Philoctète et les femmes, de Grégoire Carlé – éd. L’Association

Philoctète et les femmes Grégoire Carlé L'AssociationA la mort de son ami Héraclès (alias Hercule), Philoctète hérite de son fameux arc aux flèches empoisonnées et d’un lourd secret : l’emplacement des cendres du héros. Pour n’avoir pas su garder sa langue, il est mordu par un serpent et sa blessure persiste. Ses cris minent le moral des troupes en partance pour la Guerre de Troie (ou sa plaie pue trop, selon d’autres versions), alors Ulysse l’abandonne sur une île déserte. Il ne reviendra le chercher que dix ans plus tard, lorsque les oracles auront expliqué aux Grecs que les flèches d’Héraclès sont indispensables à la victoire.

Grégoire Carlé s’empare de ce mythe antique, rendu célèbre par la pièce de Sophocle, en y ajoutant un élément inédit : plutôt que d’être déserte, l’île sur laquelle échoue Philoctète est peuplée de femmes intrépides, les Lemniennes. Des sortes d’Amazones qui se sont débarrassées de tous leurs hommes au fil de l’épée et capturent régulièrement le pauvre Philoctète pour le violer pendant des jours et des jours.

Le noir et blanc de Carlé se marie particulièrement bien à cette atmosphère légendaire. Glissant tantôt vers l’expressionnisme, tantôt vers les gravures de Posada, son dessin s’avère toujours aussi beau, souple et onirique. Quant à la langue utilisée, elle garde une poésie un peu désuète, relevée par un humour qui participe à la discrète modernisation du mythe. C’est drôle, sensuel, trépidant, érudit, mais c’est aussi très malin. Car derrière les mésaventures de l’archer grec et de ses hordes de guerrières agressives, c’est bien l’affrontement de deux modes de pensée, le patriarcat et le matriarcat, que met en scène l’auteur de La Nuit du Capricorne. Un matriarcat dangereux qui ne doit surtout pas franchir les limites de l’îles de Lemnos, car comme dirait Ulysse : « Tu crois qu’il est bon pour nous que la rumeur se propage que sur une île les femmes vivent comment elles l’entendent, en dehors des règles des mâles ? Imagine un peu le bordel si les femmes de Corinthe, Argos, Mycènes ou Sparte se mettent à décider pour elles ! » Tu m’étonnes – mieux vaut ne pas y penser.

Septembre 2014, 168 pages, 29 euros.


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Notre article sur le précédent album de Grégoire Carlé : La Nuit du capricorne.

La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés, du Dr Auguste Forel – éd. Autrement

La Question sexuelle exposee aux adultes cultives Docteur Auguste Forel AutrementD’abord publié en Suisse en 1905, puis rapidement édité en France et traduit dans de nombreuses langues, La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés fut en son temps un best-seller qui valut à son auteur une belle notoriété. Il faut dire qu’Auguste Forel choisit d’éplucher le sexe de manière frontale. Crûment, sans détours ni formules hasardeuses : quand il décrit le coït, le psychiatre suisse procède comme le scientifique qu’il est, cliniquement, en appelant un chat un chat. Son objectif est simple : libérer la parole et les mentalités en abordant un sujet écrasé par le tabou, et donc pollué par les préjugés, les idées reçues et les mensonges. “La sexualité humaine a été malheureusement dénaturée et en partie grossièrement altérée par nos mœurs civilisées, qui l’ont même développée artificiellement dans un sens pathologique.” Le silence, notamment entretenu par l’Eglise et la morale, nuit à la santé publique, alors le bon docteur a décidé d’intervenir pour apporter son savoir clair et précis.

S’il est parfois, évidemment, un peu rétrograde (lorsqu’il stigmatise la pornographie dans l’art moderne), et d’autres fois assez amusant malgré lui (quand il parle des “vieilles filles”), sa vision égalitaire du sexe force l’admiration, surtout venant d’une époque où, comme le raconte Christophe Granger dans la préface, un député proposait un impôt sur les célibataires, “ces parasites supposés préférer les délices du sexe à ceux de la famille”. En mettant l’homme et la femme au même niveau, il porte un regard résolument moderne sur la libido. Il taille en pièces la pudeur, proclamant tout le bien qu’apporte le plaisir.

Féministe, hostile à la prostitution, Forel défend ouvertement la contraception (expliquant comment se fabriquer des capotes avec “quelques appendices vermiformes de veau” récupérés chez le boucher), et pose comme nécessité au bonheur conjugal l’effort commun de l’homme et de la femme, responsabilisant le couple au lieu de l’abrutir à coup de propos moralisateurs. “Considérée d’un point de vue élevé, la vie sexuelle est aussi belle que bonne. Ce qu’il y a de honteux ou d’infâme, c’est la saleté et l’ignominie que les passions brutales de l’égoïsme et de la bêtise alliée à l’ignorance, à la curiosité érotique et aux superstitions mystiques, y ont mises.” Une révolution sexuelle avant l’heure.

Réédition. Novembre 2012, 144 pages, 15 euros. Préfacé et présenté par Christophe Granger.

Maxi Cula, de Namio Harukawa – éd. United Dead Artists

Maxi Cula Namio Harukawa United Dead ArtistNamio Harukawa est monomaniaque. Il passe son temps à dessiner des femmes aux seins prodigieux, aux hanches phénoménales, propulsées par un fessier aux dimensions inouïes. Ces silhouettes gigantesques, tout en chair, sont flanquées d’un homme, souvent chétif et dégarni, immanquablement écrasé sous le derrière cyclopéen de la demoiselle. Entre érotisme et dégoût, le dessinateur nippon multiplie les variations sur cette image provocante de la femme dominatrice, glissant parfois vers la scatologie ou donnant à ses mantes religieuses des airs de mères nourricières déviantes, dans un renversement des clichés de la pornographie.

Tabouret humain, pot de chambre ligoté, sex-toy domestiqué : les débouchés professionnels masculins paraissent assez limités dans le monde d’Harukawa. Les hommes, tenus en laisse, le dos zébré par les traces de fouet, sont-ils les victimes consentantes d’un jeu sadomasochiste, poussant à l’extrême un fantasme qu’on croirait échappé de la tête de Robert Crumb ? Sont-ils des prisonniers d’un cauchemar SF, parfois forcés d’accomplir leur besogne lubrique une arme sur la tempe, pointée par une surfemme génétiquement modifiée ? Sur les rares planches où l’on aperçoit leur visage, on a plutôt l’impression de voir des êtres misérables, humiliés, réduits à l’état d’objets de plaisir par des créatures à l’autorité écrasante.

Maxi Cula Namio Harukawa United Dead ArtistAlors, féministe, le Japonais ? Sans doute – avec beaucoup d’ironie, les donzelles à la croupe majestueuse sont souvent affublées de déguisements pleins de misogynie (uniformes d’infirmières ou oreilles de bunnies de Playboy). Le regard de ces matrones callipyges, qui nous regardent avec une pointe de fierté ou baissent des yeux dédaigneux vers leurs frêles victimes, joue avec le lecteur, ajoutant à l’outrance de la situation. Harukawa s’amuse à varier les plaisirs, mettant en scène des personnages récurrents, ou ajoutant un invité dont on ne peut que deviner le rôle (mari trompé ou voyeur jaloux, fille choquée par les activités de maman ou copine de jeu ?). Il insinue dans ses pages traversées par une violence contenue un humour salvateur, comme lorsque la vamp joufflue semble avoir “avalé” la tête de son serviteur, ou qu’une main lui tend un téléphone avec détachement, en pleine séance de dégustation.

Mais par-dessus tout, c’est le trait exquis de l’auteur qui rend ses dessins si fascinants. Magnifiquement rendue par la qualité des reproductions de l’éditeur, son esthétique léchée façonne des formes avec une incroyable volupté, travaille les lumières ou le grain charnu des chairs avec une précision académique. Son noir et blanc rehaussé d’un rose tendre, qui vire parfois au rouge, enveloppe ses compositions d’une douceur inquiétante, en complet décalage avec les scènes qu’elles dévoilent. Entre érotisme et dégoût, Namio Harukawa signe un ouvrage somptueux, aussi bizarre qu’intrigant.

Septembre 2012, 156 pages, 20 euros.

La Belle Echappée, de Nicholson Baker – éd. Christian Bourgois

La Belle Echappee Nicholson Baker Christian Bourgois roman grivoisPour un peu, on se croirait dans Charlie et la chocolaterie. A part que la chocolaterie serait le paradis des adultes, et non plus des enfants, et que Willy Wonka aurait été remplacé par Lila, une directrice capable d’évaluer la qualité du sperme rien qu’en humant les attributs masculins ou de guérir les frigides avec une giclée de son lait. La Belle Echappée, on n’y accède sans faire exprès, voire sur les conseils d’un ami. Aspiré par le trou d’un terrain de golf, par le sèche-linge d’une laverie automatique ou par le cercle noir imprimé à la fin d’une petite annonce, on se retrouve dans un Eden du sexe, parc d’attractions utopique et déluré (au prix d’entrée exorbitant) où tout est fait pour vous aider à combler vos frustrations, explorer vos fantasmes, assouvir vos rêves érotiques les plus fous.

Qu’il parodie les films X en y opposant un féminisme décomplexé ou pousse à l’absurde le trio mari-femme-amant (dans une scène mémorable qui voit madame téléphoner à monsieur pour lui demander son autorisation : “Chéri ? J’ai rencontré sur la plage un beau jeune homme qui souhaiterait me voir jouir”), Nicholson Baker s’appuie toujours sur une inventivité réjouissante. Chaque chapitre dévoile une nouvelle manière de concevoir la sexualité : seul, à plusieurs, en inversant les rôles, en goûtant à des plaisirs inédits, en privilégiant l’esthétique, en regardant les autres, en s’ébrouant jusqu’à l’épuisement… On peut s’envoyer en l’air avec un arbre, visiter la “Salle aux Pénis”, se réchauffer dans la “Chambre des Soupirs”, mais aussi changer son corps pour séduire ou guérir de ses complexes, grâce à la pompafesse qui vous fera un arrière-train démentiel. A moins que vous ne préfériez carrément troquer votre bras droit contre une verge surdimensionnée. Hommes et femmes pourront même, s’ils le désirent, changer de sexe.

Dans son univers parallèle farfelu, Nicholson Baker parvient à donner à la pornographie une vigueur nouvelle. Tout en étant très cru et en s’aventurant dans des situations parfois très bizarres (comme quand une femme couche avec un homme sans tête), la fantaisie débridée et, surtout, l’humour ravageur qui le guident lui permettent de ne jamais être malsain, ni même vulgaire. “Le plus grand avantage du sexe exprimé par écrit, si on le compare aux vidéos porno, c’est que l’humour reste possible, explique-t-il. La comédie et l’immersion dans l’excitation sexuelle peuvent coexister dans un livre, alors que la nudité dans le porno est tellement oppressante pour l’arrière du cerveau que tu arrêtes de rire.” Pétrie de mots-valises et de tournures enjouées, son écriture batifole avec un sens comique évident – chapeau au traducteur. Si bien que malgré l’obscénité du propos, Baker arrive à conserver une ingénuité désarmante, qui fait de cette odyssée un hymne facétieux au pouvoir de l’imagination, évidemment débordante.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille, avril 2012, 310 pages, 22 euros.

La Crème de Crumb, de Robert Crumb – éd. Cornélius

La Creme de Robert Crumb Cornelius couverture dessinCe n’est pas une crème pâtissière, encore moins une chantilly immaculée. Non. La crème de Crumb, c’est plutôt une mixture jaunâtre, collante et corrosive, où le sucre a été remplacé par un cocktail (d’)acide. L’éditeur Cornélius a réuni plus de 200 pages de bandes dessinées, quintessence de plus de cinquante ans de folie du maître de la BD underground. Au fil des aventures de Fritz the Cat, Mr. Natural ou Mr Snoid, Crumb se transforme sans arrêt, ses récits foisonnants des années 1960 inspirées par le LSD glissant, au cours des années 1980, vers un travail plus réaliste. Pour autant, jamais il ne perd son incontrôlable subversion. Il revendique sa liberté sans penser aux conséquences de ses dessins ni s’autocensurer ; sans se canaliser pour défendre une cause ou une autre, ni avoir à se justifier. Traversée par un humour farfelu (“Encore plus d’humour tordu pour ne rien dire”, proclame-t-il en ouverture de Mr Snoid), fourmillant de saynètes psychédéliques, l’œuvre de l’Américain possède une énergie comique inégalable, immédiate et hyper sexuée.

dessin Robert Crumb baignoire poster Cornelius Kitchen Sink PressMais armé de son dessin déformé par le désir (toutes les femmes font deux mètres, ont des cuisses de rugbymen et un fessier improbable), Crumb est surtout l’un des auteurs qui manie le mieux l’autofiction – ou plutôt, comme il l’appelle, l’“autodénigrement”. L’un des premiers à explorer ce genre avec autant de sincérité, et à lui donner une telle résonance. Que ce soit pour décrire les troubles de l’adolescence ou de la crise de la quarantaine, son ton introspectif s’avère d’une humanité extraordinaire, révélant ses doutes, sa culpabilité, ses frustrations poisseuses et ses craintes enfouies. Derrière ses délirantes perversions, Crumb étudie avec une grande perspicacité ses débordements, reconnaît ses faiblesses, et compose en fait le portrait outrancier d’une société en pleine déliquescence. Inlassablement, il attaque la religion, la bien-pensance, la famille, la vacuité de notre civilisation et toutes les barrières qu’elle impose à nos pulsions, nos envies, nos espérances – “C’était sinistre, mais nous pouvions toujours trouver refuge dans le monde merveilleux et loufoque des comic books.”

Robert-Crumb-autoportrait-dessin-Cornelius creme Des dizaines de dessins et couvertures inédites, des photographies, ainsi que des extraits des carnets de l’auteur complètent ce volume, notamment dans certaines sections en couleur, magnifiques. Un entretien-fleuve passionnant, réalisé par Gary Groth en 1988 et jamais traduit en français, revient sur le parcours de ce héraut malgré lui de la contre-culture. Robert Crumb y parle de musique, de drogue, du suicide, du féminisme, de la politique, et même de l’attraction sexuelle incontrôlable exercée sur lui par… Bugs Bunny. Ainsi que de cette vie moderne qu’il exècre tant, “pratique facile, bon marché. La vie toute entière devient un hamburger de chez McDonald : comestible, mais sans beaucoup de substance.” Heureusement que pour la rendre plus savoureuse, on peut l’assaisonner avec la crème de Crumb.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Mercier, Jean-Paul Jennequin et Emilie Le Hin, mai 2012, 304 pages, 25 euros.

La Geste d’Aglaé, de Anne Simon – éd. Misma

La Geste d Aglae Anne Simon Misma couverture Quel est le point commun entre les chansons de geste moyenâgeuses qui contaient les exploits de Roland et de ses potes, le féminisme mordant d’une Olympe de Gouges et l’imagination pop des Beatles ? Anne Simon bien sûr ! Fusion bigarrée d’univers disparates, La Geste d’Aglaé mêle avec bonheur la mythologie antique, l’Histoire du XIXe siècle, et même, donc, la chanson Being for the Benefit of Mr. Kite ! des Beatles (on peut voir ici la version Misma). Toute l’intelligence d’Anne Simon réside dans l’extraordinaire amalgame qu’elle tisse entre ces influences éparses, façonnant un récit mené d’une main de maître, sur le rythme passionnant d’un soap pétri de rebondissements. C’est drôle et prenant, certes, mais c’est surtout subversif et ingénieux.

Trahie par son fugace premier amour, froidement rejetée par son père alors qu’elle est enceinte, Aglaé la nymphe aquatique conçoit très jeune une haine farouche des hommes. Devenue une mère frustrée (au point de lire Les Hauts de Hurlevent), la voilà du jour au lendemain reine du Pays Marylène, après avoir décapité (au couteau de cuisine) le tyrannique souverain qui avait osé enlever ses filles muettes (qui, du coup, retrouvent la parole). Des bas-fonds d’un royaume autoritaire aux fastes des palais marbrés, Aglaé fait donc le grand saut, bien décidée à en profiter pour libérer ses sujets – et particulièrement les femmes – du joug de son La Geste d Aglae Anne Simon Misma extraitprédécesseur.

Au-delà de la fantaisie de cette intrigue peuplée de figures curieuses et/ou amusantes (avec une mention spéciale à l’odieux enfant-patate), et rendu plus dynamique encore par la grâce de son dessin, Anne Simon impressionne par la justesse qu’elle atteint dans la composition de ses personnages, arrivant à rendre compte avec beaucoup d’aisance de la complexité des sentiments qui les animent. Reine révolutionnaire ou mère soumise, Antigone sanguinaire ou Aphrodite romantique, Aglaé atteint, au fur et à mesure des épisodes, une profondeur et une richesse extraordinaires, incarnation de la schizophrénie que la société moderne exige désormais des femmes. Si bien que le manichéisme initial aux faux airs de conte de fée s’estompe bien vite, au profit d’une relecture rusée, contemporaine et iconoclaste de ces histoires où “ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants”. Mais ça, c’était avant qu’Aglaé n’empoigne son couteau…

La Geste d Aglae Anne Simon Misma extrait

Février 2012, 120 pages, 14 euros.

Plus léger que l’air, de Federico Jeanmaire – éd. Joëlle Losfeld

Plus leger que l air Federico Jeanmaire Joelle Losfeld couverture argentineUn gamin de 14 ans a essayé de braquer une petite vieille. Mal lui en a pris : du haut de ses 93 ans, la petite vieille l’a enfermé à double tour dans sa salle de bain, au dernier étage d’un immeuble de Buenos Aires. Pris au piège, l’adolescent n’a plus d’autre choix que d’écouter les élucubrations de Faila, ancienne maîtresse d’école, bien décidée à tromper sa solitude grâce à son jeune otage. Alors elle déblatère. Des bribes de sa vie pathétique, nourrie de frustrations, d’aigreur et d’épisodes sordides, qu’elle agrémente de diatribes contre les hommes ou le peuple argentin. Laide, élevée par une tante qui ne l’aimait pas, raillée par ses cousines, elle eut pour seule expérience sexuelle les abus à répétition d’un ami de son oncle, et pour seul fiancé un escroc qui lui déroba tous ses bijoux. “Je me suis contentée de vivre. Ou de survivre, plutôt. Je crois que le seul désir qui m’ait effleuré l’esprit, c’est de mourir.” Son unique fierté, c’est l’histoire romancée à l’excès de la mort de sa mère, admirée et idolâtrée, qui tenta de vivre son rêve, piloter un avion – et qui mourut dès qu’elle y parvint.

Durant quatre jours, l’aïeule va ainsi se dévoiler au jeune Santi, conditionnant sa libération à l’achèvement de son récit. Entre-temps, emportée par le bonheur d’avoir enfin un interlocuteur, elle joue les tortionnaires. Colérique et aimante, sadique et maternelle, elle ne cesse de faire la leçon au petit bandit, interrompant ses récits fumeux pour lui glisser de la nourriture sous la porte ou lui expliquer que non, on ne couche pas avec sa petite sœur. Sans jamais nous laisser entendre la voix du séquestré, Federico Jeanmaire construit son huis clos comme un long monologue de la vieille Cerbère. Porté par un suspense suffocant, Plus léger que l’air navigue entre noirceur, humour et folie sans jamais véritablement basculer. A chaque nouvelle discussion, la relation perverse entre les deux personnages change. La lourde porte close de la salle de bain sépare une grand-mère de son petit-fils, un pécheur avec son confesseur, une amante de son fantasme, une bourgeoise catholique de la lie du petit peuple… De la lutte des classes aux relations hommes-femmes, Jeanmaire arrive à résumer avec beaucoup de subtilité les contradictions du monde moderne, tout en rappelant la puissance, mais aussi la vanité, de l’imagination. Un tour de force narratif en forme de piège magistral dont il est impossible de s’extirper.

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, octobre 2011, 224 pages, 21 euros.

Les Morues, de Titiou Lecoq – éd. Au Diable Vauvert

Les Morues Titiou Lecoq Au Diable Vauvert couverture girls and geekUn titre de fille. Une couverture de fille. Une maquette de fille, dentelée rose rose rose, de celles qui ne renforcent pas votre virilité quand vous l’exhibez dans le métro. Et ce résumé menaçant qui promet des “trentenaires féministes pris dans leurs turpitudes amoureuses et professionnelles”… Bref, Les Morues a tout l’air d’un bonbon joliment emballé, calibré pour séduire une catégorie bien précise de lecteurs, chouchoutée par les rois du marketing : les lectrices. Et pourtant, Titiou Lecoq fait mentir nos préjugés les plus tenaces sur le rose.

Lorsque Charlotte se tire une balle dans la tête, Ema, abasourdie par la nouvelle, tente de comprendre le geste tragique de sa meilleure amie de lycée. De fil en aiguille, elle commence à soupçonner que ce suicide improbable dissimule en fait un meurtre : Charlotte travaillait visiblement sur un sujet mettant en cause les plus hautes sphères de l’Etat… S’appuyant sur cette trame policière qui entretient le tempo du livre jusqu’à la dernière page, Titiou Lecoq peut laisser libre cours à son ton pétulant : l’écriture est drôle, vivifiante, parfaitement tenue, et lorsqu’elle évoque les sujets que l’on redoutait (les fluctuations amoureuses, la sexualité, les bottines, les doutes de trentenaire, Internet…), elle le fait avec beaucoup de second degré.

Adroitement mené, ce premier roman arrive à être léger sans sombrer dans la futilité, à être bavard sans jamais être fatigant, à multiplier les clins d’oeil à la génération 90 (la seule capable d’enchaîner sans broncher Ace of Base, Public Enemy et Nirvana) sans perdre de son universalité. Sans avoir l’air d’y toucher, Les Morues réfléchit sur le féminisme, la difficulté du monde du travail, la privatisation de la culture ou la solitude moderne avec une sagacité et une franchise étonnantes. Si bien que le rose de la maquette finit par se fissurer, peinant à contenir le pessimisme d’une génération désemparée. “Et on fait quoi maintenant ? Dans ce monde de merde ? On fait semblant ?”

> Pour télécharger un extrait du livre Les Morues : cliquez ici.

Août 2011, 450 pages, 22 euros.

Weather Underground, Histoire explosive du plus célèbre groupe radical américain, de Dan Berger – éd. L’Echappée

waether underground echappee dan berger couverturePeu connu en France, le Weather Underground fut pourtant l’un des groupes contestataires les plus actifs de la fin des années 1960 à la fin des années 1970. Alors que la plupart des protestataires de l’époque étaient issus des minorités noires (Black Panthers), indiennes (AIM, American Indian Movement) ou portoricaines (Young Lords) entre autres, le Weather Underground se distingue d’abord parce qu’il regroupe des étudiants blancs de la middle class. Férocement antiracistes, bien décidés à renverser le gouvernement, ils revendiquent fièrement leur solidarité avec les autres mouvements d’émancipation. De quoi inquiéter le FBI, terrifié de voir des Blancs joindre les rangs de ses opposants les plus farouches, et ainsi fissurer “l’unité de façade de la nation blanche”. Les Weathermen repensent d’ailleurs la lutte des classes, soulignant le paradoxe des ouvriers blancs, prolétariat exploité, mais également privilégié par rapport à leurs confrères de couleur : “Les travailleurs blancs d’Amérique s’étaient historiquement ralliés à l’empire dans le but d’obtenir quelques miettes de privilège blanc”.

Combattant l’impérialisme américain tant dans le monde (Guerre du Vietnam, coup d’Etat au Chili…) que sur son propre territoire, lorsqu’il harcèle, emprisonne et assassine des représentants des Black Panthers par exemple, le WU naît d’une colère : celle de constater que la gauche officielle, par son silence accablant, soutient de fait la politique belliqueuse et répressive du pays. Face à l’invraisemblable violence des forces de l’ordre (notamment lors d’une manifestation pendant la convention démocrate de Chicago en 1968, qui marqua à vie le journaliste Hunter Thompson, d’une brutalité telle qu’on la qualifia d’“émeute policière”), le groupe choisit de rendre coup pour coup. Il veut attaquer l’Amérique de l’intérieur, ouvrir un nouveau front en son sein. Ses membres passent dans la clandestinité, multiplient les attentats audacieux entre autres contre le Capitole, le Pentagone, le département d’Etat, s’attachant à ne jamais faire de victimes.

Prenant soin de ne pas réduire le Weather Underground à une simple organisation terroriste, ce qui est souvent le cas aujourd’hui, surtout depuis le 11 Septembre, Dan Berger s’applique à rendre compte de l’évolution du mouvement. Il explore sa pensée à la fois syncrétique et novatrice, mais échafaude surtout une réflexion riche sur cette période où il semblait possible de changer le monde. Certes militant, son essai n’en reste pas moins critique et nuancé, trouvant la bonne distance pour traiter d’un sujet complexe. En retraçant le destin de l’organisation armée dont le nom est tiré d’une chanson de Bob Dylan, il se penche sur la question des droits civiques, sur le système carcéral, sur le racisme plus ou moins latent de la société américaine, l’écoeurante sauvagerie des forces de l’ordre, les autres groupes de l’époque, la question du recours à la violence… Au point de reconnecter, adroitement, les problématiques du Weather Underground avec le contexte actuel. Et de faire de cet ouvrage non seulement le fruit d’un travail historique captivant, mais aussi le point de départ d’une nouvelle réflexion, encore à construire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aurélie Puybonnieux, avril 2010, 600 pages, 24 euros.

Métamorphose du sentiment érotique, de Jean-Jacques Pauvert – éd. JC Lattès

A l’heure où le sexe est devenu omniprésent dans notre environnement, via la télévision, Internet ou la publicité, Jean-Jacques Pauvert s’interroge sur le devenir d’une chose vaporeuse et indéfinissable : l’érotisme. Mais pour savoir ce qu’il est devenu, encore faudrait-il savoir ce qu’il est. A la poursuite de ce sentiment diffus, tantôt apparenté à la pornographie, tantôt à la simple évocation des passions charnelles, Pauvert mène son enquête depuis les origines de l’écriture jusqu’au début du XXIe siècle. Sans être exhaustive, cette chronologie trouve sa pertinence dans le choix de événements qu’elle met en avant, et dans la profusion d’extraits cités pour l’illustrer. D’autant que l’éditeur d’Histoire d’O. reste prudent, soucieux de ne pas se cantonner à une seule vision de son sujet, ni à nos critères d’évaluation contemporains.

De la prééminence jamais démentie de la France en la matière, du moins jusqu’à l’après-guerre, à l’impossible définition de l’érotisme ; des grands écrivains aux petits pornographes amateurs ; Pauvert n’oublie jamais de rattacher cette littérature licencieuse à son contexte, primordial. Ainsi, en France spécialement, érotisme et politique restent constamment imbriqués, le libertinage traçant la voie d’une lutte pour la libre-pensée, contre l’autorité. Paradoxalement, après avoir joué pendant des siècles au chat et à la souris avec la censure, l’érotisme atteint le XXIe siècle libéré de toute entrave, au point d’en perdre, sans doute, sa substance. “Comment en effet ne pas voir qu’avec la chute des anciennes morales disparaissent du même mouvement l’obscénité, la pornographie, l’outrage aux mœurs. (…) L’érotisme n’existe plus qu’émietté, dilué tous les jours un peu plus dans les innombrables divertissements monnayés qui submergent aujourd’hui les sociétés humaines.”

Après avoir passé sa vie à combattre les censeurs (cf. son éloquente préface à L’Enfer du sexe, 1971), Jean-Jacques Pauvert regretterait-il l’exaltation qu’engendraient ses anciens ennemis ? Assurément non, même si, désormais dissous dans le magma informe et médiocre de la culture de masse, paralysé par la peur du sexe née du Sida, l’érotisme a aujourd’hui perdu de son aura pour ne devenir qu’un produit à vendre, comme les autres. En attendant de renaître, espérons-le, sous des formes toujours nouvelles…

Avril 2011, 350 pages, 20 euros.

The Other Hollywood, L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. Allia

Au départ, il s’agit surtout de faire attention à ne jamais laisser entrevoir “les cornichons et le castor”. Les productions des années 1950 essayaient tant bien que mal de filmer des matches de volley nudistes sans faire apparaître à l’écran les parties génitales des acteurs : pas facile. Mais de ces nanars mal fichus naissent d’abord les nudie-cuties, qui mettent en scène du sexe simulé, puis les premiers loops hardcore, nés dans les bars olé-olé où les soirées finissaient souvent en partouze avec des serveuses topless.

Parmi ces précurseurs, il y a le cupide Chuck Traynor, qui se plaît à filmer sa femme Linda dans toutes les positions, quitte à la maltraiter pour qu’elle accepte. En 1972, elle est Gorge profonde. Le film cartonne, les célébrités se bousculent pour le voir, la presse ne parle que de ça. Les bénéfices sont tels que la mafia prend en charge la distribution des copies, et lorgne vers ce nouveau marché prometteur. Linda Lovelace devient une star ; le cinéma X devient une industrie. L’hédonisme hippie des débuts, lorsque acteurs et actrices ne considéraient pas leurs tournages comme un vrai travail, mais plutôt comme un bon moyen de s’éclater (pour les plus malins) ou un tremplin vers une future carrière à Hollywood (pour les plus naïfs), laisse peu à peu la place à une professionnalisation. Même si, pour longtemps encore, le cinéma porno restera un vivier de danseuses ratées et de comédiens frustrés.

Tempest Storm strip-tease burlesque erotismeRécit d’une épopée tourmentée et en partie clandestine, des spectacles de burlesque à l’avènement d’Internet symbolisé par la vidéo volée de Pamela Anderson, The Other Hollywood donne directement la parole à ceux qui ont fait le porno : acteurs, réalisateurs, producteurs, agents du FBI, mafieux, journalistes, écrivains… Legs McNeil et ses acolytes ne commentent jamais les propos rapportés, se contentant de les mettre habilement en perspective. Les intervenants se répondent, se complètent, se contredisent pour dresser un portrait polyphonique, détaillé et nuancé de ce septième art interdit aux mineurs, explorant tous les aspects du business du stupre. Ce montage dynamique et morcelé permet à l’ouvrage, fruit de sept années d’entretiens, d’évoquer les sujets les plus futiles comme les plus terribles, sans passer par un filtre moral ou subir le moindre jugement, quel qu’il soit.

john holmes johnny wadd pornstarRésultat : nourri par des dizaines d’anecdotes, ce feuilleton du X américain s’avère souvent très drôle, l’appétit sexuel de ses participants, les idylles pathétiques ou les courses-poursuites avec les autorités accouchant de moments cocasses. Gerard Damiano pompe Huis clos de Jean-Paul Sartre pour boucler à la va-vite un scénario. La femme de John Holmes croit que son gentil mari au pénis éléphantesque s’occupe des son et lumière sur les tournages, alors qu’il est en réalité le membre le plus fameux du cinéma pour adultes. Pendant ce temps, le FBI investit dans les godemichés et les voitures décapotables pour travestir ses agents en pornographes et infiltrer le milieu. Larry Levenson gagne un pari à 10.000 dollars contre un ponte de la mafia en éjaculant 15 fois en 24 heures, et, puisque entre actrices, l’entraide n’est pas un vain mot, Vanessa Del Rio donne des cours de fellation à Sharon Mitchell en échange de conseils avisés sur le… coiffage pubien. Dans ce monde marginal, le sinistre et le grotesque cohabitent étroitement, dévoilant un monde à la fois sordide et insouciant. Du moins, jusqu’à ce que surviennent les années 1980, qui voient le sordide prendre le dessus. Lire la suite

Adieu Gloria, de Megan Abbott – éd. Le Masque

Peut-on faire plus cliché que le personnage de la femme fatale ? Sublime mais venimeuse, Gloria est de cette trempe : une vipère mortelle perchée sur des jambes à se damner. La coqueluche des caïds de la mafia, dont elle gère les recettes des casinos et des hippodromes. Megan Abbott s’applique à mettre en place un décor familier, très classique, celui des vieux romans noirs : Cadillac Eldorado rutilantes, robes soyeuses, restaurants aux banquettes acidulées, et tables de jeux enfumées où l’on peut tout perdre, jusque son âme. Avec, au-dessus de cet amas de stupre et de billets verts, l’ombre du Milieu, infatigable machine à engranger les bénéfices et à faire disparaître les corps des gêneurs.

Seulement, si Megan Abbott use de tous ces clichés, c’est pour mieux imposer son ton âpre et son histoire atypique. Une histoire de femmes, dont les hommes sont quasiment exclus. Celle d’une jeune comptable qui s’ennuie et devient l’assistante de la capiteuse Gloria, avant de s’enticher d’un playboy flambeur et de trahir sa patronne. S’ensuit alors un duel implacable, dont une seule sortira indemne. L’intrigue est simple, prenante, entretenue par des rebondissements adroits, mais là n’est pas le plus important. Megan Abbott limite en effet au maximum les scènes d’action. Toute la tension de son roman, vu à travers les yeux de la jeune traîtresse vénale, se concentre dans des dialogues subtils, pétris de sous-entendus, d’amour et de haine mêlés, ou dans des épisodes terrifiants cristallisant la lutte à mort entre Gloria et sa disciple. Aux antipodes de l’élégant décor, l’écriture de l’Américaine, rêche et acérée, instille à ces années 1950 une fureur lancinante, qui laisse deviner l’issue tragique de ce face-à-face acharné. Une relecture féroce et ingénieuse des mythes du roman noir américain.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, février 2011, 260 pages, 19,50 euros.

Trop n’est pas assez, de Ulli Lust – éd. Çà et là

Ca commence comme le récit d’un joyeux été, et ça finit comme un drame étouffant. Trop n’est pas assez raconte les quelques mois de liberté – de fugue – que s’est accordé Ulli Lust à l’âge de 17 ans, en 1984. La jolie Autrichienne, lassée de son frustrant quotidien de provinciale, décide de devenir punk et, finalement, de fuir l’austérité germanique pour gagner l’Italie, ses plages, son soleil, sa Ville éternelle. C’est l’aventure : nuits à la belle étoile, passage en fraude à la frontière, fous rires avec Edi, la nouvelle amie. Mais rapidement, les choses s’assombrissent. Derrière la vie au jour le jour et la solidarité des marginaux, apparaissent la dureté de la survie, le passage honteux à la mendicité, le venin de la drogue et la chape de plomb de la mafia, à laquelle personne n’échappe.

Surtout, Ulli découvre l’autre facette de sa nouvelle vie de femme libre : l’oppression masculine. Sans un papier d’identité ni un sou en poche, la voilà devenue une proie facile pour ceux qui tentent de monnayer un peu de bon temps contre un plat chaud ou une chambre pour la nuit. Avec ses formes aguicheuses, elle attire les excités, les collants, les lourds qui croient que les filles sont toujours d’accord et qu’eux sont tous des Apollons. Passe encore. Mais le voyage se poursuit vers le sud de l’Italie, et les choses empirent. Une fille seule, c’est une pute. Une étrangère, c’est une pute. Viennent alors le viol et la prostitution.

Ulli Lust parvient à cerner le dérapage progressif des hommes, de plus en plus pressants, au point de perdre le sens des réalités. Si le dessin ne séduit pas au premier abord, son trait vivant et très expressif a tôt fait de dynamiser le récit, passionnant jusqu’à la fin de ses 450 pages. L’écriture est acérée, les dialogues très réussis, et l’auteur arrive à rendre palpable son angoisse croissante, jusqu’au basculement, à la fois terrible et tristement attendu. Rarement on aura pu se glisser à ce point dans la peau d’une jeune femme, et vivre de l’intérieur ce harcèlement masculin incessant. Au point que le viol “n’est même pas le pire. Le pire, c’est d’être matée et pelotée sans arrêt, le viol mental. D’être traitée comme un petit toutou, qui par hasard sait parler. Mais ce que toutou dit, tout le monde s’en fiche.” Plongée dans la violence tortueuse du passage à l’âge adulte, dans la découverte du mal et de la cruauté des autres, Trop n’est pas assez est raconté avec une sensibilité telle que, forcément, à la lecture de cet album, notre regard ne sera plus jamais le même.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan, novembre 2010, 464 pages, 26 euros.