Karaoké Culture, de Dubravka Ugresic – éd. Galaade

Karaoke Culture Dubravka Ugresic GalaadeEn septembre dernier, Philip Roth publiait dans le New Yorker une lettre ouverte à Wikipédia. Après avoir tenté de corriger une information erronée le concernant sur l’encyclopédie en ligne, l’écrivain américain s’était vu rétorquer qu’il n’était pas une “source crédible”. Cette mésaventure a priori cocasse résume bien le nouvel équilibre qui s’est établi dans la culture depuis le développement d’Internet : “Le rapport de force, autrefois dominé par l’Auteur et l’Oeuvre, a été renversé au profit du Destinataire.” Désormais les élites culturelles ont été balayées, la dictature de la compétence renversée, le tout au profit d’un amateurisme omnipotent, incarné par Wikipédia : une encyclopédie faite par les amateurs (des “AA” : auteurs anonymes), avec une hiérarchie de l’information inexistante (d’ailleurs la biographie de Philip Roth est moins étoffée que celle de Paris Hilton), qui sera lue par des amateurs, valorisant ainsi le contenu qu’ils ont eux-mêmes créé.

Dubravka Ugresic n’invente rien. Son appréciation du phénomène Internet et ses exemples, très parlants, elle les trouve sur YouTube, Twitter, Facebook, à la télévision ou chez Emir Kusturica, Henry Darger ou Valentina Hasan. Par contre, surmontant l’habituel avis réactionnaire de ceux qui ont grandi avant l’apparition de l’ordinateur, elle réussit à trouver le concept qui lui permet de tout connecter pour appréhender les nouveaux rapports entre technologie et culture. Grâce à l’image simple et populaire du karaoké, elle met le doigt sur le paradigme qui scelle tous les aspects découlant de la domination du web et de la mentalité individualiste narcissique de notre époque. Résumé par un slogan provocant – “Je suis inculte, et alors ? J’ai encore le droit de m’exprimer !” –, cette nouvelle conception a bouleversé le champ culturel devenu, à l’image du jeu vidéo Second Life, un gigantesque karaoké où, dans un brouhaha informe, tout le monde peut s’emparer du micro, même s’il n’a rien dire.

Corrosif, drôle et enlevé, Karaoké Culture tire également profit du point de vue discordant de son auteur. Née en 1949, Dubravka Ugresic a vécu dans la Yougoslavie de Tito, ce qui lui permet une analyse provocante : cette culture faite par tous à destination de tous apparaît comme l’aboutissement de l’idéal communiste. L’essayiste croate rappelle surtout, dans une conclusion d’un pessimisme radical, combien, derrière sa démocratie revendiquée, cette culture karaoké s’avère en réalité vide, tiède, et mollement étouffante : “AA n’incite pas aux révolutions, il est bien trop conformiste pour flanquer une gifle à quiconque. De toute façon, flanquer une gifle est un geste d’auteur. AA est un enfant de son époque, ses gestes – au-delà de sa rhétorique révolutionnaire auto-adulatrice occasionnelle – ne sont ni grands, ni forts, ni subversifs, ni stupéfiants. (…) Nous voulions la liberté, nous avons eu la liberté de jouer, et nous avons même cru que le jeu se limitait à être libre de faire le clown.”

Traduit de l’anglais par Pierre-Richard Rouillon, octobre 2012, 130 pages, 10 euros.

Megaskull, de Kyle Platts – éd. Nobrow

Megaskull Kyle Platts NobrowQuand Kyle Platts a colorié son livre au titre de jeu vidéo pour attardés, il y avait visiblement des soldes sur le rose fluo, le vert dégueu et le jaune urine. Sans se soucier des potentielles séquelles que ses pigments clinquants pourraient entraîner sur les yeux de ses lecteurs, le Londonien enchaîne les histoires courtes dans une veine très anglo-saxonne, qui pioche autant dans le non-sens que dans une bêtise assumée, marquée par un humour trash.

Avec son dessin acnéique aux tons acidulés qui rappelle beaucoup Matt Groening (peut-être même plus pour Futurama que pour Les Simpson), Platts met en scène un monde en loques : les filles tombent enceintes pour se faire “liker” sur Facebook, les agents du Pôle emploi de l’espace sont impitoyables avec les extraterrestres qui essaient de gruger des alloc’, et Paul le pick-up est délaissé au profit des nouvelles voitures électriques. Pour un peu, on entendrait presque résonner le rire niais de Beavis et Butt-Head à la fin de chaque récit…

Qu’il revisite la science-fiction ou ridiculise la conquête de l’Ouest, le jeune Anglais fait surtout preuve d’une causticité redoutable. Il mime l’absurdité d’une existence faite de divertissements vains et de précarité chronique, rythmée par la cruauté de l’homme envers ses semblables. Et finalement, si Megaskull apparaît obscène, c’est peut-être surtout parce qu’il attaque frontalement des sujets gênants, avec une perspicacité terrible.

Megaskull Kyle Platts Nobrow extrait dessinTraduit de l’anglais par Judith Taboy, octobre 2012, 52 pages, 10,95 euros.

Les Morues, de Titiou Lecoq – éd. Au Diable Vauvert

Les Morues Titiou Lecoq Au Diable Vauvert couverture girls and geekUn titre de fille. Une couverture de fille. Une maquette de fille, dentelée rose rose rose, de celles qui ne renforcent pas votre virilité quand vous l’exhibez dans le métro. Et ce résumé menaçant qui promet des “trentenaires féministes pris dans leurs turpitudes amoureuses et professionnelles”… Bref, Les Morues a tout l’air d’un bonbon joliment emballé, calibré pour séduire une catégorie bien précise de lecteurs, chouchoutée par les rois du marketing : les lectrices. Et pourtant, Titiou Lecoq fait mentir nos préjugés les plus tenaces sur le rose.

Lorsque Charlotte se tire une balle dans la tête, Ema, abasourdie par la nouvelle, tente de comprendre le geste tragique de sa meilleure amie de lycée. De fil en aiguille, elle commence à soupçonner que ce suicide improbable dissimule en fait un meurtre : Charlotte travaillait visiblement sur un sujet mettant en cause les plus hautes sphères de l’Etat… S’appuyant sur cette trame policière qui entretient le tempo du livre jusqu’à la dernière page, Titiou Lecoq peut laisser libre cours à son ton pétulant : l’écriture est drôle, vivifiante, parfaitement tenue, et lorsqu’elle évoque les sujets que l’on redoutait (les fluctuations amoureuses, la sexualité, les bottines, les doutes de trentenaire, Internet…), elle le fait avec beaucoup de second degré.

Adroitement mené, ce premier roman arrive à être léger sans sombrer dans la futilité, à être bavard sans jamais être fatigant, à multiplier les clins d’oeil à la génération 90 (la seule capable d’enchaîner sans broncher Ace of Base, Public Enemy et Nirvana) sans perdre de son universalité. Sans avoir l’air d’y toucher, Les Morues réfléchit sur le féminisme, la difficulté du monde du travail, la privatisation de la culture ou la solitude moderne avec une sagacité et une franchise étonnantes. Si bien que le rose de la maquette finit par se fissurer, peinant à contenir le pessimisme d’une génération désemparée. “Et on fait quoi maintenant ? Dans ce monde de merde ? On fait semblant ?”

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Août 2011, 450 pages, 22 euros.

Le Bilan de l’intelligence, de Paul Valéry – éd. Allia

Tiré d’une conférence prononcée le 16 janvier 1935 à l’université des Annales, Le Bilan de l’intelligence étonne par sa pertinence malgré ses quatre-vingts ans d’âge. Né en 1871, Paul Valéry est issu d’une génération qui a vécu les transformations nées de la découverte de l’électricité. Dorénavant, l’humanité nouvelle ne peut plus tabler sur une quelconque prévision du futur et s’est émancipée du passé :“Nous ne regardons plus le passé comme un fils regarde son père, duquel il peut apprendre quelque chose, mais comme un homme qui regarde un enfant.” La révolution a eu lieu. Cette situation inédite engendre chez Valéry une profonde inquiétude. “Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants (…), abus de diversité, abus de facilités, abus de merveilles”, l’esprit humain a désormais à sa portée tout ce qui lui faut, et même plus : trop. Voici venu le règne de l’urgence, de l’artificiel, du superflu. L’excitation constante qui naît de cette surabondance gave notre intelligence, la rend paresseuse et, plus grave, dépendante d’une “sorte d’intoxication par la hâte, et une autre par la dimension. (…) Nous ne supportons plus la durée. Nous ne savons plus féconder l’ennui. Notre nature a horreur du vide, – ce vide sur lequel les esprits de jadis savaient peindre les images  de leurs idéaux, leurs Idées, au sens de Platon.”

Plutôt que de se demander, comme d’autres, à qui profite le crime (Qui a besoin de temps de cerveau disponible ? Qui s’arrange pour endormir le peuple ?), Paul Valéry, lui, s’inquiète pour la pérennité de la civilisation – d’autant que depuis la fin de la Première Guerre mondiale, il sait maintenant qu’elle est “mortelle”. Sa réflexion sur le système éducatif obsédé par l’obtention du Bac conserve aujourd’hui encore une grande acuité, tout comme les piques contre la publicité coupable d’avoir dévalorisé les adjectifs au point de nous obliger à décupler le pouvoir des superlatifs. Trop lucide, le Valéry. Sur d’autres sujets par contre, comme sa diatribe contre les accents régionaux, il s’avère beaucoup moins convaincant – sans compter qu’il ose persifler contre la littérature populaire et ses “romans plus ou moins policiers”… Malgré son indéniable clairvoyance, Le Bilan de l’intelligence ne peut s’empêcher d’être parfois rétrograde, au point d’en devenir amusant, lorsque Paul Valéry s’épanche sur des inquiétudes que l’on ne cesse de ressasser, générations après générations. Et encore, personne ne lui a dit pour Facebook et la téléréalité.

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Février 2011, 62 pages, 3 euros.

MUSIQUE / La chanson con

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, pfiou. Voilà pourquoi, un week-end sur deux, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, il mène l’enquête sur les traces de la chanson con.

En tête des ventes dès sa sortie, accroché à cette première place depuis maintenant dix semaines, René la Taupe et son Mignon Mignon ne semblent jamais devoir retourner dans leur trou. Délire innocent ou grave déliquescence du paysage musical ?

« C’est la chanson qu’on a dans la tête / C’est la chanson con… un point c’est tout. » Si ce refrain de Jean-Pascal datant de 2002 n’est pas du meilleur goût, il a au moins l’avantage de souligner la présence récurrente de titres particulièrement idiots parmi les meilleures ventes de disques. Tenez, saviez-vous par exemple qu’avec plus de trois millions d’exemplaires écoulés, La Danse des Canards occupe la deuxième place des singles les plus vendus de tous les temps dans notre contrée ? Que près d’un million et demi d’amateurs ont gonflé les rangs de La Chenille (tube signé La Bande à Basile) en 1978 ? Qu’en 2002 – décidément une grande année -, le Stach Stach de Michaël Youn et de ses Bratisla Boys a séduit 1 400 000 mélomanes, dépassant d’une courte tête le carton réalisé par Licence IV seize ans plus tôt avec Viens Boire un p’tit coup à la Maison ? Éternelle, impérissable, la chanson con est une tradition gauloise à laquelle Annie Cordy, Carlos ou Lagaf’ ont donné ses lettres de noblesse. Et que René la Taupe et son Mignon Mignon ne font que perpétuer.

Si la taupe est myope, ses fans, eux, doivent être sourds. Comment expliquer, sinon, le succès de ces morceaux parfaitement insupportables et revendiqués comme tel auprès d’un auditoire majoritairement adulte, que rien ne prédispose semble-t-il à ce genre de distractions (début novembre, sur Fun Radio, un militaire s’est même fendu d’une interprétation de Mignon Mignon en slip devant l’un de ses supérieurs) ? Réponse : ils remplissent une mission de service public, celle de fournir un motif de plaisanterie à des gens incapables de produire eux-mêmes de l’humour. Mais si, c’est évident. De la même façon qu’une référence appuyée à Paul le Poulpe lors d’un repas de famille ou un dîner mondain offre la tranquille assurance, depuis la dernière Coupe du monde, de susciter l’éclat de rire complice de la tablée entière, un clin d’œil appuyé entoure ces titres crétins plébiscités justement parce qu’ils témoigneraient d’un sens aigu de la déconne chez leurs auditeurs. Le manque d’humour étant apparemment répandu, les chansons cons deviennent des tubes. Lire la suite