Monsieur Pabo intégral, de Andrieu & Druilhe – éd. Les Requins Marteaux

Monsieur Pabo integral Andrieu Druilhe Les Requins MarteauxAu milieu des années 1990, Fred Andrieu et Pierre Druilhe font de la revue Ferraille le laboratoire d’une bande dessinée décomplexée, fortement marquée par ses glorieux aînés et, en même temps, furieusement punk. Ainsi la tribu de Monsieur Pabo se présente comme une variation crade et subversive de la douce famille de Donald Duck. L’oncle Pabo, colérique comme son aïeul plumé, est un crétin qui ne pense qu’à casser la figure des types qu’il croise – sauf quand lui prend l’envie de les enfiler. Il vit avec ses neveux aux noms débiles, Ricou et Bigou, deux scouts cathos coiffés d’une toque à queue de castor. Un ersatz de Géo Trouvetou l’inventeur farfelu, une éléphante à six seins lointainement inspirée de la mythologie indienne et un chien répondant au doux nom d’Elvis complètent cette fine équipe, à laquelle se joint aussi, parfois, une carotte géante qui a inventé la machine à voyager dans le temps. Bref, que du beau monde.

Dans un syncrétisme toqué de tout ce qu’a pu imaginer la culture populaire, le scénariste Fred Andrieu s’amuse comme un enfant qui fracasserait ses jouets préférés, tandis que le trait noir et rigide de Druilhe joue avec les codes de la bande dessinée, multipliant les clins d’œil aux héros tutélaires (Tintin, Lucky Luke, Pif, le monde de Disney…). Toutes plus insensées les unes que les autres, les aventures s’enchaînent : M. Pabo devient le roi d’une île lointaine (qui n’était pas si lointaine que ça puisqu’on peut y aller à pied en quelques minutes), M. Pabo lutte contre une société secrète, M. Pabo combat François Mitterrand, M. Pabo devient le maître de la belote… Ca part dans tous les sens, c’est très drôle et souvent grinçant. Comme Moolinex ou, un peu plus tard, Winshluss, Druilhe et Andrieu posent les jalons d’une BD sauvage et provocante. Mais derrière leur mauvais goût assumé et leur iconoclasme, on devine aussi une vraie déclaration d’amour à cette bande dessinée qu’ils maltraitent. Ou, si “déclaration d’amour” peut paraître excessif, tout au moins : une furieuse envie de forniquer aux toilettes avec Walt Disney.

Octobre 2012, 192 pages, 19 euros.

 

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Flip & Flopi, 1996-1998, de Moolinex – éd. Les Requins Marteaux

flip et flopi moolinex requins marteaux couverture winshlussQuand Moolinex empoigne son crayon, il doit ressentir ce qu’éprouve un pyromane qui pénètre dans une station-service briquet à la main. Voire l’exaltation d’Attila sur le point de mettre un village à feu et à sang. Flip & Flopi, paru dans la revue Ferraille entre 1996 et 1998, s’apparente à une destruction en règle de tous les codes du bon goût et de la bienséance. Une charge outrancière contre la morale. Une attaque à main armée contre l’innocence (prétendue) de l’enfance. Adolescents méchants, violents, pervers, obsédés et alcooliques, Flip et Flopi singent le fameux duo de jeunes héros dont est si friande la bande dessinée. Ces crétins volent la voiture de leurs parents pour partir en vacances, forcent deux petits scouts à regarder des films pornos, les martyrisent avec un plaisir malsain, supplicient de gentils petits animaux et picolent comme des trous.

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Avec une virulence nuancée par une dérision de tous les instants, Moolinex s’inscrit, pour schématiser, dans une mouvance punk de la bande dessinée, qui influencera par exemple Winshluss. Comme ceux qui décident de devenir des rockstars sans savoir jouer de la guitare, il jette sur la page son énergie et sa hargne sans s’encombrer de détails académiques. Il fonce tête baissée dans la provocation crasse, avec une exubérance défoulante. Son dessin crade, amateur, ne perd jamais son impétuosité ni son insouciance – Moolinex pousse même le vice jusqu’à utiliser la couleur uniquement pour rosir le bout du pénis de ses personnages. Plus le recueil avance, et plus l’on trouve les prémices de l’art Pop du dessinateur au nom d’électroménager, qui a depuis évolué vers d’autres formes, délaissant – pour le moment du moins – la bande dessinée. Bercé par les aventures des Castors juniors Riri, Fifi, Loulou et par la lecture du magazine Pif Gadget (dont Placid et Muzo), ce maître du recyclage ordurier affine son art du collage en vomissant sans distinction ses influences graphiques, musicales, publicitaires, télévisuelles, cinématographiques. A la sortie de ce tourbillon iconoclaste, il conserve toujours son sens du dérisoire et cet humour immédiat, saboté par une incorrigible tendance au vandalisme. Révoltant. Inégalable.

 

Juin 2011, 160 pages, 20 euros. Préface de Winshluss.

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