Miroir brisé, de Mercè Rodoreda – éd. Autrement

Miroir brise Merce Rodoreda autrement couverture tinta blavaRien que le titre, Miroir brisé, dégage une menace indéfinie. Comme une malédiction, un mauvais présage qui teinte immédiatement la lecture d’un impalpable sentiment d’inconfort. La beauté de la jeune Teresa, qui vendait du poisson sur le marché avec sa mère avant de se retrouver, deux mariages plus tard, à la tête d’une fastueuse villa près de Barcelone, ne parvient pas à masquer le malheur qui se profile derrière sa fraîcheur. Née dans l’opportunisme et la vénalité d’une femme prête à tout pour s’extraire de sa condition, l’histoire de la famille de Teresa, étendue sur trois générations, s’achèvera dans la désolation. Cela commence avec des enfants cachés, des adultères, quelques humiliations et une poignée de mensonges. Puis viennent les suicides, les morts violentes, les meurtres, les incestes : gangrenée par le secret et l’hypocrisie, la famille se consume.

Par le choix de ses adjectifs ambigus, toujours à double tranchant, ou par la réminiscence de détails troublants, Mercè Rodoreda embaume son récit d’un parfum macabre. Le rythme saccadé, qui élude des années entières pour se focaliser sur des événements symboliques émaillés de couleurs récurrentes ou d’images fortes, ajoute encore à l’impression d’étrangeté qui imbibe ces pages. Comme souvent, la Catalane pousse son intrigue jusqu’aux frontières du fantastique, inoculant à cette chronique familiale une nouvelle dimension : à travers les orages ou le jardin, enchanteur et sépulcral, la nature se fait l’écho de la tragédie qui se noue. Peu à peu, les rêves semblent corrompre la réalité, puis ce sont les fantômes qui s’invitent parmi les vivants. Très détachée, l’écriture délicate de Mercè Rodoreda rend l’intrigue encore plus irréelle, nous empêchant de s’attacher pleinement aux personnages, de les percer à jour afin de savoir s’ils sont bienveillants ou diaboliques. Ni l’un ni l’autre sans doute puisque, comme l’explique l’auteur dans l’épilogue, “Miroir brisé est un roman où chacun tombe amoureux de qui il n’a pas à tomber amoureux et où celui qui manque d’amour cherche qu’on lui en donne de quelque façon que ce soit”. Quitte, au passage, à détruire tout ceux qui l’entourent.

Traduit du catalan par Bernard Lesfargues, septembre 2011, 340 pages, 21 euros.

Mémoires d’un vieux con et Vaches noires, de Roland Topor – éd. Wombat

memoires d un vieux con roland topor wombat reedition couvertureIl a tout vu, tout vécu, tout inventé, tout initié. “Il”, c’est l’artiste génial revenant, au crépuscule de sa vie, sur ses pérégrinations au cœur du XXe siècle. De l’avant-garde artistique aux grands événements politiques en passant par les découvertes scientifiques, il fut de tous les combats, préfigurant toutes les innovations. Picasso pompa outrageusement ses toiles, Degas le supplia d’arrêter de peindre des danseuses pour ne pas perdre sa place à Paris, Maïakovski trouva le titre de son poème le plus fameux en l’écoutant blaguer lors d’une soirée arrosée et Proust eut une illumination lorsqu’il l’entendit vanter les mérites d’une savoureuse madeleine. Sans parler de son hilarante rencontre avec Hitler (“Les croix gammées qui fleurissaient partout administraient, une fois de plus, la preuve du génie allemand pour le graphisme.”) ou de son rôle bien involontaire dans l’assassinat de Trotski. Passé à la moulinette de l’humour grinçant de Roland Topor, le genre des mémoires trouve ici son paroxysme, avec ce texte dégoulinant de suffisance et traversé par le tic de ceux qui se complaisent dans l’autosatisfaction narcissique : la fausse modestie. Un sommet de mauvaise foi et de pédanterie, revu et corrigé par Topor et son sens consommé du ridicule.

Réédition, septembre 2011, 160 pages, 15 euros. Préface de Delfeil de Ton.


vaches noires roland topor couverture inedit wombatParallèlement à cette réédition, les éditions Wombat publient également un recueil de trente-trois nouvelles inédites du créateur de Téléchat. Assemblage hétéroclite de textes très courts, Vaches noires laisse percevoir les fulgurances de Topor, qui semble coucher sur le papier toutes les idées farfelues qui lui passent par la tête : un pénis qui parle, des vaches qui portent malheur, des chameaux qui posent des bombes au zoo, dans la cage des hyènes. Forcément, le résultat est inégal : même si son écriture fait que l’on ne s’ennuie jamais, certains récits s’avèrent anecdotiques. D’autres fois, il nous gratifie d’un de ses éclairs de génie, réussissant, en quelques mots, à déstabiliser notre vision du quotidien. En changeant subtilement de perspective sur des situations familières, en jouant avec les mots, par exemple en prenant au sens propre des expressions figurées, il accouche de nouvelles lumineuses, entre humour potache et humour noir. La radioactivité, la difformité, le mauvais œil ou le pouvoir de l’argent deviennent sujets à des diatribes cathartiques, où la rigolade triomphe de l’inquiétude, à l’image de Sectes top niveau“Le suicide massif d’un millier de fidèles ne doit pas faire oublier les bons moments passés ensemble, l’apprentissage de la spiritualité, les chants devant le feu de camp, les jeux de plage.” Avec une touche de fantastique en plus, ces miscellanées reflètent l’inventivité d’un auteur dont la poésie, la drôlerie et la finesse n’ont pas fini de faire mouche.

Inédit, septembre 2011, 160 pages, 15 euros. Préface de François Rollin.


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Deux ouvrages sur l’oeuvre dessinée de Roland Topor : cliquer ici.

Le blanc va aux sorcières, de Helen Oyeyemi – éd. Galaade

Le blanc va aux sorcieres Helen Oyeyemi Galaade couvertureSe plonger dans Le blanc va aux sorcières, c’est renouer avec une atmosphère magique que l’on n’avait pas côtoyée depuis longtemps. Dans une Angleterre qu’on jurerait en noir et blanc, écrasée par les falaises crayeuses qui dominent Douvres, se dresse la maison des Silver, qui abrite la famille de Miranda depuis quatre générations désormais. Corridors immenses, escalier en colimaçon, vieil ascenseur déglingué : le nouveau foyer, avec ses airs de château, fait le bonheur des enfants. Pourtant, subrepticement, à la mort brutale de la mère, les choses s’étiolent, la situation dégénère. Le personnel s’enfuit, d’étranges événements surviennent, et la jeune Miranda, maigrissant à vue d’œil, semble perdre pied.

En reprenant les codes d’un fantastique très classique à l’élégance victorienne (la maison hantée, les jumeaux étrangement liés, la gouvernante perspicace…), Le blanc va aux sorcières rappelle évidemment les univers diaphanes d’Edgar Allan Poe ou Henry James, anxiogènes et fascinants à la fois. Aux effets spectaculaires, Helen Oyeyemi préfère ce louvoiement entre rêve et réalité, semant des indices, insinuant le doute par petites touches, troublant notre perception du récit par des détails furtifs. La multiplication des narrateurs nous oblige à rester sur le qui-vive, chaque personnage percevant différemment l’oppressante présence de la vieille bâtisse. Jusqu’à ce que, soudainement, ce soit la maison elle-même qui prenne parfois la parole, avant de se taire aussi vite. On ne sait jamais si l’on doit avoir peur ou non, la jeune Anglaise d’origine nigériane s’appliquant à brouiller les frontières de son monde élastique – les personnages vivants ressemblent d’ailleurs à des ombres, tandis que des spectres paraissent presque palpables. Discrètement, Helen Oyeyemi parvient même à tirer son conte vers la modernité, évoquant les difficultés de l’enfance ou le racisme, sans pour autant nuire à l’envoûtement de son histoire ténébreuse.

Traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, septembre 2011, 330 pages, 20 euros.

Au pays des mensonges, de Etgar Keret – éd. Actes Sud

Au pays des mensonges Etgar Keret actes sud couvertureOuvrir un recueil de nouvelles d’Etgar Keret, c’est avancer dans un univers familier, composé de bribes d’existences ou de visages que l’on a l’impression d’avoir déjà croisé quelque part. Rapidement pourtant, Keret bifurque, avec cette manière qu’il a de toujours trouver une nouvelle façon d’aborder des choses banales, de toujours choisir un point de vue déviant. Regroupant trente-neuf histoires très courtes, comme à son habitude, Au pays des mensonges affirme encore un peu plus le talent de son auteur, capable de cerner ce qui nous échappe ou, plus précisément, ce à quoi l’on essaie d’échapper. Ses personnages tentent, par tous les moyens, de se voiler la face, de se soustraire à une réalité qui les effraie, les maltraite. Hagaï passe ses journées les yeux fermés, à s’imaginer vivre la vie de ceux qu’il croise ; Avishaï rêve qu’il retourne en enfance et repousse son réveil pour rester bien au chaud chez maman ; Miron usurpe des identités dans un bar pour avoir quelqu’un à qui parler ; Oscar tente de revivre le coma dans lequel un accident l’avait plongé. “La vie me fait l’effet d’un piège. On y entre sans se méfier et ça se referme sur vous. Une fois qu’on est dedans (…), il n’y a plus nulle part où s’enfuir”.

De cette mélancolie de la solitude, de cette peur de voir la vérité en face, Etgar Keret tire des récits multicolores, relevés par un humour sarcastique ou par un comique de situation frisant l’absurde. Keret titille son lecteur, navigue entre fantastique débridé et réalisme pointilleux. D’autres fois, c’est l’horreur et la violence qui s’invitent entre les lignes, émanations d’une société israélienne qui prend forme en arrière-plan. L’ombre du terrorisme, l’instabilité d’un pays qui “ne comprend que la force”, constamment au bord du précipice, font peser sur ces pages une menace palpable. Ainsi une hémorroïde géante cohabite-t-elle avec des histoires d’anges ou de réincarnation, tandis que les maris volages croisent des personnages dont l’enveloppe charnelle s’ôte aisément, à l’aide d’une fermeture éclair. Un recueil d’une vigueur surréaliste, tableau éclaté des inquiétudes et des contradictions de notre monde.

Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, septembre 2011, 206 pages, 20 euros.

Pain et tempête, de Stefano Benni – éd. Actes Sud

Sacrilège ! Le légendaire Bar Sport, son vin chaleureux et son odeur de rot de la veille sont condamnés. Des promoteurs immobiliers ont décidé de livrer le village de Montelfo aux grues et aux pelleteuses, de ravager la forêt pour construire une route, et de remplacer le bar, ce “lieu d’allégresse et de partage” qui a toujours hanté les écrits de Stefano Benni, par un “complexe polyvalent multifonctions hypermercatique”. Sur cette intrigue très classique, l’écrivain italien tartine encore une couche de manichéisme : les méchants sont vicieux, dédaigneux et obnubilés par l’argent, tandis que les gentils sont malins, généreux et, puisqu’ils sont trop gentils, un brin naïfs. C’est dans ce genre de décor caricatural à l’excès que Stefano Benni excelle, concoctant une histoire alambiquée, saugrenue, où le fantastique, le grotesque et le merveilleux s’invitent à chaque page. Loin du texte nostalgique râlant contre les affres du progrès, Pain et tempête reste toujours pétillant grâce à l’ironie qui le parcourt. Benni n’a pas son pareil pour user des codes du monde contemporain pour mieux les ridiculiser, émaillant sa langue facétieuse, précise et sarcastique, de mots piochés dans le lexique des directeurs marketing ou de la novlangue d’Internet. Tout le roman est ainsi traversé par cette ambivalence, croisant pessimisme et légèreté, mélancolie et humour.

Espiègle, Pain et tempête part dans tous les sens, retraçant le destin de dizaines de personnages délirants. Les digressions sont si nombreuses que certains chapitres ressemblent à des nouvelles à l’intérieur du roman. Il y a ceux qui sacrifient tout pour collectionner des images de foot, celui qui n’arrive pas à localiser la femme qu’il déshabille du regard tous les matins dans son train, celui qui affronte Belzébuth lors d’une partie de ping-pong endiablée, celle qui massacre toute sa famille pour en faire des sorbets… Le tout avec, pour que la fête soit totale, des animaux qui parlent, des gnomes prophètes, des chiens magiques et des sorcières impitoyables. Depuis longtemps, l’auteur de La Compagnie des Célestins a compris le lien étroit qui lie comique et critique, trouvant le ton juste pour mener une dénonciation ferme de notre civilisation creuse et sans saveur. Comme l’explique si bien le fantôme d’Edgar Poe sortant d’un puits, un soir, à la fin du livre : “A côté de la peur, il y a aussi un grand éclat de rire imprévu, une moquerie, une grimace grotesque. Peur et gaieté, parfois, sont enfermées dans la même boîte, comme un carillon qui posséderait deux sonneries.” Une définition parfaite de la fantaisie amère de Stefano Benni, qui a fait de l’imagination une arme à double tranchant, capable de nous faire rire et réfléchir en même temps.

> Pour télécharger un extrait du livre : cliquez ici.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, mars 2011, 288 pages, 22 euros.

Intérieur, de Gabriella Giandelli – éd. Actes Sud BD

Gabriella Giandelli fait partie de ces auteurs qui arrivent à composer une atmosphère si pénétrante que la lecture devient un moment à part, presque magique. La faute à son trait arrondi et tendre bien sûr ; aux couleurs timides du pastel, aussi. Mais surtout à cette manière étrange qu’a l’Italienne de mettre en scène son récit. Sur les pas d’un lapin blanc invisible qui nous place d’emblée du côté du conte, Gabriella Giandelli met en scène la population d’un HLM monotone. Au service du “Grand Sombre”, matrice des songes nocturnes des habitants, l’étrange lapin passe-muraille surprend les doutes, révèle les colères, les regrets et les mensonges, dévoile les états d’âme, s’immisçant d’un appartement à l’autre par un subtil jeu d’ellipses. Par petites touches, Gabriella Giandelli déchire peu à peu le voile éthéré qui semble protéger ses personnages, profitant du ton fantastique de son intrigue pour saisir avec une grande justesse les espoirs de la petite communauté. La pureté esthétique de ses dessins s’avère en parfaite symbiose avec le ton vaporeux de l’album, d’une émouvante simplicité, à la fois très enfantin et profondément adulte. Plus les pages se tournent et plus Intérieur dégage une fragilité cristalline. On se surprend alors à craindre que l’histoire ne se dissolve avant que l’on ait eu le temps de la lire jusqu’au bout, comme ces rêves moelleux dont on est brutalement tirés trop tôt, juste avant qu’ils ne s’achèvent.

Traduit de l’italien par Charlotte Lataillade, octobre 2010, 140 pages, 25 euros. Préface de Dominique A.