RENCONTRE AVEC FRANCESCO DE FILIPPO / Dans l’engrenage de la mafia

Francesco De Filippo Luciano del Castillo Offense MetailieEn 2007, Le Naufrageur scrutait sans faillir les souterrains glauques de l’Italie moderne, dans les pas du jeune Pjota, immigré albanais broyé par la violence et la prostitution. Avec L’Offense, dont nous avions parlé il y a quelques semaines, Francesco De Filippo nous entraîne cette fois dans les rangs de la Camorra, la mafia napolitaine qui régit des quartiers entiers de la ville, et à qui personne ne semble pouvoir résister. Un roman intense, dur et hypnotique, à l’image de l’insaisissable cité dominée par le Vésuve. De passage à Paris, Francesco De Filippo nous raconte sa ville natale.

A travers la vie de Gennaro, embringué malgré lui dans la Camorra, vous montrez que les victimes de la mafia napolitaine peuvent aussi être du “mauvais” côté. Pourquoi être parti de ce point de vue original ?

Je voulais montrer ce que c’était d’être un jeune homme normal et de vivre dans un quartier tenu par la Camorra. Personne ne peut être indépendant sur son territoire : même si tu veux tranquillement devenir mécanicien ou employé de banque, tu es forcé de devenir membre du clan. Gennaro n’est pas un homme violent, il est incapable de tuer, il n’a pas la cruauté pour le faire. Mais il peut tout de même faire d’autres choses…

Aux yeux de Gennaro, la Camorra est « une force contraire qui de toute façon était et serait toujours plus forte que [lui] ».

L Offense Francesco De Filippo Metailie couverture QuadruppaniJour après jour, ce jeune père de famille s’embourbe dans une vie qui ne lui appartient pas. Ca commence par des petits délits, des choses sans conséquences, comme lorsqu’il devient le prête-nom de sociétés qu’il ne connaît même pas. Mais peu à peu, il touche à la drogue, à la prostitution, et devient un bandit presque sans s’en rendre compte, en gardant une certaine forme d’innocence. Il y a peut-être un espoir pour lui, mais il faudrait qu’il échappe à Naples.

Normalement, l’homme a le choix de devenir bon ou mauvais. Or on a l’impression qu’à Naples, les dés sont pipés.

Dans L’Offense, je décris seulement un aspect de Naples : le pire. Mais le livre est dédié à tous les Napolitains honnêtes, d’autant que c’est très compliqué de le rester là-bas. Par exemple, à Paris, il y a des règles et des lois, donc il suffit de les suivre pour être honnête. A Naples c’est autre chose. Tu as besoin d’argent ? On t’en donne. Tu as besoin d’un travail, pour toi, ton fils, ta sœur ? On t’en trouve. Et sans t’en rendre compte, c’est déjà trop tard, te voilà  débiteur de la mafia. Quand quelqu’un vient chez toi pour t’obliger à payer le tribut, qu’il viole ta fille ou brûle ton magasin en cas de refus, c’est autrement plus difficile de dire non. C’est pour ça que quand tu croises des gens honnêtes à Naples, ils sont vraiment honnêtes, jusqu’au bout des ongles. Ce sont presque des fondamentalistes de l’honnêteté. Lire la suite

L’Offense, de Francesco De Filippo – éd. Métailié

L Offense Francesco De Filippo Metailie couverture QuadruppaniQuasiment passé inaperçu en 2007, Le Naufrageur, premier roman de Francesco De Filippo traduit en français, avait révélé l’écriture vorace de l’écrivain italien. Après avoir exploré les bas-fonds de l’Italie à travers le regard désenchanté d’un jeune immigré albanais pris dans les filets de la délinquance et de la prostitution, De Filippo nous entraîne cette fois dans les intestins de Naples, Gomorrhe écrasée par “le bruit du silence” menaçant, toujours de mauvais augure. Comme dans son roman précédent, il choisit de nous glisser dans la peau d’un personnage naïf, à côté de la plaque. Frisant la bêtise, Gennaro s’englue lentement mais inéluctablement dans la toile de la Camorra, la mafia napolitaine. D’abord vague coursier, puis homme de main chargé de missions de plus en plus importantes, il finit par se rapprocher du noyau de l’organisation tentaculaire. Trafic de drogue, prostitution, racket, collusions politiques, enfouissement des ordures, blanchiment d’argent, guerre des clans, harcèlement des juges : les yeux du jeune Gennaro découvrent peu à peu le pouvoir de ses patrons, qu’il décrit avec ses mots hésitants, sa syntaxe bancale, son argot napolitain magnifiquement traduit, une fois encore, par Serge Quadruppani. Ici, les boss ont droit de vie ou de mort sur les habitants. Et quand Gennaro comprend qu’il est désormais allé trop loin pour pouvoir reculer, la panique le gagne.

Car au-delà de cette plongée dans l’ultraviolence de la Camorra et son aberrante impunité, que De Filippo met en scène dans des situations très dures ou complètement baroques, L’Offense montre comment la mafia prend en otage ses propres sbires. Alors qu’il voulait juste se faire un peu d’argent et faire vivre sa famille, Gennaro s’embarque dans un engrenage irrémédiable, happé par “une force contraire qui de toute façon était et serait toujours plus forte que [lui] » : “Il me semblait que j’avais les pieds dans une marre de sang, les mains dans une pâte faite de cadavres : cœurs, cerveaux et foie. On aurait dit une pluie de morts, chaque jour il en tombait un, deux, trois, il pleuvait du sang, je fermais le parapluie et du sang coulait.” Rongé par ses crimes, gagné par une paranoïa croissante, Gennaro voit sa vie lui glisser entre les mains. Il n’est plus qu’un chien, obéissant machinalement à son maître qui n’a qu’à tirer sur la laisse pour le faire revenir. Pour reprendre en main sa destinée, il lui faudra s’extirper de toute la noirceur qui macule ce nouveau grand texte de Francesco De Filippo. Texte qu’une fin en forme de rédemption mielleuse ne parvient pas à gâcher.

Traduit de l’italien par Serge Quadruppani, septembre 2011, 230 pages, 20 euros.

A LIRE > Notre interview de Francesco De Filippo à propos de L’Offense, de Naples, de la mafia.