Splendour, de Géraldine Maillet – éd. Grasset

Par Clémentine Thiebault

Splendour Geraldine Maillet Grasset Ceci n est pas un fait diversDans la nuit du 29 novembre 1981, Natalie Wood se noie face à l’île de Santa Catalina. Tombée du Splendour, ce bateau dont le nom en brandit les lambeaux, de la splendeur justement. Natalie, ivre. Morte. Tombée ? Poussée ? Noyée. “C’est qui Natalie Wood d’ailleurs ? Une énigme brune, une écorchure cinégénique, une mélancolie en fourreau d’organza, quelques citations et coupures de presse, une erreur d’aiguillage.” Une image en rade dans le Pacifique. Une actrice au déclin qui cachetonne “dans des nanars sans cinéma”.

Alors les amants à la chaîne, la vodka au goulot. Sexe désespéré et alcool amer. La vie qui tangue, la réalité qui noie, Natalie Wood à la dérive. La fiction plus enviable qu’une réalité aux allures de casting raté. Une fascination pour le pire, l’avenir qui se rétrécit. Le constat du néant. Un rire forcé. “Qu’on me donne de l’alcool, du foutre et des médocs.” A bord avant la chute, Robert Wagner le mari, Christopher Walken l’amant, la nocivité. “Je veux tout faire la nuit. Vivre, danser, baiser, accélérer, déraper, clamser...” Natalie Wood étrangement exaucée.

La confusion poignante des dernières 24 heures dans ce qu’il reste de la vie de cette femme. Dans sa tête, ses violences, ses silences, ses regards, ses souvenirs et ses absences. Et le trouble et le mystère. Empoignés avec style et justesse. Parce que “ce qui est atroce c’est de subir”.

Mai 2014, 160 pages, 14,90 euros.

Hécate, de Frédéric Jaccaud – Gallimard/Série Noire

Hecate Frederic Jaccaud serie noire“L’auteur se rend coupable de manipuler personnages et récit pour entraîner le lecteur dans l’obscène et l’absurde.” L’avertissement qui introduit ce troisième roman de Frédéric Jaccaud est on ne peut plus clair : la littérature, ici, fouille derrière les apparences pour nous projeter dans les tréfonds des faits divers qui hypnotisent journalistes et lecteurs. Inspiré d’une sordide histoire survenue en 2010 en Slovénie, Hécate s’ouvre sur une foule excitée par la découverte d’un cadavre. Un notable retrouvé nu, dévoré par ses chiens, un godemiché autour de la taille. L’image est frappante, entrechoquant horreur, bestialité, scandale. Sexe et mort : le cocktail idéal pour submerger les manchettes des journaux.

Mais immédiatement, la plume de Frédéric Jaccaud transforme ce “cadavre primal, premier, non pas mangé, mais déchiqueté, tel qu’on pouvait en rencontrer dans les forêts obscures de cette humanité d’avant” en autre chose – quelque chose de plus profond, qui touche d’autres territoires, mystiques, mythologiques, artistiques aussi. Sinueuse, précise, follement élégante, l’écriture du Suisse envoûte. Dans le pas d’un petit flic obnubilé par cette affaire pas comme les autres, elle remonte dans le passé pour imaginer comment l’on peut finir bouffé par ses propres chiens, et cherche l’émotion derrière la photo abjecte du fait divers. Sous ses airs de polar, Hécate convoque William Blake et Paul Morand, évoque Georges Bataille. Au-delà de la morale, au-delà du voyeurisme, le roman s’enfonce dans les méandres de l’âme humaine et s’aventure aux confins de la folie, emprisonnant peu à peu le lecteur dans un bourdonnement sourd et obsédant.

“Il y a quelque chose d’obscène à prendre du plaisir ou à trembler pour le destin de personnages irréels, à se projeter en eux qui tremblent ou prennent du plaisir. Il y a de l’obscène à croire en cette supercherie, à partager le bonheur, à se rouler dans la fange sans honte parce que tout cela n’est pas vrai. Et quel regard porter en définitive sur ce regard-là, sur ce besoin de se repaître d’un simulacre de sentiment, d’humain, de monde ?”


Janvier 2014, 130 pages, 9,90 euros.

L’Empereur du Sahara, de Philippe Di Folco – éd. Galaade

L Empereur du Sahara Philippe Di Folco GalaadeEn 1903, Jacques Lebaudy débarque sur les côtes marocaines du Sahara avec une poignée de marins récalcitrants, quelques fusils et une idée derrière la tête. Désormais, il n’est plus Jacques Lebaudy, héritier d’une des plus grandes familles sucrières françaises, mais Jacques Ier, empereur du Sahara autoproclamé. Rapidement, l’opération tourne mal, cinq marins sont enlevés par les autochtones ; Londres, Paris, Berlin et Madrid s’inquiètent du débarquement de ce trublion au beau milieu des fragiles équilibres coloniaux qui, à plusieurs reprises, manquent alors de faire basculer l’Europe dans la guerre.

Avec son habituelle attirance pour le faux, l’imposture et la mémoire, Philippe Di Folco s’empare de l’extravagante destinée de ce multimillionnaire mégalo, aux colères redoutables, qui débarqua un jour comme un chien dans un jeu de quilles sur les rivages de l’Afrique. Son aventure devint si fameuse qu’il fut, à l’orée du siècle, l’un des personnages les plus croqués par la presse populaire, apparaissant même dans des publicités (comme celle ci-dessous). Jusqu’à sa mort, en forme de fait divers sordide (sa femme l’abat pour l’empêcher de violer leur fille), à la hauteur de l’existence échevelée de celui qui, gamin, fut un lecteur de Jules Verne coincé entre un père affairiste et une mère bigote et réactionnaire

Di Folco se sert de Lebaudy le petit génie de la finance – qui gère ses placements boursiers en quelques coups de fils tout en lisant des comics – pour raconter une période agitée. Celle des tensions colonialistes, des jalousies africaines et des explorateurs aventuriers. Celle des krachs à répétition, des arnaques boursières, des spéculateurs imprudents et des scandales politico-financiers. Celle des héritiers excentriques, des fêtes démesurées et des Gatsby. De Paris à New York, Jacques Lebaudy fut de tous ces mondes sans jamais vraiment y appartenir. Une figure picaresque, lunaire, bercée d’une folie nonchalante, un “romancier sans mots” comme le qualifie joliment son biographe. “Jacques était un antihéros, un antiroi, un “danger public”, il est le désordre, il fait désordre. Il est la trace de mélasse dans le cône de sucre marmoréen, forme parfaite dans un monde non euclidien et qu’un chaos de fer et de feu s’apprête à broyer.”

Mars 2014, 190 pages, 17 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Deux romans de Philippe Di Folco dont on a déjà parlé sur L’Accoudoir : My Love Supreme et Lavomatic.

Arrestations célèbres, de Emmanuel Bove – éd. Cent Pages

Arrestations celebres Emmanuel Bove Cent PagesDans un cahier grand format très chic, plein de fac-similés et de pages à déplier, les éditions Cent Pages ont réuni des articles de presse de celui qui fut l’un des écrivains français les plus remarquables – et les plus mésestimés aussi – du siècle dernier.

Lorsqu’il débute au Quotidien, en 1924, Emmanuel Bove peut enfin arrêter d’écrire les vaudevilles vaguement érotiques qu’il signait sous pseudo, et se concentrer sur sa carrière littéraire. Le journalisme ne sera jamais pour lui une vocation, mais un moyen de gagner sa vie, sporadiquement. En 1928, quand se monte l’hebdomadaire Détective qui proclame son envie d’explorer “l’envers du décor social”, Bove rejoint la cohorte d’écrivains qui participe à cet hebdomadaire consacré aux faits divers (Kessel, Roubaud, Simenon, Mac Orlan, etc.), carton de la presse populaire des années 1930, avec ses unes accrocheuses du genre “La vie secrète des femmes nues”.

De l’ouverture des jeux olympiques de 1924 à sa série des “Arrestations célèbres” réalisée pour Détective, en passant par l’invention de l’avion-bicyclette pour le concours Lépine ou le spiritisme, Emmanuel Bove aborde tous les sujets. Chez lui, ce n’est pas l’information qui est primordiale, mais la description, l’ambiance. Comme dans ses romans, il creuse dans le banal pour trouver l’universel, trouve le détail qui rend chaque scène palpable. Il suffit de regarder avec quelle minutie il décrit la météo, et notamment la pluie (la “pluie fine qu’on efface de la main sur les vêtements” ou celle qui entraîne “l’obscurité triste d’une fin d’après-midi d’automne”), pour comprendre comment Bove réussit à rendre chaque histoire unique, rien qu’en affinant le décor. Comme dans ses romans Mes Amis ou Le Pressentiment, il arrive à teinter ses articles de cette nostalgie douce-amère, ciselant des phrases qui, longtemps après les avoir lues, résonnent encore.

“A présent, le jour se lève. Le ciel est gris sans que l’on voie un seul nuage. Le sol est humide. Déjà, au loin, des cheminées fument. Quelques lumières brillent encore dans ce brouillard qui s’éclaire.
Indifférent à la tristesse de cette aube, le dur labeur de la nuit s’achève.”

Septembre 2013, 48 pages, 26 euros. Préface de Jean-Luc Bitton.