Heartbreak Valley, de Simon Roussin – éd. 2024

Heartbreak Valley Simon Roussin 2024Il y a un an et demi, Simon Roussin se faisait remarquer avec Lemon Jefferson et la grande aventure, dont l’intrigue rocambolesque était mise en valeur par les couleurs pétantes du feutre. Le résultat, frais et acidulé, aurait facilement pu devenir la marque de fabrique de l’auteur. Mais Roussin n’a pas l’air du genre à se reposer sur ses lauriers, et Heartbreak Valley, à l’inverse de son prédécesseur, est uniquement en noir et blanc. Un noir et blanc irréel, teinté d’un gris ambigu, en parfaite osmose avec le ton de l’album qui délaisse les territoires de l’aventure pour s’enfoncer dans les méandres incertains du Noir.

Après l’aventurier et le cow-boy (Le bandit au colt d’or), Simon Roussin continue son exploration du mythe du héros. Un détective, une jolie jeune femme à retrouver, un récit nonchalant à la première personne. “Je te recherche depuis trop longtemps déjà. Je ne sais rien faire d’autre. Je retrouve les égarés et les ramène chez eux.” Dès les deux pages d’ouverture, magnifiques, l’auteur a posé son décor, prégnant, comme toujours marqué par les codes d’un genre, qu’il se réapproprie avec un mélange de légèreté et de nostalgie lancinante. L’enquête d’Eliot, le privé aux lunettes de soleil, glisse vers le fantastique, alors que survient la plus longue éclipse de l’histoire de l’humanité : le récit se drape des reflets sombres et nébuleux du film noir, tandis que sa ligne claire, abandonnée par la lumière, bascule le noir de l’expressionnisme.Heartbreak Valley Simon Roussin 2024

Simon Roussin parvient une fois encore à trouver la parfaite distance entre réappropriation et parodie : il s’empare du noir en y apportant un timbre insolite, plein de poésie. Onirique, comme coincé entre le rêve, la folie, et l’obsession, Heartbreak Valley, avec sa bande-son langoureusement fredonnée par Roy Orbison, s’avère aussi psychédélique qu’émouvant. De la trempe de ces livres qui vous habitent longtemps après les avoir refermés.

Avril 2013, 80 pages, 23 euros.


(L’Accoudoir remercie chaleureusement Sarah Vuillermoz pour sa générosité.)

LIRE UN EXTRAIT > de Heartbreak Valley : cliquer ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Lemon Jefferson et la grande aventure de Simon Roussin.

François Guérif : Du polar, Entretiens avec Philippe Blanchet – éd. Payot

Par Clémentine Thiebault

françois guerif du polar entretiens avec philippe blanchet rivages payot

Durant l’année 2012, souvent à l’heure du café, Philippe Blanchet a investi le bureau de François Guérif pour de longues conversations sur le roman policier. Evoquant les premières lectures (Stevenson, Conan Doyle…), le cinéma américain très tôt, le noir très vite. Dashiell Hammett (« La Moisson rouge, une espèce de choc extraordinaire »), David Goodis (« Des livres déchirants »), James Cain (« Le plus méconnu des grands écrivains de romans noirs »), Fredric Brown ou Jim Thompson (Le « célinien » qui « décrit une descente dans les tréfonds de l’âme humaine comme personne n’avait osé le faire avant lui »), Léo Malet (« Un type formidable »)…

Des auteurs qu’il défendra inlassablement, d’abord en tant que libraire (au Troisième Oeil) puis en tant qu’éditeur – Red Label, la revue Polar, puis chez Rivages évidemment. La relève : Frédéric Dard, Jean-Patrick Manchette (Qui va « ramener la politique au premier plan ») et le néopolar. Robin Cook « le saint dostoïevskien », Edward Bunker et la prison « sans pathos », James Lee Burke, James Crumley. James Ellroy bien sûr (« Une violence extrême et fascinante »). Dennis Lehane, David Peace et les Français qu’il suivra (Marc Villard, Pascal Dessaint, Jean-Hugues Oppel…). Le roman d’espionnage, le polar nordique, l’écriture, la traduction, les fidélités autour d’une indéboulonnable passion : le polar.

Le regard aiguisé d’un gros lecteur, cinéphile boulimique, éditeur incontournable, curieux passionné dont le parcours et les choix permettent, d’anecdotes jamais anodines en références parfaitement situées, de balayer un pan entier de l’histoire du polar (et du noir beaucoup) en France de l’ère des gangsters des années trente jusqu’au serial-killer contemporain. « En fin de compte, j’aurais tendance à faire la même remarque que Robin Cook : je me rends compte que, personnellement, 80% de ce qui m’intéresse dans mes lectures, c’est du roman noir. Voilà… »

Avril 2013, 320 pages, 20 euros.

Phil Perfect, intégrale, de Serge Clerc – éd. Dupuis

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integralePhil Perfect est le héros d’une époque. Apparu pour la première fois dans les pages du magazine Rock & Folk en 1979, il tire sa révérence dix-huit ans plus tard dans Heavy Metal, version américaine de Métal Hurlant. Pastiche de Marlowe, ersatz pop de Tintin (avec l’ineffable Sam Bronx dans le rôle du Capitaine Haddock), Phil Perfect mène des enquêtes farfelues. Coupe de cheveux étudiée, épaules saillantes, pli de pantalon sophistiqué, il soigne sa démarche féline. Derrière l’humour d’une langue inventive et l’énergie rock’n'roll qu’elle dégage, la série baigne dans une mélancolie vaporeuse digne d’un film noir.

Sans se prendre au sérieux, le grand brun noie son chagrin d’amour dans l’alcool et l’aventure. Nid d’espion à Alpha-Plage (1982) synthétise toute sa modernité : dans ce faux récit d’espionnage où rien ne se passe, le plus cool des détectives n’enquête pas, ne sauve personne, et rate même le meurtre qui se déroule dans la lumière orangée d’une station balnéaire hors saison. L’utilisation de la voix-off ralentit la lecture et met en valeur le dessin souple et puissant. Nonchalant même dans le désespoir, foncièrement romantique derrière son chic imperturbable, Phil Perfect marche le long de la plage sous la pluie tiède, jette des pierres sur les mouettes, s’ennuie, pleure (seul), rit (de lui-même), boit (comme quatre). Tentant d’oublier la belle Vanina Vanille.

Comme le personnage qu’elle sert, l’esthétique fétichiste puise dans le passé pour modeler un style en osmose avec son époque. Serge Clerc repart du classicisme de la ligne claire d’antan et, pour ses décors, emprunte à la Californie mythique des années 1940 ou 1950 ses voitures rutilantes, son architecture art déco, ses meubles au design rétro, ses vêtements à la classe désuète. Introduite par une longue biographie illustrée de l’auteur, cette très belle anthologie réunit tous les travaux de Serge Clerc autour de son héros gominé en imper – histoires courtes, récits de 48 pages, affiches, publicités, dessin divers, mais aussi La Légende du rock’n'roll, dans laquelle Perfect nous raconte la Motown, les Sex Pistols ou Sinatra. Un ouvrage à la hauteur de l’élégance décontractée d’un auteur qui, avec quelques autres (Chaland, Ted Benoit), a incarné un nouvel âge de la bande dessinée adulte.

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du MocamboPhil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du Mocambo

Décembre 2012, 272 pages, 32 euros. Introduction de José-Louis Bocquet.