Les Incrustacés, de Rita Mercedes – éd. L’Association

Les Incrustacés Rita Mercedes L'AssociationLes Incrustacés est un voyage qui commence par des vacances à la mer comme tant d’autres : parasols, famille, plage et tout le toutim. Mais une étrangeté flotte dans l’air. Les gens ont un comportement d’une logique bancale, comme si la vie était devenue une pièce de théâtre costumée dirigée par un metteur en scène fantaisiste. Deux amis (le sont-ils vraiment ?), las de la compagnie des touristes et de l’agitation ambiante, décident alors de prendre le large – au sens propre. Embarqués sur une mer menaçante, les voilà partis vers l’inconnu, pour seuls bagages à bord des caisses de vêtements de femmes. “Une croisière, c’est l’imprévu ! Et justement, le naufrage est le signe d’une croisière réussie ! Son apothéose !”

Les Incrustacés Rita Mercedes L'Association extraitQuelque part entre L’Odyssée d’Homère, les territoires merveilleux de Jonathan Swift ou la douce folie de Franz Kafka, Les Incrustacés se mue en un périple où l’on croise des sirènes, de peuplades étonnantes, de monstres marins, d’une grosse femme nommée Médor et de rêves qui semblent parfois prendre le pas sur la réalité. Le dessin à la plume de Rita Mercedes, d’une finesse incroyable, souligne encore plus la dualité de ce livre poétique et sensuel, mais aussi très angoissant.

Proche du texte illustré, l’esthétique ocre de l’auteur, rappelant parfois des cartes postales légendées, devient vite magnétique. Lumineux et très sec, son trait se fait peu à peu sombre et visqueux. Le style un brin désuet, rappelant notamment le travail de Cardon ou de Francis Masse à la fin des années 1970, donne à l’album un parfum atemporel. Si l’on ajoute à cela le raffinement de l’écriture et des leitmotivs obsédants, comme ces jeux sonores qui rythment la lecture, on se retrouve face à un livre qui semble se déployer avec une fascinante lenteur. L’une des bandes dessinées les plus intrigantes de l’année.

Les Incrustaces Rita Mercedes L'Association extraitAoût 2013, 168 pages, 29 euros.

Jim Curious, Voyage au cœur de l’océan, de Matthias Picard – éd. 2024

Jim Curious Voyage au cœur de l ocean Matthias Picard 2024 3DLorsqu’on était petits, quand Picsou Magazine faisait un numéro spécial en trois dimensions, lunettes bicolores offertes, le résultat n’était jamais très folichon : réduit à deux traits vert et rouge, le dessin gagnait une vague épaisseur tremblotante, pas franchement impressionnante. Avec Matthias Picard par contre, le résultat est ébouriffant. L’auteur de Jeanine élabore des compositions d’où se détachent quatre, cinq, six plans différents. Avec un savoir-faire admirable, il arrive à susciter un effet de relief sur un magnifique noir et blanc gratté, plein de charme. La bichromie cyan-rouge disparaît comme par magie quand on chausse les lunettes idoines, et laisse le dessin prendre toute son ampleur.

Matthias Picard a su développer un univers qui justifiait l’utilisation de la technique de la 3D. Le récit, muet, plonge en effet au cœur du monde du silence, dans le sillage d’un plongeur qui explore les fonds marins. L’album se mue en un ballet féerique, où chaque élément devient vivant, où les poissons, les algues ou les lointains reflets de la surface tourbillonnent sous nos yeux émerveillés. D’autant que contrairement à la distance entre le spectateur et l’écran de cinéma, ici, le contact direct de nos mains avec la page s’avère réellement troublant.

Jim Curious et son scaphandre suranné s’enfoncent dans les abysses de la grande bleue et, en même temps, semblent remonter le temps en nous remémorant nos lectures d’enfance (Jules Verne, Robert Stevenson…), à l’époque où nos samedis après-midis pluvieux s’achevaient souvent devant les documentaires de Jacques-Yves Cousteau. A l’époque où l’on pensait qu’il suffisait de mettre la tête sous l’eau pour croiser des requins, des galions engloutis avec leurs trésors, des villes noyées ou des avions de guerre recouverts par la flore sous-marine. Avec une poésie simple comme la nature luxuriante qu’il met en scène, Matthias Picard signe un ouvrage enchanteur, comme on n’en avait pas lu depuis longtemps. Avatar peut aller se rhabiller.

Jim Curious Voyage au cœur de l ocean Matthias Picard 2024 3DOctobre 2012, 52 pages, 19 euros. Deux paires de lunettes 3D sont fournies avec le livre.


☛ LIRE UN EXTRAIT > de Jim Curious : cliquer ici.

☛ A LIRE > Notre article sur le précédent livre de Matthias Picard : Jeanine.

Explorations, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

explorations yuichi yokoyama matiere manga couvertureComment Yûichi Yokoyama rend-il ses livres aussi magnétiques ? Le Japonais signe pourtant trois récits sans débuts ni fin, sans rebondissements, sans intrigue. Trois moments, hantés par des personnages silencieux qui progressent dans des paysages uniformes à perte de vue. Tantôt des kilomètres de cailloux, tantôt de la verdure qui paraît domestiquée. Et toujours, cette étrange impression d’anormalité. Pourquoi les explorateurs portent-ils des accoutrements aussi bigarrés et fantaisistes ? Pourquoi aucun mot n’est échangé au cours de ces 130 pages ? Pourquoi ces individus bizarres passent-ils leur temps à observer la nature ? Pourquoi : c’est la question à laquelle ne répond jamais Yûichi Yokoyama, le mystère qui illumine ses albums au point d’engendrer une tension écrasante qui fait office de ressort narratif. On ne peut s’empêcher d’essayer de combler ce vide, s’accrochant aux bribes d’indices pour formuler des hypothèses. En vain : Yokoyama ne lâche rien.

Qu’ils lancent des missiles téléguidés pour prendre des photos du paysage, trouvent des abris pour observer la plaine submergée par des averses torrentielles ou installent un camp au cœur de la forêt pour côtoyer des antilopes sauvages, l’objectif de ces énigmatiques explorateurs reste le même : regarder, scruter, contempler. Surveiller ? Qui sait… Chez Yokoyama, les personnages, amputés de toute forme de caractère, deviennent des réceptacles pour le lecteur, souvent embarqué en vision subjective pour découvrir une nature foisonnante, entre minimalisme robotique façon Lego et assemblages farfelus dignes d’un manga SF. L’utilisation des onomatopées, hyper esthétisées et intrusives, crée un contraste troublant entre le silence des humains et le vacarme assourdissant des machines ou de la pluie. Architecte fou, démiurge psychorigide, l’auteur nippon transmet ses émotions non pas, comme n’importe quel auteur, par le biais de ses personnages ou de leurs actions, mais à travers la mise en scène de mondes étonnants, déstabilisants et en même temps inexplicablement familiers. Un peu comme dans ces rêves déroutants, où l’on croit être quelque part et que l’on est, en fait, ailleurs.

Explorations Yuichi Yokoyama extrait matiere manga

Traduit du japonais par Céline Bruel, octobre 2011, 128 pages, 17 euros.


POURSUIVRE AVEC >
L’article sur les précédents ouvrages de Yûichi Yokoyama.