héros ont vendu leur image à la pub. Désormais, ils passent plus de temps devant les caméras à tourner des spots pour des shampoings qu’à combattre le mal. A force d’être invincibles et de se sentir supérieurs à tout le monde, ces justiciers dégénérés n’en ont plus grand-chose à carrer de la défense de la veuve et de l’orphelin : ce qui compte, c’est le pognon et le pouvoir. Dans la tentaculaire Towerville, les élections approchent, et la Corporation des super-héros est bien décidée à asseoir encore un peu plus sa domination. Il faut éradiquer définitivement les clandestins, faction boiteuse de monstres qui résiste encore à l’autoritarisme de la Corporation.

Initialement parus entre 2005 et 2007, les trois volumes de Comix Remix réunis ici n’avaient pas reçu à l’époque la résonance qu’ils méritaient. Si elle débute comme une parodie de comics, avec ses personnages encostumés, ses clins d’œil amusants et son détournement malin des codes du genre, la trilogie prend rapidement une tout autre ampleur. Même si le second degré reste présent jusqu’au bout, notamment grâce aux dialogues pleins d’humour, l’intrigue s’assombrit progressivement, devient plus politique, plus équivoque, comme contaminée par le cynisme des super-héros violents, racistes et despotiques.

Reprenant à sa sauce les clivages des X-Men ou la noirceur de Dark Knight de Frank Miller, Hervé Bourhis les accommode avec beaucoup d’aisance à son univers fourmillant de personnages de toutes les formes, de toutes les couleurs, du super-héros bodybuildé au bonhomme en chewing-gum rose, de la femme cyborg à l’extraterrestre tout vert. Le mordant du dessin et le tempo, irrésistible pendant 250 pages, font le reste. A mi-chemin entre l’atmosphère crépusculaire des Watchmen d’Alan Moore et la fantaisie de la série Donjon de Sfar et Trondheim, l’ambitieux Comix Remix se dévore avec bonheur.

Comix Remix integrale Herve Bourhis DupuisIntégrale des 3 volumes. Septembre 2012, 248 pages, 29,90 euros.

Le Salon de thé de l’Ours malais, de David Rubín – éd. Rackham

Sigfrido, vieil ours sympa au regard velu, tient un salon de thé chaleureux, point de rendez-vous de tous les dépressifs du coin. Dans son “dispensaire pour les âmes”, il croise des hommes et des femmes blessés, amputés par la perte d’un être cher, écorchés vifs par les rudesses de l’existence, torturés par le départ de l’amour de leur vie. Tous sont en miettes. En résultent des histoires lyriques comme Les Feux de l’amour, collantes comme un carambar ramolli, et, souvent, démonstratives comme le journal intime d’une adolescente vierge depuis trop longtemps. Et pourtant, contre toute attente, ça marche. Visiblement conscient du poids du tragique dans ses récits, David Rubín s’attelle à contrebalancer cette débauche sentimentale, le plus souvent avec réussite. D’abord, l’ouvrage se compose de courtes nouvelles, lui permettant de ne jamais s’enliser dans des intrigues trop lourdes. Ensuite, l’Espagnol sait instiller ici ou là un humour salvateur, qui prend souvent une forme parodique, comme lorsqu’il réutilise les figures de Superman ou de Batman pour les entraîner dans ses drames mielleux. Avoir choisi de mettre en scène des animaux humanisés, qui apportent distance et légèreté au sujet, compense aussi le mélo ambiant. Mais surtout, ce sont ses graphismes qui rendent si attachant Le Salon de thé de l’Ours malais. Impétueux, explosif, ardent, son noir et blanc emprunte autant à Frank Miller qu’aux mangas d’Akira Toriyama ou aux dessins animés de Walt Disney. Chaque personnage est incarné avec passion, le recueil trouvant du coup le juste équilibre entre des histoires naïves, presque mièvres, et un dessin imprégnant chaque scène de son exaltation. Si bien que Rubín gagne finalement son pari, imposant son ton désespéré et sucré à la force de son trait.

Traduit de l’espagnol par Alejandra Carrasco Rahal, mars 2011, 184 pages, 18 euros.