Croisés chez Kordilès, de Monique Debruxelles – éd. Rue des Promenades

Croises chez Kordiles Monique Debruxelles Rue des Promenades“La dame en bleu indiqua que, à la séance précédente, ils en avaient utilisé mille trois cent vingt et leva sa tasse pour célébrer cet exploit. Ce gaspillage me choqua. J’aime les mots usés jusqu’à la corde, l’idée qu’on puisse les inventer pour aussitôt les oublier me déprime.” Comme ce personnage qui se retrouve un jour à une réunion d’amateurs de mots éphémères (ceux qu’on jette après usage), Monique Debruxelles aime employer une langue simple, dépouillée. Et ses histoires, sans affèteries, nous emmènent loin, voguant de l’étrange à l’absurde, du fantastique à l’horreur.

Qu’elles narrent le calvaire de cette jeune fille condamnée à ne vivre que les lundis, ou l’amour indéfectible de ce couple qui hante l’hôtel où il a vécu, les neuf nouvelles qui composent Croisés chez Kordilès se servent du fantastique comme un moyen de dire la solitude, de capter cette mélancolie qui semble peu à peu gagner les personnages. Parfois d’ailleurs, le fantastique n’est même pas là, mais la bizarrerie du quotidien suffit à rendre le texte ambigu – comme dans ce long dialogue entre une fille et son père dont la mémoire, rongée par la vieillesse, devient farfelue. Et lorsque la noirceur prend le dessus et que le sang s’écoule, c’est toujours avec cette étrange poésie macabre qu’affectionnait par exemple Villiers de L’Isle-Adam. Un recueil plein de délicatesse au ton intimiste, chuchoté presque.

Octobre 2013, 170 pages, 12 euros.

 

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Renégat, de Baladi – éd. The Hoochie Coochie

Renegat Alex Baladi The Hoochie CoochieCela faisait quelques années que le talentueux Baladi n’avait pas publié un pur récit de fiction. Ses travaux récents, à L’Association notamment, contenaient toujours une part d’expérimentation, par exemple sur l’abstraction (Petit trait, 2009), ou sur les rapports entre textes, dessin et langage (Baby, 2008). Cette fois, l’alléchante maquette de l’éditeur Hoochie Coochie ne laisse aucune place au doute : les explorations stylistiques de ces dernières années nourrissent un récit d’aventure, un vrai, avec des pirates, des combats impitoyables, des trésors enfouis et des monstres marins bizarrement foutus.

Tout commence lorsqu’un écrivain décide d’aller interroger le pirate sans nom qui croupit dans une prison humide pour recueillir son histoire et, pourquoi pas, en faire un livre. Le flibustier accepte, et explique comment lui, le simple mousse, s’est transformé en une terreur des mers. Comment il a rencontré son meilleur ami aussi, devenu depuis un fantôme qui lui rend visite quotidiennement… Et puis, peu à peu, contre une bouchée de nourriture et la possibilité de respirer à l’air libre pendant quelques heures, le pirate se met à inventer, à donner à l’écrivain ce qu’il attend, des aventures rocambolesques, des rebondissements extraordinaires, pour faire durer ses confessions. Trop content d’avoir une telle matière à portée de main, l’écrivain se laisse berner, jusqu’à ce que le pirate raconte l’histoire de trop.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-1Renégat enchâsse différentes couches de récits sans jamais compliquer la lecture, tant le jeu de textures, la souplesse des formes, les compositions aérées ou le découpage elliptique rendent la progression de l’album fluide. Notamment inspiré par l’Histoire générale des plus fameux pyrates de Daniel Defoe, Alex Baladi redonne au drapeau noir sa dimension prolétaire, racontant le parcours de ces types normaux devenus hors-la-loi pour s’émanciper d’une vie inique passée à travailler dans des conditions misérables. Plutôt mourir libre, le couteau entre les dents, qu’exploité comme une bête sur le pont d’un navire marchand, méprisé et mal nourri, au beau milieu de l’océan.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-2En laissant son pirate jouer les Shéhérazade, la conteuse des Milles et Une Nuits qui se doit d’inventer constamment des histoires pour rester en vie, Baladi réfléchit également à la contamination de la réalité par la fiction. Dans un chassé-croisé digne d’une nouvelle de Borges, il trouble le jugement de son lecteur en imbriquant plusieurs niveaux de lecture et parodie les clichés du genre (trésor, île déserte, etc.). Il façonne une mise en abyme ironique, illustrant le décalage, par exemple à propos de l’Islam, entre les préjugés de l’écrivain et la vérité du pirate, entre ce que l’on entend et ce que l’on veut entendre. Une fable humaniste et sarcastique, au dessin qui s’évapore comme se perdent les murmures d’un vieux pirate au fond de sa geôle sombre.

Août 2012, 176 pages, 25 euros.

 

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Je ne quitterai pas ce monde en vie, de Steve Earle – éd. L’Ecailler

Je ne quitterai pas ce monde en vie Steve Earle L Ecailler1963. South Side, banlieue de San Antonio, Texas. Dans ce no man’s land sinistre, tout le monde semble destiné à finir dealer, toxico, putain, travelo, flic pourri ou avorteur. Une faune d’immigrés mexicains, de paumés, d’âmes errantes contraintes de se vendre pour acheter leur dose quotidienne de came. Au milieu de ce quartier zombie, dans un hôtel borgne, opère Doc. Ancien médecin submergé par la drogue, il a peu à peu sombré dans la déchéance, perdu son droit d’exercer, jusqu’à échouer là. A cureter des prostituées ou des gamines trop jeunes pour devenir mères. A extraire des balles ou réparer les dégâts des lames de couteaux, stigmates des règlements de compte qui rythment l’agonie de ce monde interlope. Et puis soudain, débarque Graciela, clandestine mexicaine qui va réanimer cette banlieue écrasée par la résignation.

Peu d’écrivains auraient osé plonger dans les tréfonds malsains de cette Amérique traumatisée par l’assassinat de son président à Dallas. Ils auraient eu encore plus de mal à en tirer un roman aussi chaleureux. Car au lieu de s’enfoncer dans la crasse et le sang, le chanteur, acteur (The Wire et Treme) et écrivain Steve Earle arrive, avec une infinie miséricorde, à trouver la lumière là où la mort semblait régner sans partage. Marqué par une étrangeté toute sudiste, voire latino, il mêle roman noir et fantastique avec une grâce peu commune : Doc l’avorteur est hanté par le fantôme de Hank Williams, icône de la musique country. Quant à Graciela, mi-sainte, mi-sorcière, elle affronte la résignation poisseuse du South Side, ravive l’espoir, et renoue les liens de cette communauté déchirée. Etonnamment, malgré cette touche magique presque naïve, Je ne quitterai pas ce monde en vie ne perd pas de son réalisme percutant. Les affres de l’addiction, la violence endémique, l’hypocrisie de l’Eglise, le cynisme d’une société puritaine qui abandonne ses membres les plus fragiles : Steve Earle frappe fort. Un conte sombre, écrit à la manière d’une chanson dont la beauté de la mélodie mettrait en valeur la dureté des paroles.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Thomazeau, février 2012, 260 pages, 18 euros.

Steve Earle reprend I’ll Never Get Out of This World Alive, de Hank Williams :

Les Incidents de la nuit, volume 1, de David B. – éd. L’Association

Les Incidents de la nuit David B L Association couverture reedition integraleTout part d’un songe, une nuit d’avril 1993 : dans une librairie, David B. met la main sur trois volumes des Incidents de la nuit. A la tête de cette revue mystérieuse, un personnage masqué, Emile Travers, défiguré lors de la bataille de Waterloo : un illuminé, le sabre en bandoulière, qui voue sa vie à remettre l’empereur Napoléon sur le trône. Pour accomplir ses sombres desseins, Travers est bien décidé à devenir immortel, alors il se cache depuis des décennies dans les livres pour échapper à l’Ange de la Mort. L’auteur se lance à la poursuite de ce fantôme, et rencontre, sur les chemins de Travers, une galerie de personnages farfelus, truands patibulaires, policiers borgnes, libraires qui puent ou divinités sanguinaires.

Les Incidents de la nuit David B L Association extrait reedition integrale

Parus entre 1999 et 2002 et réunis ici en un volume, ces trois premiers épisodes de la série développent un album dans lequel réalité, rêve et littérature se fondent. Si avec L’Ascension du Haut Mal, qui narrait comment l’épilepsie de son frère avait bouleversé sa famille, David B. avait réinventé l’autofiction en bande dessinée au milieu des années 1990, ces Incidents de la nuit poursuivent cette exploration du genre. Mais cette fois, au lieu de partir de la réalité pour en tirer une histoire, le cheminement est inverse. Les Incidents de la nuit est une sorte d’autobiographie en miroir, qui se reflète dans tout ce que l’auteur parcourt, pense, rêve, lit et écrit. Elle transparaît dans le Paris que David B. sillonne, dont les rues portent encore les traces de ses bandits fameux, de ses faits divers devenus légendaires, et de ses libraires magiciens. Elle resurgit dans les romans populaires qui l’ont marqué, notamment les auteurs des vieilles collections d’horreur noires et fantastiques, comme Hanns Ewers ou Arthur Machen. Elle apparaît dans les cauchemars qui le dévorent, ou dans son intérêt pour l’Histoire, la mythologie, l’ésotérisme.

Au confluent de toute l’œuvre de David B., Les Incidents de la nuit est un livre-monde, envoûtant comme un conte venu d’une contrée lointaine, excitant comme un feuilleton policier. Un jeu de piste nébuleux qui avale le lecteur, happé par cette porte ouverte sur l’imagination qui déforme sa réalité pour la remplacer par celle, hantée, énigmatique et évanescente, de David B.

Réédition, mai 2012, 96 pages, 13 euros.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Les Meilleurs Ennemis, de JP Filiu & David B.

+ ET AUSSI :

Papa Aude Picault L Association reedition

L’Association publie ces jours-ci une autre réédition qui mérite que l’on s’y attarde : Papa, d’Aude Picault. Un album cathartique, dans lequel l’auteur affronte la douleur du suicide de son père, et tente, plutôt que de comprendre ce geste terrible, de trouver le moyen de vivre avec cette douleur. Et de surmonter l’oubli qui, jour après jour, semble découdre les dernières images qui lui restent : le souvenir de son père lui fait mal, mais l’oublier est encore plus pénible. “J’ai peur de ne plus souffrir car c’est ma souffrance qui me rappelle à toi. Si je ne souffre plus, tu disparais.” Un album dépouillé et bouleversant, tenu par un trait noir fragile, fil ténu qui relie, par-delà la mort, une fille à son père.

Réédition, mai 2012, 104 pages, 12 euros.

Le blanc va aux sorcières, de Helen Oyeyemi – éd. Galaade

Le blanc va aux sorcieres Helen Oyeyemi Galaade couvertureSe plonger dans Le blanc va aux sorcières, c’est renouer avec une atmosphère magique que l’on n’avait pas côtoyée depuis longtemps. Dans une Angleterre qu’on jurerait en noir et blanc, écrasée par les falaises crayeuses qui dominent Douvres, se dresse la maison des Silver, qui abrite la famille de Miranda depuis quatre générations désormais. Corridors immenses, escalier en colimaçon, vieil ascenseur déglingué : le nouveau foyer, avec ses airs de château, fait le bonheur des enfants. Pourtant, subrepticement, à la mort brutale de la mère, les choses s’étiolent, la situation dégénère. Le personnel s’enfuit, d’étranges événements surviennent, et la jeune Miranda, maigrissant à vue d’œil, semble perdre pied.

En reprenant les codes d’un fantastique très classique à l’élégance victorienne (la maison hantée, les jumeaux étrangement liés, la gouvernante perspicace…), Le blanc va aux sorcières rappelle évidemment les univers diaphanes d’Edgar Allan Poe ou Henry James, anxiogènes et fascinants à la fois. Aux effets spectaculaires, Helen Oyeyemi préfère ce louvoiement entre rêve et réalité, semant des indices, insinuant le doute par petites touches, troublant notre perception du récit par des détails furtifs. La multiplication des narrateurs nous oblige à rester sur le qui-vive, chaque personnage percevant différemment l’oppressante présence de la vieille bâtisse. Jusqu’à ce que, soudainement, ce soit la maison elle-même qui prenne parfois la parole, avant de se taire aussi vite. On ne sait jamais si l’on doit avoir peur ou non, la jeune Anglaise d’origine nigériane s’appliquant à brouiller les frontières de son monde élastique – les personnages vivants ressemblent d’ailleurs à des ombres, tandis que des spectres paraissent presque palpables. Discrètement, Helen Oyeyemi parvient même à tirer son conte vers la modernité, évoquant les difficultés de l’enfance ou le racisme, sans pour autant nuire à l’envoûtement de son histoire ténébreuse.

Traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, septembre 2011, 330 pages, 20 euros.

Hoïchi le-sans-oreilles et autres histoires de fantômes japonais, de Martes Bathori, d’après Lafcadio Hearn – éd. The Hoochie Coochie

Hoichi le sans oreilles et autres histoires de fantomes japonais Marthes Bathori Lafcadio Hearn The Hoochie Coochie bd couvertureDans un registre beaucoup plus sobre que ses délires SF nourris à Frankenstein ou au Capital, Martes Bathori adapte trois histoires de Lafcadio Hearn. L’écrivain gréco-irlandais fut le premier, à la fin du XIXe siècle, à collecter et compiler les contes traditionnels japonais, les enveloppant dans une atmosphère horrifique qui influença, depuis, de nombreux auteurs ou cinéastes. L’adaptation qu’en fit le réalisateur Takeru Kobayashi au cinéma, Kwaïdan (1964), marqua d’ailleurs durablement le jeune Bathori. Pour mettre en image ces trois récits de Hearn, ce dernier choisit d’en transposer la trame au milieu du XXe siècle, avec un ton plus moderne.

Dévasté par Hiroshima, hanté (au propre comme au figuré) par les démons du conflit mondial, peuplé de sans-abri et d’éclopés, le Japon semble avoir perdu ses repères dans le délabrement de l’après-guerre. Les morts se mêlent aux vivants, tentant de les attirer dans leurs filets. De quoi ajouter encore à l’ambiance oppressante de ces histoires de fantômes, que le dessin de Martes Bathori rend encore plus dantesque. Alors que l’on s’était habitué à évoluer dans son univers bariolé, l’auteur de Trans Espèces Apocalypse opte cette fois pour un noir et blanc charbonneux, comme calciné, qui donne un sens complètement nouveau à ses graphismes. Le côté parodique des couleurs, qui parfumait ses albums d’un goût de nanars de série Z, n’est plus là pour égayer la brutalité de son trait tourmenté. Ne subsistent que des visages macabres, des décors déformés, des nuits sans fin. Si bien que ces histoires pour faire peur, qui racontent aussi les afflictions d’une société en plein bouleversement, s’inscrivent parfaitement dans la tradition du manga d’horreur de Kazuichi Hanawa, Junji Ito ou Gou Tanabe.

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Mai 2011, 144 pages, 13 euros.

A LIRE > Du même auteur : Trans Espèces Apocalypse.

Intérieur, de Gabriella Giandelli – éd. Actes Sud BD

Gabriella Giandelli fait partie de ces auteurs qui arrivent à composer une atmosphère si pénétrante que la lecture devient un moment à part, presque magique. La faute à son trait arrondi et tendre bien sûr ; aux couleurs timides du pastel, aussi. Mais surtout à cette manière étrange qu’a l’Italienne de mettre en scène son récit. Sur les pas d’un lapin blanc invisible qui nous place d’emblée du côté du conte, Gabriella Giandelli met en scène la population d’un HLM monotone. Au service du “Grand Sombre”, matrice des songes nocturnes des habitants, l’étrange lapin passe-muraille surprend les doutes, révèle les colères, les regrets et les mensonges, dévoile les états d’âme, s’immisçant d’un appartement à l’autre par un subtil jeu d’ellipses. Par petites touches, Gabriella Giandelli déchire peu à peu le voile éthéré qui semble protéger ses personnages, profitant du ton fantastique de son intrigue pour saisir avec une grande justesse les espoirs de la petite communauté. La pureté esthétique de ses dessins s’avère en parfaite symbiose avec le ton vaporeux de l’album, d’une émouvante simplicité, à la fois très enfantin et profondément adulte. Plus les pages se tournent et plus Intérieur dégage une fragilité cristalline. On se surprend alors à craindre que l’histoire ne se dissolve avant que l’on ait eu le temps de la lire jusqu’au bout, comme ces rêves moelleux dont on est brutalement tirés trop tôt, juste avant qu’ils ne s’achèvent.

Traduit de l’italien par Charlotte Lataillade, octobre 2010, 140 pages, 25 euros. Préface de Dominique A.