L’Homme à la carabine, de Patrick Pécherot – éd. Folio

Par Clémentine Thiebault

L Homme a la carabine, de Patrick Pecherot FolioJules, Octave, Raymond, Valet, André et Monier. La bande à Bonnot. Des outlaws, “comme dans un film de Feuillade qui ferait trembler le vieux monde“. Des réfractaires, des insoumis, des libertaires, tricards du boulot, étiquetés, agitateurs, empêcheurs d’exploiter en rond. Des anars qui veulent changer la vie. A commencer par la leur. “Sans attendre que refleurisse le temps des cerises“. Qui savent le prix du pain et de la camaraderie. Qui poussent la liberté comme un bouchon.

Le Paris des garnis à punaises, des gourbis, des prolos, des ouvriers. Les ruelles et les faubourgs, un labyrinthe d’ateliers, de meublés, de cours et de bistrots. Le pêcheur de gras à la sortie des égouts, la chourave miteuse, la toute petite combine, le tuyau percé, rafistolé, l’argent de poche trouée qui n’apaise pas la faim. Les épiceries, les caves, les nuits froides, les aubes humides, les caisses à porter, les courses à livrer, les “douze heures de rang et t’as pas fini ta journée ?” Les hirondelles, les inspecteurs en bourgeois, les tractions et les téléphones à manivelle.

Liabeuf, Deibler. L’exécution, l’émeute. Picasso, Cendrars, Jean Vigo, Lénine, Jaurès parmi les anonymes. Bardèche et Brasillach, Rebatet et l’Action Française. Arletty, Gabin, le Quai des brumes. René Fallet, Brassens, Vallès, Vian, Colette, Dieudonné et Dettweiller. La communauté de Romainville. “On essaie tout et le reste. La diététique et l’amour libre, le végétarisme et l’espéranto, l’hygiénisme et la fausse monnaie, l’entraide et les combines“.

Les petits matins, les grands soirs. Et la De Dion plein gaz. Jules au volant. Bon pilote, excellent mécano. Et quelque chose en lui du pistard. Octave qui ne craint personne. Une force à tuer un boeuf et une seule loi : la sienne. André Soudy, le voleur de sardines. L’homme à la carabine. Le hold-up en auto, de l’inédit. “Nouveau crime des bandits en auto ! Hold-up sanglant à Chantilly ! Demandez L’Illustration !” La piste de la terreur. La traque, les mouchards, l’opinion qui s’émeut, les autorités qui s’agitent, les journaux qui se déchaînent. Bonnot insaisissable.

Enfin le procès, la foule au tribunal venue admirer les restes de la bande. “Jugés par des proprios et des marchands de moutarde“. Les faire payer pour la rue Ordener, la place du Havre, Thiais et Chantilly. Pour la frousse que la bande a inspiré et la honte de l’avoir éprouvée. L’atteinte aux lois “faites au profit de quelques-uns uns et contre tous les autres“. Le meurtre de l’agent Garnier, le crime de Montgeron, le meurtre de monsieur Jouin. La culpabilité des uns, la complicité des autres. 387 questions et autant de réponses.

Le 21 avril 1913, André Soudy, tuberculeux et syphilitique, est guillotiné. Il a 21 ans. Ses derniers mots ont été : “Il fait froid, au revoir !“. L’Homme à la carabine retrace son histoire. Arrêts sur image, feuilles volantes, photos noir et blanc, esquisses. Trait sûr, écriture éblouissante, évocation magistrale, roman-collage insigne. “Longtemps, longtemps après que vous serez devenu poussière, les enfants chanteront encore l’histoire des bandits tragiques.”

Edition de poche. Octobre 2012, 336 pages, 6,95 euros.

Faits divers, de Anouk Ricard – éd. Cornélius

Faits divers Anouk Ricard CorneliusScrupuleusement, Anouk Ricard a relevé dans la presse quotidienne régionale des titres de faits divers dont elle s’applique ensuite à imaginer le déroulement. Elle transforme alors en saynètes comiques ces phrases insensées, rendues plus drôles encore par le détachement déclaratif avec lequel elles semblent prononcées (“Bois de Vincennes : les deux troncs seraient en fait un seul et même tronc.”). En un dessin ou en un petit gag de deux pages, Anouk Ricard fait divaguer l’information récoltée, essayant de se figurer comment les choses ont pu en arriver là : comment on peut dépouiller un prêtre pendant une confession, comment on peut éventrer une soixantaine de piscines avant de se faire arrêter par la police, comment on peut interpeller un parrain corse à Disneyland.

“Il tente de changer ses excréments en or… et met le feu à l’immeuble.”

“Il abandonne sa compagne qui s’étouffe au restaurant.”

“Auchan reçoit de la cocaïne à la place de bananes.”

Cette lie de l’humanité, parce qu’elle vire souvent au ridicule ou au grotesque, devient une source d’histoires inestimable. Cambriolages ratés, situations ubuesques et accidents idiots passent à la moulinette d’Anouk Ricard. Ses petits personnages animaliers, son humour faussement naïf et son dessin espiègle exacerbent encore l’incongruité de ces faits divers crétins. Le rire, spontané, irrépressible, devient alors aussi une réaction face à la cruauté de l’espèce humaine, dont la créativité n’a pas de limite quand il s’agit de jouer des tours diaboliques à ses congénères. Un album défouloir, nourri à la bêtise des hommes (et des femmes).

Faits divers Anouk Ricard Cornelius extraitOctobre 2012, 64 pages, 11,50 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le précédent album d’Anouk Ricard : Coucous Bouzon.

ET AUSSI > Notre article sur Planplan cucul, d’Anouk Ricard, dans la collection “BD cul”.

Les Incidents de la nuit, volume 1, de David B. – éd. L’Association

Les Incidents de la nuit David B L Association couverture reedition integraleTout part d’un songe, une nuit d’avril 1993 : dans une librairie, David B. met la main sur trois volumes des Incidents de la nuit. A la tête de cette revue mystérieuse, un personnage masqué, Emile Travers, défiguré lors de la bataille de Waterloo : un illuminé, le sabre en bandoulière, qui voue sa vie à remettre l’empereur Napoléon sur le trône. Pour accomplir ses sombres desseins, Travers est bien décidé à devenir immortel, alors il se cache depuis des décennies dans les livres pour échapper à l’Ange de la Mort. L’auteur se lance à la poursuite de ce fantôme, et rencontre, sur les chemins de Travers, une galerie de personnages farfelus, truands patibulaires, policiers borgnes, libraires qui puent ou divinités sanguinaires.

Les Incidents de la nuit David B L Association extrait reedition integrale

Parus entre 1999 et 2002 et réunis ici en un volume, ces trois premiers épisodes de la série développent un album dans lequel réalité, rêve et littérature se fondent. Si avec L’Ascension du Haut Mal, qui narrait comment l’épilepsie de son frère avait bouleversé sa famille, David B. avait réinventé l’autofiction en bande dessinée au milieu des années 1990, ces Incidents de la nuit poursuivent cette exploration du genre. Mais cette fois, au lieu de partir de la réalité pour en tirer une histoire, le cheminement est inverse. Les Incidents de la nuit est une sorte d’autobiographie en miroir, qui se reflète dans tout ce que l’auteur parcourt, pense, rêve, lit et écrit. Elle transparaît dans le Paris que David B. sillonne, dont les rues portent encore les traces de ses bandits fameux, de ses faits divers devenus légendaires, et de ses libraires magiciens. Elle resurgit dans les romans populaires qui l’ont marqué, notamment les auteurs des vieilles collections d’horreur noires et fantastiques, comme Hanns Ewers ou Arthur Machen. Elle apparaît dans les cauchemars qui le dévorent, ou dans son intérêt pour l’Histoire, la mythologie, l’ésotérisme.

Au confluent de toute l’œuvre de David B., Les Incidents de la nuit est un livre-monde, envoûtant comme un conte venu d’une contrée lointaine, excitant comme un feuilleton policier. Un jeu de piste nébuleux qui avale le lecteur, happé par cette porte ouverte sur l’imagination qui déforme sa réalité pour la remplacer par celle, hantée, énigmatique et évanescente, de David B.

Réédition, mai 2012, 96 pages, 13 euros.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Les Meilleurs Ennemis, de JP Filiu & David B.

+ ET AUSSI :

Papa Aude Picault L Association reedition

L’Association publie ces jours-ci une autre réédition qui mérite que l’on s’y attarde : Papa, d’Aude Picault. Un album cathartique, dans lequel l’auteur affronte la douleur du suicide de son père, et tente, plutôt que de comprendre ce geste terrible, de trouver le moyen de vivre avec cette douleur. Et de surmonter l’oubli qui, jour après jour, semble découdre les dernières images qui lui restent : le souvenir de son père lui fait mal, mais l’oublier est encore plus pénible. “J’ai peur de ne plus souffrir car c’est ma souffrance qui me rappelle à toi. Si je ne souffre plus, tu disparais.” Un album dépouillé et bouleversant, tenu par un trait noir fragile, fil ténu qui relie, par-delà la mort, une fille à son père.

Réédition, mai 2012, 104 pages, 12 euros.

Red Grass River, de James Carlos Blake – éd. Rivages

Red Grass River James Carlos Blake Rivages couverture“Pour vivre là, faut être abandonné de Dieu ou carrément damné. Dans les Everglades, y a tout pour vous couper, vous brûler, vous gratter, vous piquer, vous empoisonner ou vous avaler d’un coup. Y a des sables mouvants, des alligators, des panthères, des serpents, des moustiques et tous les insectes de l’enfer pour vous rendre fou. En été, l’air est tellement humide et brûlant qu’on a l’impression de respirer du coton bouilli.” A l’aube du XXe siècle, la Floride farouche et marécageuse accouche du clan Ashley. Une bande de frangins rudes et sauvages, dirigés par un père brutal. De simples chasseurs et pêcheurs, qui distillent de l’alcool au fond des marais et vont se frotter aux filles pendant les bals du week-end. Puis John, le leader de la fratrie, se retrouve avec un meurtre sur le dos. Le voilà hors-la-loi. Germe alors l’idée des attaques de banque, au moment où, en ces temps de Prohibition, l’alcool clandestin devient une mine d’or.

Traques, braquages, évasions, histoires d’amour et de famille : Red Grass River arrive à concilier tous les ingrédients de ces grandes fresques romanesques dont on aimerait ne plus jamais ressortir. Le décor à couper le souffle, capable de protéger ou de tuer ceux qui s’aventurent dans ses entrailles humides, fait souffler sur le récit une aura irréelle, presque animiste. En entrecoupant l’épopée sanglante du “Roi des Everglades” par une sorte de chœur antique bougonné par un vieux qui se souvient de cette époque folle, James Carlos Blake louvoie ingénieusement entre légende, fiction, tradition orale et réalité, sur les traces de ces personnages folkloriques ayant effectivement sillonné la Floride dans les années 1910-1920. De l’œil de verre de John Ashley à son face-à-face avec le shérif Baker, digne du vengeur Comte de Monte-Cristo, le moindre détail prend une dimension épique, le moindre geste est déformé, amplifié, mythifié.

The Notorious John Ashley Gang EvergladesMais au-delà de sa puissance littéraire, Red Grass River dit surtout l’affrontement de deux mondes. Ou plus exactement, la substitution d’un monde par un autre. Chaînon manquant entre le desperado Jesse James et l’ennemi public numéro 1 John Dilinger, John Ashley se trouve à la croisée des chemins. Comme le roman d’ailleurs, qui balance symboliquement entre la majesté du western et la dureté du roman noir. En un claquement de doigts, les routes se pavent pour accueillir des nuées d’automobiles bruyantes, les marais sont asséchés, et Miami, ce bled invivable, se peuple de milliers d’anonymes et devient l’eldorado des agents immobiliers. Le progrès entraîne dans son sillage toute une armée de cols blancs qui s’attelle à réguler, ordonner, organiser. “Ils essayent tellement de s’amuser qu’ils n’y arrivent pas du tout, ça se voit sur leur figure”, lâche un John Ashley moqueur.

James Carlos Blake saisit ce moment de basculement étrange, où se forgent les Etats-Unis modernes. Au fil des mois, le gang fait tache dans cette nouvelle société bien rangée – en façade en tout cas, car la corruption généralisée ronge la justice, et la police, impitoyable, garde des habitudes dignes du Far West. Quant à la Prohibition, elle révèle surtout l’hypocrisie de la mentalité bien-pensante en passe de prendre le dessus. Si la fascination pour ces bandits libres et rebelles reste forte, l’admiration laisse place à l’inquiétude, et la population devient progressivement plus encline à soutenir les forces de l’ordre. “Les jours des Ashley étaient passés. Leur vie de frontière disparaissait peu à peu. (…) Les gens vivaient les uns sur les autres, beaucoup ne se connaissaient pas et tous dépendaient de la loi du tribunal. Dans cet univers, les Ashley devenaient une gêne – et les Baker, une nécessité.” Sur cette période interlope, James Carlos Blake signe un roman dur et impétueux, dévoré par la beauté empoisonnée des Everglades.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuel Pailler, mai 2012, 420 pages, 23,50 euros.

Le Chapeau de M. Briggs, de Kate Colquhoun – éd. Christian Bourgois

Le Chapeau de M Briggs Kate Colquhoun christian bourgois couverture9 juillet 1864. Londres est la plus grande ville de monde. Une mégalopole où les avenues rutilantes de l’ouest côtoient les quartiers pauvres du East End, où s’entassent immigrés et ouvriers. Symbole de cette capitale industrielle du XIXe siècle noircie par la fumée des usines, le train est devenu en quelques années le moyen de transport le plus populaire. Or c’est justement dans un train que survient l’impensable, lorsque M. Briggs, financier de la City, est sauvagement assassiné dans le confortable wagon de première classe qui le ramenait chez lui. Une scène de crime inédite dans un environnement familier ; un mystère en lieu clos digne des feuilletons à succès qui se développent à l’époque : tous les ingrédients sont réunis pour monopoliser la une des journaux. Rapidement, un suspect est identifié – Franz Müller, un jeune tailleur qui vient d’embarquer pour New York. Après une course-poursuite pour le rattraper de l’autre côté de l’Atlantique, le procès du siècle peut enfin commencer. La statue de cire de Müller est fin prête chez Madame Tussaud.

Si le suspense inhérent à cette enquête menée entre une Londres monstrueuse et une New York en pleine Guerre de Sécession aurait tendance à nous le faire oublier, c’est bien un récit documentaire que signe ici Kate Colquhoun. Avec une précision remarquable (les notes en fin d’ouvrage rappellent que le moindre dialogue est tiré de sources précises), elle dépeint, parfois même avec trop de zèle, cet instant où l’Angleterre de Dickens – et l’Europe dans son sillage – bascule dans l’ère moderne. Mais si les trains vont de plus en plus vite et que le développement industriel paraît sans limites, la société, elle, peine à digérer les changements imposés par le progrès.

Entre Scotland Yard qui tient à asseoir sa popularité (quitte à écarter les témoins qui ne l’arrangent pas), une justice qui veut prouver son efficacité (en érigeant Müller en exemple pour calmer les ardeurs de la populace), et un débat sur la peine de mort qui progresse timidement, l’affaire Briggs dévoile les failles d’un monde victorien trop orgueilleux pour reconnaître ses faiblesses. A l’image de cette presse si puissante, qu’elle ose bafouer la présomption d’innocence sans sourciller. Quant à l’identité du suspect, un immigré de basse condition, allemand de surcroît en ces temps où l’ambition prussienne menace la suprématie britannique, elle réveille les préjugés d’une société encore bien archaïque, malgré la modernité qu’elle affiche fièrement.

Grâce à son regard perspicace et discrètement caustique, l’historienne anglaise parvient à faire du mystère du chapeau de M. Briggs un outil d’analyse captivant d’une Angleterre en pleine mutation. Désormais, les assassins ne seront pas forcément affublés de cicatrices hideuses et d’une grosse barbe noire : ils pourront avoir la tête de Monsieur Tout-le-monde. Pire, il paraît que bientôt, les bourgeois seront capables de s’entretuer comme de vulgaires immigrés. Même en première classe, on risque de ne plus pouvoir voyager tranquillement, il va falloir s’y faire…

Traduit de l’anglais par Christine Laferrière, février 2012, 460 pages, 25 euros.

La Disparition de Majorana, de Leonardo Sciascia – éd. Allia

La Disparition de Majorana Leonardo Sciascia Allia EttoreEttore Majorana était un génie. Un génie précoce même. De ceux pour qui la science est intuitive. De ceux qui trouvent, pendant que les autres cherchent. Au point que certaines de ses théories, imaginées au cours des années 1930, ne furent comprises qu’une vingtaine d’années plus tard. Beaucoup voyaient en lui le prodige de la physique du XXe siècle, à l’heure où l’on commençait à balbutier des hypothèses atomiques qui déboucheraient bientôt sur Nagasaki et Hiroshima. Admiré par les prix Nobel Werner Heisenberg et Enrico Fermi, avec lesquels il travailla, Ettore Majorana ne fut pourtant pas le messie annoncé. A la fin du mois de mars 1938, à 32 ans seulement, il disparaît. Son corps ne fut jamais retrouvé.

Dans ce court roman paru en 1975 (et que, pour l’anecdote, Pasolini avait sur lui le jour de sa mort), Leonardo Sciascia revient sur cette destinée tronquée. Malgré quelques témoignages troublants, la fainéante police de Mussolini conclut rapidement à un suicide. D’autres avancent des hypothèses plus osées : un enlèvement par une puissance étrangère, motivé par la course à l’armement des années 1930. Voire à une histoire de mafia – Sicile oblige – puisqu’à l’époque, l’organisation “se consacrait à la traite des physiciens comme à la traite des blanches”. En reconstruisant minutieusement la réalité, et avec l’aide de la fiction, l’écrivain sicilien bâtit un “roman policier philosophique”, fascinant et lumineux, pour déboucher sur une toute autre conclusion.

Fruit de recherches poussées, nourri de l’analyse précise des mots du physicien que Sciascia dissèque, triture, compare, La Disparition de Majorana parvient rapidement à faire de ce mystérieux fait divers une réflexion brillante sur une époque où le monde est sur le point de basculer. Avec son ironie mordante et une érudition rigoureuse, l’auteur du Jour de la chouette donne peu à peu à son texte des allures de pamphlet contre la science. Car à ses yeux, Ettore Majorana a volontairement disparu. Non parce qu’il était suicidaire ou asocial, mais parce que, esprit trop en avance sur son temps, il avait tout vu. Anticipé. Compris que, si la recherche continuait sur la voie de l’atome, dans le climat délétère de l’entre-deux guerres, cela ne pouvait déboucher que sur une catastrophe.

Comme l’explicite la réponse de Sciascia à ses détracteurs, que l’éditeur a eu la bonne idée d’inclure dans ce volume avec un article critique d’un collègue de Majorana, le XXe siècle a vu la science – et donc, une grande partie des scientifiques – sacrifier au progrès leur responsabilité morale. Majorana, lui, a choisi de se volatiliser. De “refuser la science”, en espérant, si ce n’est bloquer les recherches, au moins retarder l’échéance de la création d’une force terrifiante qui bouleversera l’humanité. Et que l’homme, à l’heure de Fukushima, n’est effectivement toujours pas capable de maîtriser.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, 114 pages, 9 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : Les Oncles de Sicile.

La Bande à Foster, de Conrad Botes & Ryk Hattingh – éd. L’Association

La Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association couverture1914. Un gang motorisé aux airs de bande à Bonnot en France sème la terreur en Afrique du Sud. Braquages, vols, meurtres : Foster, Maxim et Mezar terrorisent la région de Johannesburg. La police est sur les dents, d’autant que plusieurs membres des forces de l’ordre ont été froidement descendus par les hors-la-loi. Des centaines d’agents traquent les bandits jusqu’à les assiéger dans leur trou, au fond d’une grotte sans issue. Les trois acolytes, mais aussi la femme de Foster, préfèreront mettre fin à leurs jours dans cette ancienne mine désaffectée plutôt que de se rendre. Partant de ce fait divers fameux, Ryk Hattingh imbrique deux récits. Le premier met en scène Hitchcock et Nikolaas, deux types du Cap qui passent leur journée à ingurgiter des bières et sniffer de la coke, et décident de s’intéresser à cette affaire quasi centenaire. En parallèle, dans un style journalistique désuet et illustratif qui n’est pas sans rappeler les actualités de l’époque, on revit l’encerclement de la bande à Foster, jusqu’à son sanglant dénouement.

Au-delà de l’intérêt narratif évident de ces allers-retours entre passé et présent, qui rythment parfaitement la lecture, Ryk Hattingh réussit à faire de ce fait divers le révélateur d’une société sud-africaine viciée. Même si, chose assez inhabituelle pour L’Association, la traduction manque de fluidité et l’absence de notes (particulièrement sur le holisme, les “kopje” ou des références comme Jan Christiaan Smuts) donne l’impression que certains éléments nous échappent, les auteurs rappellent la résonance politique de l’affaire : un général dissident est mystérieusement abattu à un barrage de police dressé pour arrêter le gang. Officiellement, c’est une regrettable erreur, officieusement, ça arrange beaucoup de monde.

Surtout, comme Botes l’avait déjà fait dans ses précédents travaux, les auteurs s’acharnent à ronger la jolie façade Sud-Africaine et son histoire mythifiée. En remontant les traces de la bande à Foster, Hitchcock et Nikolaas semblent n’avoir rien d’autre à faire que de fantasmer sur ces malfrats d’antan, comme pour échapper à leur morne condition. La désillusion les submerge lorsqu’ils se rendent compte que leurs sinistres héros ne sont en fait que des minables, des voleurs et des arnaqueurs sans envergure. Leur déconvenue donne à cette histoire un goût amer, rendu plus sombre encore par la rudesse du trait de Conrad Botes, soulignant le désespoir d’une Afrique du Sud déboussolée.

La Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association extrait plancheLa Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association extrait plancheLa Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association extrait planche

 

Traduit de l’afrikaans et de l’anglais (Afrique du Sud) par Catherine du Toit, Août 2011, 64 pages, 13 euros.

 

Natural Enemies, de Julius Horwitz – éd. Baleine

natural enemies julius horwitz baleine couverture reedition spitzner“C’est aujourd’hui que tu vas prendre ton fusil Remington dans l’armoire, le charger de quinze cartouches et te tirer une balle dans la tête après avoir tué Miriam, Tony, Alex et Sheila… Tu feras cela vers 20h15, lorsque tu reviendras de New York par le train de 17h30, juste au moment où Miriam t’appellera pour dîner. Tu tireras d’abord sur Miriam, puis sur les enfants. Et tout sera achevé.” Dès la troisième page, l’issue inexorable de ce roman est connue. Paul Steward, éditeur d’une revue réputée, quarantenaire new-yorkais à l’abri du besoin, se lève un jour bien décidé à anéantir toute sa famille. De six heures du matin jusqu’à la nuit, Julius Horwitz déroule cette dernière journée, périple infernal dans les méandres du mal-être d’un homme.

Ecrit en 1975, Natural Enemies s’immerge jusqu’à la suffocation dans le malaise d’une Amérique en crise qui, au lendemain de l’affaire Nixon, ne croit plus en rien, redoutant la catastrophe nucléaire promise par la guerre froide. Une New York agonisante, peuplée de morts-vivants et dominée par des individualistes paranoïaques, sert de décor dévasté à ce récit plus noir que la nuit. Prolongement désespéré de Mort d’un commis voyageur, Natural Enemies, encore plus angoissant que Le Démon de Hubert Selby Jr paru quelques mois plus tard, s’insinue dans les recoins sinistres de l’idyllique famille américaine. La sainte trinité formée par la cuisine aménagée, la rutilante voiture et le chien jovial ne parvient plus à dissimuler le reste : frustration, névroses, tentatives de suicides, cachets de Valium avalés par poignées… Hommes et femmes ne se comprennent plus. La “terreur de vivre” a supplanté la peur de mourir, et le suicide devient la “seule issue vers une nouvelle expérience”.

Glaçant, dénué d’empathie, le récit de Julius Horwitz est d’une perspicacité telle que l’on prierait presque pour qu’il se taise, tant il réussit à trouver en nous un écho aux sentiments obscurs qu’il manie – “Tous les hommes songent un jour ou l’autre à tuer leur famille”. L’écriture entretient à merveille la tension qui écrase la trame à mesure que l’ultime journée de Paul Steward avance. Les dialogues soignés font que chaque rencontre de l’éditeur condamné apporte un nouveau regard sur ces vies gâchées. Inéluctablement, les rares instants d’espoir, éblouissants au milieu de ces pages de goudron, sont aussi vite annihilés. Tout comme ce rêve américain, froidement exécuté par Julius Horwitz.

Réédition, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne de Vogüé, juin 2011, 290 pages, 13 euros.

The Other Hollywood, L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. Allia

Au départ, il s’agit surtout de faire attention à ne jamais laisser entrevoir “les cornichons et le castor”. Les productions des années 1950 essayaient tant bien que mal de filmer des matches de volley nudistes sans faire apparaître à l’écran les parties génitales des acteurs : pas facile. Mais de ces nanars mal fichus naissent d’abord les nudie-cuties, qui mettent en scène du sexe simulé, puis les premiers loops hardcore, nés dans les bars olé-olé où les soirées finissaient souvent en partouze avec des serveuses topless.

Parmi ces précurseurs, il y a le cupide Chuck Traynor, qui se plaît à filmer sa femme Linda dans toutes les positions, quitte à la maltraiter pour qu’elle accepte. En 1972, elle est Gorge profonde. Le film cartonne, les célébrités se bousculent pour le voir, la presse ne parle que de ça. Les bénéfices sont tels que la mafia prend en charge la distribution des copies, et lorgne vers ce nouveau marché prometteur. Linda Lovelace devient une star ; le cinéma X devient une industrie. L’hédonisme hippie des débuts, lorsque acteurs et actrices ne considéraient pas leurs tournages comme un vrai travail, mais plutôt comme un bon moyen de s’éclater (pour les plus malins) ou un tremplin vers une future carrière à Hollywood (pour les plus naïfs), laisse peu à peu la place à une professionnalisation. Même si, pour longtemps encore, le cinéma porno restera un vivier de danseuses ratées et de comédiens frustrés.

Tempest Storm strip-tease burlesque erotismeRécit d’une épopée tourmentée et en partie clandestine, des spectacles de burlesque à l’avènement d’Internet symbolisé par la vidéo volée de Pamela Anderson, The Other Hollywood donne directement la parole à ceux qui ont fait le porno : acteurs, réalisateurs, producteurs, agents du FBI, mafieux, journalistes, écrivains… Legs McNeil et ses acolytes ne commentent jamais les propos rapportés, se contentant de les mettre habilement en perspective. Les intervenants se répondent, se complètent, se contredisent pour dresser un portrait polyphonique, détaillé et nuancé de ce septième art interdit aux mineurs, explorant tous les aspects du business du stupre. Ce montage dynamique et morcelé permet à l’ouvrage, fruit de sept années d’entretiens, d’évoquer les sujets les plus futiles comme les plus terribles, sans passer par un filtre moral ou subir le moindre jugement, quel qu’il soit.

john holmes johnny wadd pornstarRésultat : nourri par des dizaines d’anecdotes, ce feuilleton du X américain s’avère souvent très drôle, l’appétit sexuel de ses participants, les idylles pathétiques ou les courses-poursuites avec les autorités accouchant de moments cocasses. Gerard Damiano pompe Huis clos de Jean-Paul Sartre pour boucler à la va-vite un scénario. La femme de John Holmes croit que son gentil mari au pénis éléphantesque s’occupe des son et lumière sur les tournages, alors qu’il est en réalité le membre le plus fameux du cinéma pour adultes. Pendant ce temps, le FBI investit dans les godemichés et les voitures décapotables pour travestir ses agents en pornographes et infiltrer le milieu. Larry Levenson gagne un pari à 10.000 dollars contre un ponte de la mafia en éjaculant 15 fois en 24 heures, et, puisque entre actrices, l’entraide n’est pas un vain mot, Vanessa Del Rio donne des cours de fellation à Sharon Mitchell en échange de conseils avisés sur le… coiffage pubien. Dans ce monde marginal, le sinistre et le grotesque cohabitent étroitement, dévoilant un monde à la fois sordide et insouciant. Du moins, jusqu’à ce que surviennent les années 1980, qui voient le sordide prendre le dessus. Lire la suite

RENCONTRE AVEC DAVID GRANN / Une vérité qui dérange

Qu’il raconte l’histoire de l’imposteur Frédéric Bourdin (Le Caméléon), refasse l’enquête sur la condamnation à mort de Todd Willingham (Trial by Fire), ou s’embarque sur les traces des explorateurs de l’Eldorado (La Cité perdue de Z), David Grann sidère par l’immense qualité littéraire de ses reportages, palpitants comme des polars mais tenus par une grande rigueur journalistique. Sous la plume de ce reporter du New Yorker, le fait divers devient un prétexte pour fouiller les maux de notre société, suivre les traces de personnages extraordinaires, avec toujours, en toile de fond, une réflexion sur la vérité et sa propension maligne à se dissimuler derrière des couches et des couches de mensonges. Héritier de Truman Capote, de Hunter Thompson ou même de Fritz Lang, l’Américain possède cette sagacité, cette intelligence et cette ingéniosité narrative qui rendent ses textes si percutants.

Comment choisissez-vous les faits divers sur lesquels vous travaillez ?

Choisir la bonne histoire ­est probablement l’étape la plus difficile. Si la matière première n’a pas de pertinence, j’aurais beau faire tous les efforts du monde, il ne me restera pas beaucoup de marge de manoeuvre. Ce qui va me captiver dans un fait divers, c’est un détail curieux, une énigme. Par exemple, pour La Cité perdue de Z, je me demandais ce qui avait bien pu inciter tant de gens à sacrifier leurs vies pour retrouver une civilisation légendaire, enfouie au cœur la forêt amazonienne. L’Eldorado a-t-il vraiment pu exister au cœur de cette jungle hostile ? Et si oui, quel en serait l’impact sur notre perception de l’Amérique précolombienne ? Cela m’intriguait. J’ai aussi écrit Le Caméleon, sur l’imposteur français Frédéric Bourdin qui a fait croire à une mère du Texas qu’il était son fils disparu. Comment était-ce possible qu’une mère puisse penser qu’un Français qui parlait anglais avec un accent marqué et qui avait des yeux d’une autre couleur que ceux de son fils était son enfant ? Voilà le genre de questions qui m’interpelle.

Qu’est-ce qui fait la différence entre un fait divers banal et un fait divers intéressant ?

Un bon fait divers comporte plusieurs éléments essentiels : un personnage atypique, une histoire qui a une certaine emprise sur le lecteur et prend des virages inattendus, un sujet qui s’ouvre sur un monde insoupçonné. Et puis, enfin, il faut y trouver une dimension intellectuelle, un sens plus profond. Si je suis attiré par des personnages comme l’explorateur victorien Percy Fawcett et Bourdin le mystificateur, c’est parce qu’ils sont aussi complexes et riches que n’importe quel personnage de fiction. Non seulement ils font des choses intéressantes, mais ils vivent aussi des vies intérieures captivantes.

Ce qui vous intéresse dans les faits divers, c’est leur capacité à refléter certains comportements de notre société.

Il existe une quantité infinie de faits divers, mais mon souhait est de toujours dégoter ceux qui sont susceptibles de jeter la lumière sur quelque chose de plus grand, à propos de nous-mêmes ou de notre société. Ainsi, mon enquête sur l’exécution de Todd Willingham tente de comprendre si un homme innocent a été exécuté et soulève donc, par ricochet, la question de la peine de mort aux Etats-Unis. Lire la suite

Crimes, de Ferdinand von Schirach – éd. Gallimard

Ce qui frappe d’abord, dans Crimes, c’est la puissance de son phrasé clinique, sobre, soucieux de ne jamais sombrer dans le sensationnel. Grâce à cette écriture sèche et précise, d’un magnétisme extraordinaire, Ferdinand von Schirach parvient à transcender le fait divers pour pénétrer les arcanes du crime, scruter la psychologie de ses personnages et trouver, dans chaque récit, matière à une réflexion poussée sur la justice. En onze nouvelles succinctes, toutes très différentes les unes des autres, l’avocat berlinois dissèque autant de cas insolites, aberrants, étranges voire complètement fous qui apportent un éclairage sur la propension de l’homme à commettre le pire. Sommes-nous dans la réalité ou dans la fiction ? Peu importe. Von Schirach joue justement sur cette ambiguïté pour mieux déstabiliser le lecteur.

Car c’est bien là, finalement, l’intention de cet ouvrage troublant, qui contrarie nos réflexes manichéens. Un vieux médecin tue sauvagement sa femme à coups de hache. Or, quelques pages plus loin, nous voilà soulagés d’apprendre que malgré son meurtre, il continue de cultiver paisiblement ses pommes. Idem pour cet individu qui démembre un corps pour l’enterrer dans un jardin public, ou pour ce jeune manipulateur qui tente d’éviter que son voleur de frère n’aille en prison : chaque fois, on espère l’acquittement. Ferdinand von Schirach bouscule nos idées préconçues sur la justice, usant de la littérature pour transformer ces histoires singulières en autant d’exemples déstabilisants illustrant l’abîme qui sépare les faits de leur appréciation et de la compréhension des coupables. En sondant la psychologie humaine avec une froideur juste nuancée par une once d’empathie, Crimes s’avance sur les terres tourmentées de la folie, des névroses ou de l’amour ultime. “Un braquage de banque n’est pas toujours qu’un braquage de banque”, argue Ferdinand von Schirach, rappelant ainsi que les monstres n’existent pas. Il n’y a que des hommes.

Traduit de l’allemand par Pierre Malherbet, février 2011, 220 pages, 17,50 euros.

Arrêtez-moi là !, de Iain Levison – éd. Liana Levi

Ca ressemble à un jour comme les autres, et ça finit comme le plus imprévisible des cauchemars. Jeff Sutton, paisible chauffeur de taxi à Dallas, voit son morne quotidien basculer le jour où la police l’embarque sans explications. Menottes, interrogatoire : le voilà accusé d’avoir enlevé, violé, voire tué une fillette de douze ans. Les concours de circonstances s’enchaînent, les suspicions se muent en preuves, les présomptions en évidence. Comme dans des sables mouvants, le moindre mouvement de Sutton l’entraîne un peu plus vers le fond. “Chaque détail de ma vie qui semblait s’emboîter dans le puzzle était enfoncé de force, et on jetait les autres.” Seulement, il est innocent.

Arrêtez-moi là ! s’ouvre sur un premier chapitre extraordinaire, relatant ces heures qui marquent la déliquescence subite de l’existence de Jeff Sutton, jusqu’à n’être plus rien, rien qu’un bout de tissu vivant qu’ils doivent garder sain jusqu’au procès. L’écriture sèche, puissante, précise, prend immédiatement le lecteur à la gorge. Iain Levison trouve avec beaucoup de justesse les mots pour décrire cette situation ubuesque, sorte de Procès de Kafka grandeur nature, et la rendre palpable jusqu’à nous faire ressentir le malaise de son personnage. Car une fois en prison, rien ne s’arrange : l’avocat commis d’office ne met aucune bonne volonté à défendre son client, persuadé qu’il est coupable. En attendant le procès, Sutton se retrouve même isolé dans le couloir de la mort, pour éviter le châtiment que les détenus réservent aux violeurs d’enfants.

L’écrivain américain d’origine écossaise se concentre, avec beaucoup de réussite, sur les sentiments de frustration, d’impuissance et de désespoir du chauffeur de taxi, victime de l’incompétence des employés de justice et de la précipitation d’enquêteurs allant jusqu’à fabriquer des preuves pour confondre celui qu’ils vont fièrement présenter à la presse. Quand une fillette de douze ans est enlevée à sa riche famille, vous ne pouvez ne pas exhiber quelqu’un. Ils m’ont exhibé moi. Dès lors, l’humour saignant qui caractérise l’œuvre de Levison s’avère plus en retrait qu’à l’accoutumée. Ne subsiste qu’une ironie cinglante, qui lacère le beau visage de la démocratie américaine.

Tristement, Arrêtez-moi là ! s’inspire en partie d’un fait divers de 2002. Au terme d’une investigation bâclée, Richard Ricci est arrêté pour l’enlèvement et le meurtre d’Elizabeth Smart. Lorsque les vrais coupables sont enfin écroués quelques mois plus tard et que la jeune Elizabeth est libérée, les médias traitent l’affaire avec leur sens si hollywoodien du happy end. Oubliant que, pendant ce temps, Ricci l’innocent, dommage collatéral broyé par une machine judiciaire inepte, est mort d’une hémorragie cérébrale en prison. Un livre qui remue, s’élevant contre le cynisme d’une société dénuée d’humanité.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzalez Batlle, mars 2011, 256 pages, 18 euros.

 

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L’Empire d’un homme, de Ramón Sender – éd. Attila

Alors que les précédentes rééditions de Ramón Sender chez Attila, l’allégorique Le Roi et la reine et le magnifique Requiem pour un paysan espagnol, sondaient la douloureuse Guerre d’Espagne qui enleva à l’auteur sa femme et son frère, L’Empire d’un homme se concentre sur l’avant-1936. Ce texte écrit en 1939 s’appuie sur un fait divers curieux, survenu sous la dictature de Primo de Rivera (1923-1930) : un beau matin arrive dans son village natal Sabino, un pauvre hère disparu depuis quinze ans et que tout le monde croyait mort. L’enquête avait même conclu à son assassinat, punissant pour ce crime fantôme deux paysans qui, depuis lors, moisissaient en prison. Journaliste au moment des faits, Sender avait couvert les événements pour le journal El Sol avec un zèle tel qu’il s’impliqua personnellement dans la réhabilitation des condamnés. Dans son roman, ce retour d’entre les morts lui permet de mettre à mal la quiétude de façade d’un petit village aragonais. L’écrivain espagnol cisèle un texte à la lisière du fantastique, de l’enquête journalistique, du pamphlet politique et de la parabole, se servant de ce foisonnement de tonalités pour composer le portrait psychologique du village et donc, par extension, de l’Espagne des années 1920, avec une finesse et une acuité extraordinaires.

Débutant sur une rencontre féerique avec la sorcière locale, et narrant ensuite une chasse au monstre qui s’achève avec la capture de Sabino, L’Empire d’un homme instaure tout de suite cette atmosphère irréelle qu’affectionne Sender, faisant de la magie, du hasard ou d’un certain animisme la toile de fond d’une intrigue pourtant extrêmement réaliste. La prolifération des rumeurs, des fantasmes, des superstitions pose encore un voile trouble sur cette affaire. Car même lorsque survient le récit du procès des deux paysans injustement accusés de ce crime imaginaire, que Sender décrit les sévices corporels et la torture morale dont sont victimes les deux innocents, il conserve toujours cette aura poétique, incarnée par ces animaux étranges, vautours à clochettes, cochons possédés ou ours menaçants, qui se promènent parmi ces pages. Ce qui n’empêche pas l’Espagnol d’attaquer frontalement les institutions dont l’incompétence n’a d’égal que la cruauté, à l’image du sergent de la garde civile « d’une stupidité parfaitement sereine ». Quant à l’enquête, elle repose sur des preuves ridicules, ou sur l’orientation à gauche des suspects qui, « démoralisés par les théories libérales, avaient donné la mort à Sabino pour le détrousser ».

Rageur sans jamais perdre sa subtilité, Ramón Sender se moque des potentats locaux qui, sciemment, abusent de la confiance des paysans pour imposer leur poigne, et exploitent ce fait divers tragique à des fins politiques. En montrant comment la fragile harmonie du village, perturbée par le retour de Sabino et l’injustice des condamnations, se disloque, il pointe du doigt la tension sociale sous-jacente qui aboutit, quelques années plus tard, au déchirement de la nation. Les articles qu’il écrivit sur cette affaire emblématique, reproduits en fin d’ouvrage, illustrent à quel point Sender y voyait la parabole d’un peuple tout entier : « Les sentences de la “justice historique” ne font jamais couler d’autre sang que le sang populaire. Le peuple aussi, à l’image de León Sanchez et de Gregorio Valero, a purgé des assassinats qu’il n’a jamais commis. Autrement dit il a payé d’avance sa capacité et son droit à l’homicide. Souhaitons que tout soit possible sans qu’il faille exercer ce droit. » Un roman gracieux, peu à peu contaminé par la noirceur d’une Espagne au bord du gouffre.

Réédition. Illustrations d’Anne Careil, postface de Claro. Traduit de l’espagnol par Claude Bleton, février 2010, 250 pages, 18 Euros.

Mexico, quartier sud, de Guillermo Arriaga – éd. Points

Quelques mots suffisent parfois à composer de grands textes. Mexico, quartier sud en est la preuve. Sur un rythme effréné, Guillermo Arriaga jette sur le papier quatorze courtes nouvelles ciselées, oscillant entre une et quinze pages. En quelques lignes, il façonne des personnages inoubliables, et grave dans nos yeux les images d’une Mexico bouillante. Chaque mot compte. Les silences, les ellipses, les dialogues pulvérisés : le moindre détail abreuve son écriture mouvante. Le style virevolte, passe d’un minimalisme retenu à une prose enfiévrée qui déborde la ponctuation, en totale symbiose avec les soubresauts de ce quartier de la capitale mexicaine, jamais apaisé. On retrouve, dans ces textes datant parfois des années 1980, la fougue désespérée et la construction éclatée d’Amours chiennes, le premier film d’Alejandro Iñárritu, dont Arriaga avait signé le scénario. L’assemblage de ces chroniques dresse un portrait fragmenté du quotidien brutal de Mexico, où le sang semble toujours prêt à couler. Des embrouilles entre gamins aux faits divers sordides, on se faufile au cœur des foyers de l’avenue Retorno, dominée par la figure du docteur Del Río. Ce bon notable de quartier dissimule des cadavres, paie les policiers pour dissimuler ses avortements ratés, et honnit l’étranger qui a le malheur de s’installer dans le voisinage.

Mais la violence n’est pas le seul ressort d’Arriaga, loin de là. Si l’humour, très présent dans ses autres romans (comme L’Escadron guillotine), se fait ici très discret, l’écrivain mexicain contrebalance la noirceur de son univers grâce à la compassion avec laquelle il couve ses personnages : derrière la résignation, la cruauté ou la pauvreté, Mexico, quartier sud subjugue par sa beauté mélancolique. Plus que la situation sociale ou familiale éprouvante des habitants de l’avenue Retorno, c’est l’amour impossible, l’amour frustré ou l’amour disparu qui régit les comportements humains. Fouillant parmi les débris des destinées détruites par le meurtre, le mensonge ou la douleur, Guillermo Arriaga finit même par y trouver des miettes d’espoir salvatrices.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Elena Zayas, édition de poche, janvier 2011, 190 pages, 6,50 euros.

Vénus privée, de Giorgio Scerbanenco – éd. Rivages/Noir

Premier livre mettant en scène Duca Lamberti, ancien médecin tout juste sorti de prison après avoir été condamné pour euthanasie, Vénus privée (1966) participe à l’affirmation de la littérature noire italienne, devenue depuis l’une des plus riches et des plus passionnantes qui soient. Dans un Milan qui se veut la vitrine du renouveau transalpin de l’après-guerre, Giorgio Scerbanenco souligne la fragilité de cette croissance de façade, qui cache mal une Italie désenchantée. Les portraits terribles de ces femmes égarées, abîmées, forcées de se vendre ou de se plier à la violence des hommes en sont la plus triste illustration. Détective étrange, brisé, partagé entre un sens moral aigu et le pessimisme poisseux de ceux qui sont passés de l’autre côté de la barrière sans en être réellement revenus, Duca Lamberti semble né du croisement entre la hargne des enquêteurs hard-boiled américains, l’élégance retenue des limiers britanniques et une attitude qui rappelle le commissaire Maigret.

Cette ambivalence contamine l’ensemble du récit : le roman change parfois étrangement de ton, passe du calme à la tempête en un claquement de doigts. Le classicisme apparent de l’intrigue cache en réalité des sautes d’humeur inquiétantes, relents irrépressibles d’une société sordide à laquelle les personnages ont bien du mal à résister. Giorgio Scerbanenco donne l’impression de vouloir pousser le roman policier dans ses retranchements, déforme son intrigue pour lui donner une modernité et une vigueur très contemporaines. Il multiplie d’ailleurs les références à un scandale qui fit grand bruit dans l’Italie des années 1950 : l’affaire Montesi, du nom d’une jeune femme assassinée, apparemment au court d’une nuit orgiaque organisée par le gratin romain. En liant son roman à un fait divers fameux, Scerbanenco s’acharne à démonter cette Italie rêvée que le boom économique semblait vouloir exaucer, tout en replaçant la littérature policière au coeur du réel, faisant de son roman noir un révélateur de la société. On comprend mieux, à la lecture de ce texte fondateur, d’où sortent les Massimo Carlotto, Carlo Lucarelli et compagnie.

 A noter, pour les cinéphiles, que Vénus privée fut adapté au cinéma par Yves Boisset en 1970 sous le nom de Cran d’arrêt, d’après un scénario d’Antoine Blondin, et avec Bruno Crémer dans le rôle de Lamberti.

Réédition, traduit de l’italien par Laurent Lombard, octobre 2010, 260 pages, 8,50 euros.

Trial by Fire, de David Grann – éd. Allia

Après son enquête sur le paradis amazonien d’Eldorado (La Cité perdue de Z), après son reportage sur le manipulateur Frédéric Bourdin (Le Caméléon), après sa nouvelle qui se jouait des frontières entre réalité et fiction (Un crime parfait), le journaliste David Grann était déjà en passe de devenir notre héros. Trial by Fire, le nouveau volume de la minuscule collection Allia à 3 euros, achève de le faire définitivement entrer dans le club de ceux dont on attend le nouveau livre avec une douloureuse impatience. Magistrale enquête parue en septembre 2009 dans le magazine New Yorker, Trial by Fire se penche sur la tragique destinée de Todd Willingham, accusé d’avoir assassiné ses trois enfants en mettant le feu à sa maison. Texas oblige, il est rapidement condamné à mort bien qu’ayant toujours hurlé son innocence, et attend des années durant le dénouement de sa peine dans la sombre cellule de sa prison. Sans jamais s’enliser dans le sensationnalisme, Grann décortique, analyse, interroge, et signe un récit qui, une nouvelle fois, sidère par sa haute tenue littéraire, son sens du rythme digne des meilleurs polars et son ingéniosité narrative. Il fouille ses personnages, dépèce son sujet avec application et précision. Et si Willingham n’avait rien fait ? Et si ce père de famille démoniaque était en fait le premier cas avéré d’un innocent exécuté par l’aveugle justice américaine ?

Loin du pamphlet véhément contre la peine de mort, David Grann s’acharne à toujours garder la tête froide. Même lorsqu’il raconte douze ans d’une inhumaine incarcération dans le couloir de la mort, il opte pour des mots simples, des citations aussi fortes que limpides – “Ici, nous ne vivons pas, nous ne faisons qu’exister.” Contre l’implacable logique de la peine de mort ou les effrayantes conditions de sa mise en oeuvre (procès bâclé, personnel judiciaire incompétent, cour d’appel de facto inexistante …), il préfère la démonstration nourrie de faits. Ou plutôt de non-faits, d’aberrations et d’incertitudes qui, lorsque l’on parle de la vie d’un homme, pèsent un poids terrible. Impossible à refermer avant la dernière page, et impossible à oublier ensuite, Trial by Fire est forgé dans cet alliage de force, d’humanité et d’intelligence qui fait les grands textes.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marianne Reiner, septembre 2010, 125 pages, 3 euros.

Le Septième Fils, de Arni Thorarinsson – éd. Métailié

Loin de l’esthétique sombre et glacée des polars scandinaves, Arni Thorarinsson bâtit une oeuvre qui, avec ce troisième roman autour de son héros Einar, affirme sa singularité et sa profonde humanité. Le fameux Einar, reporter pour un journal de Reykjavik, se retrouve envoyé dans le fin fond de l’île, au coeur de ces contrées où il ne se passe jamais rien, de ces fjords que l’on imagine facilement peuplés de pêcheurs plantés dans leurs lourdes bottes, la barbe hirsute et le regard sauvage. L’écrin idéal pour accueillir l’ironie sur laquelle reposent les romans de Thorarinsson : à partir de rien (une caravane volée, une vieille bicoque brûlée, un étron disgracieusement déposé sur une tombe …), l’Islandais construit une intrigue tortueuse. En plus de rendre son récit palpitant, Thorarinsson utilise ses personnages comme un joueur d’échec manie ses pièces, avec une grande dextérité et beaucoup d’arrière-pensées.

Se jouant des clichés sur la belle Islande des cartes postales, il gratte le vernis de ce petit monde provincial pour dévoiler au grand jour toute la noirceur qui la traverse. Et là – surprise ! – les assassins la disputent aux pyromanes, aux névrosés et aux pervers. A quelques semaines de la désastreuse crise boursière qui conduisit l’île nordique à la faillite (le livre y est paru en 2008), Arni Thorarinsson pointe du doigt les changements brutaux qui bouleversent un pays jusque-là coupé du monde et renfermé sur lui-même. Sans jamais appesantir son roman, il montre le basculement de l’Islande vers un ultracapitalisme dévastateur qui semble déteindre sur ses habitants pour les rendre (encore plus) cupides, égoïstes et dévorés par les mirages de la société de consommation. Pour ne rien gâcher, Le Septième Fils est relevé par l’humour détaché de son héros, toujours prompt à plomber ses relations avec les femmes ou à multiplier les remarques stupides, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Traduit de l’islandais par Eric Boury, septembre 2010, 340 pages, 21 euros.