Scottsboro Alabama, de Lin Shi Khan & Tony Perez – éd. L’Echappée

Scottsboro Alabama Lin Shi Khan Tony Perez L'EchappeeLe 25 mars 1931, une poignée d’hommes et de femmes s’infiltrent dans un train de marchandises pour gagner la ville de Birmingham, espérant y trouver, pourquoi pas, de meilleures conditions de vie. Découverts par la police ferroviaire, les hobos blancs sont expulsés de la ville, tandis que les neuf jeunes noirs du groupe, âgés de treize à dix-neuf ans, sont jetés en prison, accusés d’avoir violé les deux femmes blanches présentes. Quatre jours plus tard, le procès est bouclé ; huit d’entres eux sont condamnés à mort.

Heureusement, l’intervention de l’International Labor Defense, un groupe communiste qui avait déjà participé à la défense de Sacco et Vanzetti, parvient à donner à cet événement local – et tragiquement banal – une résonance nationale, et même internationale. Secourus par des avocats expérimentés et soutenus par une large campagne populaire, les « neuf de Scottsboro » bénéficient d’un procès en appel, puis d’un autre. Surtout, ils deviennent le symbole de cette justice blanche du Sud rongée par un racisme accablant, mais aussi de l’oppression de toute une frange pauvre de l’Amérique, noirs et blancs confondus, martyrisée par la crise de 1929.

Scottsboro Alabama Lin Shi Khan Tony Perez L'EchappeeMiraculeusement retrouvé à la fin des années 1990 dans une bibliothèque de l’université de New York, ce livre de linogravures fut réalisé en 1935, alors que ce fait divers crucial pour la cause noire aux Etats-Unis n’avait pas encore connu ses derniers dénouements juridiques. Lin Shi Kahn et Tony Perez, artistes sur lesquels nous n’avons presqu’aucune information, construisent un récit en trois parties, élargissant l’histoire de Scottsboro à celle de la communauté afro-américaine en général, de son déracinement africain par les marchands d’esclaves à son combat pour l’égalité et la dignité, aux côtés des blancs miséreux.

Magnifiques, alternant entre un trait rageur, caricatural et violent et des compositions plus allégoriques, les 118 linogravures rappellent comment ce principe de narration imagée participa au bouillonnement du prolétariat de l’entre-deux-guerres. Si, contrairement aux travaux muets de Lynd Ward ou Frans Masereel par exemple, les illustrations sont ici accolées à des textes simples, percutants et directs, on retrouve dans Scottsboro Alabama la même ambition de s’adresser au plus grand nombre en optant pour un art dépouillé, puissant et particulièrement évocateur. Quatre-vingts ans plus tard, devenu entre les mains des éditions L’Echappée un objet superbe, ce pamphlet aussi beau qu’incisif dégage toujours la même virulence, à l’heure où l’affaire Ferguson fait la une de nos journaux télévisés.

Scottsboro Alabama Lin Shi Khan Tony Perez L'Echappee

Traduit et postfacé par Franck Veyron, octobre 2014, 192 pages, 20 euros. Préface de Robin D.G. Kelley, introduction de Andrew H. Lee, avant-propos original de Michael Gold.

Cruelty to Animals, A Handbook, de Vivien Le Jeune Durhin – éd. Les Requins Marteaux

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux« Ce manuel pratique fournit des méthodes indispensables et originales pour tous les amateurs d’actes cruels envers les animaux. Pour obtenir des résultats de cruauté optimale, il convient de suivre soigneusement les procédures illustrées, point par point. » Cruauté envers les animaux tient les terribles promesses de son titre en détaillant, en six langues s’il vous plaît, des techniques vicieuses pour tuer les animaux – chaque chapitre étant consacré à une bestiole. Le détachement des doctes consignes, associé à la froideur des illustrations, donne à l’ensemble des airs de mode d’emploi Ikea déviant, qui nous expliquerait comment torturer nos amies les bêtes.

Evidemment, derrière ce premier degré forcené, Vivien Le Jeune Durhin signe un livre à l’humour noir mordant, qui réussit à nous déstabiliser. Car en réalité, Durhin le tortionnaire devient rapidement le miroir déformant de notre violence envers les animaux. Chaque mise à mort est précisément choisie, soit en rapport avec un jeu de mot (tuer un serpent en lui faisant se mordre la queue), soit – et c’est encore plus troublant – en rapport avec la relation que l’homme entretien avec tel ou tel animal, comme ce chien qu’on envoie chercher un bâton au fond d’un précipice.

De l’absurde au plus cru, ce manuel sadique propose de cracher sur le lama, de jouer à saute-mouton, de couper la tête de la poule, de faire frire la grenouille ou d’assassiner l’huître en l’imbibant de citron. Les clins d’oeil à notre manière de considérer les animaux comme des aliments sur pattes, des bêtes domestiques à notre service ou des peluches vouées à nous distraire (le tigre et le taureau par exemple évoquent le cirque et la corrida), soulignent notre propre cruauté, devenue presque inconsciente. Sans oublier notre regard biaisé, qui considèrera toujours les tortures faites à un chat mignon pires que celles effectuées sur un insecte répugnant.

Face à la violence clinique de ces pages, on ne peut s’empêcher de penser aux hécatombes aseptisées qui envoient mécaniquement à la mort des milliers d’animaux dans ces « fermes-usines ». En professant le massacre des animaux, Vivien Le Jeune Durhin ne fait finalement que pousser à son paroxysme notre comportement : la bestialité et la sauvagerie apparaissent, définitivement, comme l’apanage de l’homme.

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux

Octobre 2014, 150 pages, 19 euros.

La révolution fut une belle aventure, Paul Mattick – éd. L’Echappée

La révolution fut une belle aventure Paul Mattick L Echappee“Pour moi, la révolution fut surtout une grande aventure. Nous étions tous fous d’enthousiasme pour la révolution, d’autant plus que nous n’étions pas patriotes pour un sou.” Fruit de plusieurs entretiens avec le théoricien marxiste Paul Mattick (1904-1981), cet ouvrage s’étale du sortir de la Première Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1930. Il montre un Mattick agitateur social, occupant les rues de Berlin puis les boulevards de Chicago, après son départ pour les Etats-Unis en 1926.

Plus qu’un livre historique, La révolution fut une belle aventure est le témoignage ardent et pugnace d’une époque où tout semble possible. Celle de ces bandes de gamins qui fuient la violence des professeurs à l’école (“La peur nous empêchait de penser et d’apprendre”), et volent de la nourriture pour survivre dans une Allemagne de Weimar où l’on se balade avec des sacs à dos remplis de billets. Celle des “expropriateurs”, Robins des bois communistes qui pillent pour redistribuer les richesses aux ouvriers qui ne parviennent plus à trouver de travail, au risque de finir fusillés par des forces de l’ordre sans scrupules. Aux Etats-Unis ensuite, à l’heure de la crise de 1929, Hattick participe aux manifestations de chômeurs, se rapproche des Industrial Workers of the World (IWW) et monte des revues, là encore, au risque de se faire abattre comme un chien – “Ce sont vraiment des habitudes propres à la société américaine. (…) Il suffit de te tirer dans le dos et c’est réglé. Ni vu ni connu. Pas besoin de te faire un procès ou de t’expulser.”

Militant et essayiste, côtoyant autant les ouvriers que les intellectuels, intéressé par la théorie comme par la pratique (le dernier chapitre, sous forme d’interview, revient en profondeur sur cette dualité), Paul Mattick est resté antibolchévique : il a toujours soutenu les mouvements ouvriers sans leur imposer les orientations d’un parti, héritage de Rosa Luxembourg et de l’auto-émancipation. Du coup, les souvenirs de cet autodidacte, s’ils sont parfois elliptiques (mais la précision des annotations rendent la lecture aisée) sont toujours pleins de ferveur, et décrivent la frénésie de l’entre-deux-guerres sans s’enfermer dans le prisme d’une idéologie. Ce qui leur donne, souvent, une vigueur intemporelle : “Je suis persuadé que sans crise, il n’y a pas de révolution. (…) La classe dominante peut contrôler consciemment la politique, mais nullement l’économie. Et la crise viendra de l’économie.”

Traduit de l’allemand par Laure Batier et Marc Geoffroy, octobre 2013, 196 pages, 17 euros. Préface de Gary Roth. Notes de Charles Reeve.

Potentiel du sinistre, de Thomas Coppey – éd. Actes Sud

Potentiel du sinistre Thomas Coppey Actes SudDans le genre sujet casse-gueule, le monde de la finance arrive sans doute en numéro un. Hermétique, donc compliqué à mettre en scène, il est en outre souvent propice à une critique fade et bien-pensante. Astucieusement, Thomas Coppey trouve la parade en se coulant dans la peau de Chanard, jeune et brillant ingénieur financier, flatté d’être recruté par le Groupe, la reine des banques. “Chanard a du potentiel. Il est smart et courtois. On va le staffer au plus vite et on verra à quel genre de performer on a affaire.” Désormais, il lui faut prouver que le Groupe a bien fait de parier sur lui, et gravir les échelons d’une hiérarchie qui lui tend les bras. Comme un athlète focalisé sur sa prochaine course, il consacre chaque minute à l’entreprise, améliore ses chiffres, fluidifie ses réseaux, affûte ses arguments. Il faut être le meilleur. “Performer”.

L’intelligence de ce Potentiel du sinistre, c’est de ne jamais se servir de la littérature comme d’un moyen détourné pour signer un pamphlet contre la finance : ici, la littérature incarne le système pour mieux en dévoiler les entrailles. L’écriture est contaminée par une sémantique managériale aussi théâtrale que creuse, faite de néologismes, d’anglicismes et de belles formules évidées. Au fur et à mesure que Chanard se donne corps et âme à sa mission, ce parler hybride infecte même sa vie familiale – jusqu’à provoquer le rire, grinçant. La narration incisive et monocorde, qui noie même les dialogues, semble étouffer la parole des personnages, sans jamais leur laisser une seconde de liberté. En triturant ainsi la langue, Thomas Coppey nous déconnecte du monde “réel”. Il arrive à rendre palpable l’aliénation de la pensée du jeune manager qui s’enlise dans un épanouissement illusoire, alors que chacun de ses gestes est désormais contrôlé par le Groupe.

Portrait d’un monde cynique qui aime à se draper d’éthique, Potentiel du sinistre décrit le cannibalisme d’une pensée libérale qui broie les femmes et exploite ses employés jusqu’à la lie, tentant de dompter l’univers entier, des catastrophes naturelles jusqu’aux sentiments humains. On se croirait quelque part entre La Firme de Sydney Pollack et Le Démon de Hubert Selby Jr, rendus ternes, aseptisés et rabougris par la logique creuse du management. Un premier roman d’une remarquable maturité, sur la dépossession de soi et le mirage du bonheur individuel.

Janvier 2013, 220 pages, 19 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > L’Horreur managériale, un essai qui dissèque la geste du management moderne.

Renégat, de Baladi – éd. The Hoochie Coochie

Renegat Alex Baladi The Hoochie CoochieCela faisait quelques années que le talentueux Baladi n’avait pas publié un pur récit de fiction. Ses travaux récents, à L’Association notamment, contenaient toujours une part d’expérimentation, par exemple sur l’abstraction (Petit trait, 2009), ou sur les rapports entre textes, dessin et langage (Baby, 2008). Cette fois, l’alléchante maquette de l’éditeur Hoochie Coochie ne laisse aucune place au doute : les explorations stylistiques de ces dernières années nourrissent un récit d’aventure, un vrai, avec des pirates, des combats impitoyables, des trésors enfouis et des monstres marins bizarrement foutus.

Tout commence lorsqu’un écrivain décide d’aller interroger le pirate sans nom qui croupit dans une prison humide pour recueillir son histoire et, pourquoi pas, en faire un livre. Le flibustier accepte, et explique comment lui, le simple mousse, s’est transformé en une terreur des mers. Comment il a rencontré son meilleur ami aussi, devenu depuis un fantôme qui lui rend visite quotidiennement… Et puis, peu à peu, contre une bouchée de nourriture et la possibilité de respirer à l’air libre pendant quelques heures, le pirate se met à inventer, à donner à l’écrivain ce qu’il attend, des aventures rocambolesques, des rebondissements extraordinaires, pour faire durer ses confessions. Trop content d’avoir une telle matière à portée de main, l’écrivain se laisse berner, jusqu’à ce que le pirate raconte l’histoire de trop.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-1Renégat enchâsse différentes couches de récits sans jamais compliquer la lecture, tant le jeu de textures, la souplesse des formes, les compositions aérées ou le découpage elliptique rendent la progression de l’album fluide. Notamment inspiré par l’Histoire générale des plus fameux pyrates de Daniel Defoe, Alex Baladi redonne au drapeau noir sa dimension prolétaire, racontant le parcours de ces types normaux devenus hors-la-loi pour s’émanciper d’une vie inique passée à travailler dans des conditions misérables. Plutôt mourir libre, le couteau entre les dents, qu’exploité comme une bête sur le pont d’un navire marchand, méprisé et mal nourri, au beau milieu de l’océan.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-2En laissant son pirate jouer les Shéhérazade, la conteuse des Milles et Une Nuits qui se doit d’inventer constamment des histoires pour rester en vie, Baladi réfléchit également à la contamination de la réalité par la fiction. Dans un chassé-croisé digne d’une nouvelle de Borges, il trouble le jugement de son lecteur en imbriquant plusieurs niveaux de lecture et parodie les clichés du genre (trésor, île déserte, etc.). Il façonne une mise en abyme ironique, illustrant le décalage, par exemple à propos de l’Islam, entre les préjugés de l’écrivain et la vérité du pirate, entre ce que l’on entend et ce que l’on veut entendre. Une fable humaniste et sarcastique, au dessin qui s’évapore comme se perdent les murmures d’un vieux pirate au fond de sa geôle sombre.

Août 2012, 176 pages, 25 euros.

 

☛ TELECHARGER UN EXTRAIT > de Renégat : cliquer ici.

Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers Dessinés

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessinés couvertureDepuis plus de trente ans, les dessins de Martial Leiter sont régulièrement publiés dans les colonnes du Monde, du Temps, du Zeit et de bien d’autres quotidiens à travers l’Europe. Pourtant, comme le montre la sélection d’une centaine de planches réunie ici, le Suisse reste en décalage avec ce que l’on considère généralement comme le dessin de presse. Aucun homme politique connu, aucune référence à l’actualité ; pas de nom, pas de lieu, pas de date. La démarche de celui qui se sent plus proche de William Hogarth que d’Honoré Daumier n’est jamais journalistique, mais prend soin de faire toujours un pas de côté, pour avoir sur la situation un recul salvateur qui donne à ses images une pertinence intemporelle. Leiter préfère forcer son lecteur à passer plus de temps sur chaque dessin, pour en percer le sens, et saisir toutes ses implications. Du coup, sur des sujets très classiques, souvent hérités des années 1970 (l’antimilitarisme, les médias, l’entreprise, la mondialisation, la culture…), il parvient à ne jamais être ni redondant, ni dépassé. Au contraire, la persistance de tels thèmes montre avec virulence à quel point, depuis des décennies, le monde n’a cessé de tourner en rond.

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessines extrait

La pureté de l’esthétique noir et blanc – souvent muette, tout au plus accompagnée d’un titre plein d’ironie – va également dans le sens de cette intemporalité. Avec, toujours, immanquablement, ces lignes rampantes, ces trames qui cousent le papier, s’entrecroisent et creusent leurs sillons, imprimant leur monotonie ou leur hargne. “Mes dessins sont faits de fils plus ou moins serrés qui forment une toile, un filet où je saisis, emprisonne et arrête les choses, les observations”, explique l’auteur dans l’interview qui ouvre ce volume. Comme en écho aux gravures de Goya, il déroule son univers sombre, où l’humain semble toujours passer après, soumis aux courbes de la bourse, à l’opium enivrant servi par les médias, à l’exploitation sournoise des grands patrons. Là où certains cherchent le rire à tout prix, Martial Leiter, lui, a choisi de frapper la conscience de celui qui prendra le temps de s’enfoncer dans les canevas de son encre noire.

Mars 2012, 160 pages, 19 euros.

Le Royaume Quo, de Jérémie Fischer – éd. Nobrow

Le Royaume Quo Jeremie Fischer Nobrow Press CouvertureLe souverain du Royaume Quo n’est pas du genre à passer ses journées à flemmarder sur son trône. Non. Lui, il est plutôt du genre à parcourir les contrées désertiques de son pays sur le dos du monstre violet qui lui sert de monture, afin de recruter de nouveaux esclaves : sa fortune et son pouvoir dépendent de l’usine Quo dont sortent jour et nuit des précieux cristaux. Alors forcément, le roi a toujours besoin de plus de main-d’œuvre. Mais le jour où un petit chanteur est enrôlé de force, les ennuis commencent : ses deux sœurs toutes mignonnes sont bien décidées à le libérer…

En faisant disparaître le trait noir qui retient habituellement le dessin ou forme le cadre des vignettes, Jérémie Fischer compose un univers drôle et fragile qu’on dirait né d’une vieille boîte de crayons de couleurs. Partout, des petits traits sautillants, des silhouettes en mouvement, des décors marqués – une usine froide et mécanique d’un côté, un paysage fantaisiste de l’autre. Tout est vif. Léger. Pourtant, derrière sa poésie, ce petit conte en quatre chapitres révèle une douce subversion, sur le travail, l’exploitation, la liberté et la musique, capable de briser les chaînes qui soumettent les esprits. Un album frétillant, bourré de malice.

Le Royaume Quo Jeremie Fischer Nobrow Press extrait dessinA partir de 5 ans. Avril 2012, 24 pages, 9 euros.

La Véridique Histoire des compteurs à air, de Cardon – éd. Les Cahiers dessinés

La Veridique Histoire des compteurs a air Cardon Les Cahiers dessines buchet chastel couvertureUn silence assourdissant. Des ruelles vides et froides. Des perspectives infinies, rendues par un dessin précis, proche de la gravure. Lugubre comme une peinture de Giorgio De Chirico, la ville qu’esquisse Cardon semble avoir été désertée, délaissée par les odeurs de la vie, le bruit des occupants. Seuls quelques rares piétons s’y aventurent, juste escortés par l’écho de leurs pas sur le pavé. Crâne rasé, silhouette maladive, les habitants ressemblent à des fantômes rendus bossus par un boîtier fixé entre leurs omoplates.

La raison ? L’air, devenu rare, et donc cher. “Bientôt, on nous fera payer l’air que nous respirons…”, prophétisait le prêtre révolutionnaire anglais John Ball à de la fin du XIVe siècle. Sa prédiction s’est avérée, et désormais, chaque homme, chaque femme, chaque enfant trimballe, greffé sur le dos, son compteur à air. Interdiction de dépasser les quotas. Et impossible, comme le rappelle la mère de Jules, l’écolier dont nous lisons le journal intime, de dépenser l’air pour “des bêtises comme respirer des fleurs ou monter l’escalier quatre à quatre”.

La Veridique Histoire des compteurs a air Cardon Les Cahiers dessines buchet chastel extraitUnique bouffée d’oxygène dans ce quotidien suffocant, quand les finances le permettent, Emile et sa mère vont faire une promenade dans les beaux quartiers. Là où les enfants gambadent, là où l’on peut même se permettre de gâcher de l’air pour des animaux de compagnie, là où le gris minéral qui recouvre les pages est brutalement assailli par des couleurs éclatantes, à commencer par le vert radieux, vif, presque aveuglant, des parcs arborés. Le retour dans les quartiers pauvres blafards, dominés par des usines imposantes, n’en est que plus brutal. Les ouvriers triment pour pouvoir se payer le droit de respirer, la joie est devenue hors de portée de leur bourse : rien ne consomme autant d’air que le rire. Seuls les replis du cerveau peuvent, en secret, cacher quelques miettes de subversion aux contrôleurs d’air tout puissants.

Originellement paru en 1973 dans un format BD classique, l’album a été remonté, s’apparentant pour cette nouvelle édition à du texte illustré, dans un format à l’italienne idéal pour faire respirer les perspectives des paysages sépulcraux de celui qui dessine chaque semaine, depuis trente ans, les hommes politiques de dos dans Le Canard enchaîné. Imaginant une sorte de Big Brother ultime, rejeton de la logique capitaliste poussée à son extrême et de la pollution qui gangrène notre environnement, Cardon signe une fable d’anticipation maligne, dont la simplicité décuple l’éloquence. Un ouvrage aussi beau d’asphyxiant, dont la chute acérée reste en travers de la gorge.

La Veridique Histoire des compteurs a air Cardon Les Cahiers dessines buchet chastel couvertureRéédition, février 2012, 160 pages, 28 euros.

L’Horreur managériale, de Etienne Rodin – éd. L’Echappée

L Horreur manageriale Etienne Rodin l Echappee couvertureL’homme est une ressource qu’il faut rentabiliser. Dans notre monde dominé par l’économisme, l’économie étant devenue la finalité de l’activité humaine, la vie est désormais une “vaste entreprise qu’il faut gérer de manière performante”. Et qui diable pourrait prendre en charge cette glorieuse “mission”, pour reprendre une terminologie à la mode, sinon le manager ? Ersatz moderne et jusqu’au-boutiste de l’ancienne gestion, le management suit un principe désolant de simplicité, faire le maximum avec le minimum de ressources. Plus simplement : gagner le plus possible sans ne rien perdre.

Loin du pamphlet énervé, Etienne Rodin choisit de s’attaquer à “l’horreur” managériale avec calme et froideur, s’appliquant à déconstruire le discours, la méthodologie et la pensée du management qui régit aujourd’hui nos vies, pas seulement au travail mais aussi en dehors. Avec une pointe d’ironie (notamment lorsqu’il reproduit des extraits aberrants tirés de chartes managériales), le sociologue tente de considérer cet avatar du capitalisme avec un œil neuf. Il n’est pas question de s’attaquer aux seuls DRH, ni de remettre la faute sur les autres : comme il le rappelle justement, “l’économie est un écosystème”, et en tant que travailleurs, consommateurs ou clients, nous sommes tous responsables de la domination actuelle du toujours plus.

De la surveillance des employés, toujours plus encadrés, à la culpabilisation des chômeurs pour entretenir l’idée que le travail, c’est la vie, en passant par les différents moyens de pression des dirigeants, L’Horreur managériale pointe les évolutions de la vie en entreprise pour montrer comment, insidieusement, elles nourrissent les théories du management. En ces temps de crise(s), de chômage et de tout va mal, la valeur travail a pris la forme d’un étrange paradoxe : “ceux qui n’ont pas d’emploi rêvent d’en décrocher un, voire de l’inventer, tandis que ceux qui en ont un rêvent de s’en échapper”. Cette incertitude permanente a exacerbé un individualisme mou, aux antipodes de l’émulation fièrement revendiquée par le capitalisme. L’employé doit sans cesser prouver son adaptabilité, revendiquer sa motivation, ne jamais montrer sa lassitude. Comme l’avait énoncé Guy Debord : “L’individu, paradoxalement, devra se renier en permanence, s’il tient à être un peu considéré dans une telle société. Cette exigence postule en effet une fidélité toujours changeante, une suite d’adhésions constamment décevantes à des produits fallacieux.”

Car finalement, ce qui ressort de la lecture de cette pertinente analyse, c’est bien le vide du management, incapable de contrôler quoi que ce soit, incapable de prévoir de quoi sera fait demain, incapable d’impulser une quelconque direction à un système qui s’alimente tout seul. “L’incohérence est la règle, travestie en changement ou en complexité histoire de lui donner de l’allure, une fois habillée de concepts tendances. » Réfugié derrière des slogans tapageurs, réduit à justifier son existence vaine à coups de positivisme forcené, le management prend des airs de mascarade à laquelle tout le monde participe. Tant les managers, qui tirent les ficelles de ce jeu de dupes, que les travailleurs, devenus des “clones comportementaux au nom de l’impératif de séduction généralisé”, forcés de faire bonne figure, de s’enthousiasmer pour des projets auxquels ils ne croient plus sous peine de se faire mal voir. Tout le monde fait semblant, “plus personne ne croit véritablement aux règles du jeu”. Ne reste plus alors qu’une pièce de théâtre creuse et cynique, où seul le regard des autres a de l’importance. Et où la fiction a dépassé la réalité.

Octobre 2011, 130 pages, 10 euros.

Bienvenue à Oakland, de Eric Miles Williamson – éd. Fayard

bienvenue a oakland welcome Eric Miles WIlliamson fayard couvertureDans l’ombre de la scintillante San Francisco, de l’autre côté de la baie, s’étalent des kilomètres de docks dominés par des grues menaçantes, des rues décharnées, des friches industrielles lugubres. Bienvenue à Oakland, berceau des Black Panthers, territoire des Hell’s Angels, mais surtout d’un paquet de moins que rien, de laissés-pour-compte qui s’échinent à travailler comme des forcenés pour pouvoir payer leur coup, le soir venu. Né dans cette “aisselle puante de l’Amérique”, soutenu par un père qui n’est pas le sien, survivant à un frère mort d’avoir trop picolé et à un autre dépecé sous ses yeux par un gang mexicain, T-Bird a grandi parmi ces artères sordides. Son corps porte fièrement les cicatrices de toutes les violences qu’il a subies, de tous les emplois qui ont, petit à petit, imprimé leur marque – et leur odeur – sur sa peau usée trop vite. Gamin, il ramassait les crottes dans la rue contre une pièce ; grand, le voilà éboueur, obligé de vivre dans son camion répugnant afin d’économiser l’argent qui lui permettra d’avoir son chez lui.

Aux antipodes de l’écriture minimaliste et de la tension aiguisée de Noir Béton (2008), qui situait Eric Miles Williamson dans la lignée de Steinbeck ou Dos Passos, Bienvenue à Oakland est traversé par une rage dévorante, habité par une écriture fiévreuse qui semble se consumer sous nos yeux. La voix de T-Bird donne corps à une cité chtonienne et anime des personnages invraisemblables, Noirs, Latinos ou Blancs essorés par la vie, parfois à la limite de la folie comme cet ancien militaire qui se prend pour Rambo. La brutalité de ces existences, martyrisées par une Amérique qui les a abandonnés sur le bord de la route (ou par les ex-femmes et leurs pensions alimentaires), se mue en une fresque grotesque, presque drôle. Multipliant les digressions, les parenthèses et les anecdotes sans pour autant freiner l’élan bouillonnant du roman, T-Bird bouscule le lecteur. Plutôt que d’essayer d’attirer sa pitié, il le prend à partie, lui postillonne à la face ce “tu” accusateur, hargneux.

“Tu veux du parfait ? T’as qu’à lire les putains de bouquins de quelqu’un d’autre. (…) Je veux qu’en tournant la dernière page de mon bouquin tu ressentes un peu d’inquiétude, juste un peu, que tu te sentes un peu concerné, mon petit bonhomme, ma petite dame, que tu te dises que peut-être, ce n’est qu’un peut-être, mais que c’est peut-être toi qu’on va se faire. Peut-être qu’on est tout simplement en train d’attendre le bon moment pour te faire la peau.” (pages 192-193)

Coincé dans un monde dont il aimerait s’échapper mais auquel il est enchaîné à jamais, T-Bird ressasse sa frustration, hurle sa haine des autres. Ceux qui ont eu la chance de naître ailleurs, loin de cette baie polluée sur laquelle vient s’échouer une eau goudronneuse, chargée de toutes les saloperies que régurgite la ville. Et pourtant, parmi les ronces de ces mots acides, Eric Miles Williamson arrive à déceler la beauté dans le cauchemar, et à rendre poétique les coupe-gorge miteux d’Oakland – jusqu’à affirmer, provocateur : “C’est beau, des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d’une propriété privée”. Au désenchantement et à la misère, T-Bird et ses compatriotes opposent leur fierté dérisoire, la solidarité de ceux qui pataugent dans la même mélasse. Et cette liberté pure, infinie, survenant seulement quand on n’a plus rien à perdre, et qui rend ce roman si étourdissant. “Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu’on baigne dans le désespoir absolu. L’espoir c’est pour les connards. Il n’y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, août 2011, 412 pages, 22 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > L’interview d’Eric Miles Williamson : cliquer ici.

Debout l’humanité !, de Osamu Tezuka – éd. Flblb

debout l'humanite manga osamu tezuka flblb couvertureAlors que l’on croyait bien connaître d’Osamu Tezuka, voilà qu’est traduit l’un de ses ouvrages les plus déconcertants. Tout commence lorsque Tenka Taihei, un déserteur repris par l’armée, est obligé de jouer les cobayes pour des expériences militaires. On découvre à cette occasion que les spermatozoïdes à deux queues de ce petit bonhomme falot sont exceptionnels, capables de donner vie à un être humain nouveau, ni homme ni femme : un asexué. L’intrigue feuilletonesque part alors dans tous les sens. Les rebondissements sont à peine croyables, les personnages s’avèrent complètement instables et le récit ne cesse de changer de ton. Tambour battant, Debout l’humanité ! enchaîne les péripéties excentriques sans se préoccuper de la cohésion de l’ensemble. Heureusement, le mangaka sait parfaitement mener sa barque pour que la lecture reste un plaisir.

La singularité de ce volume réside d’abord dans son dessin. Le célèbre trait arrondi et bondissant du Japonais perd en précision pour se faire plus pressé, plus sommaire, obéissant à une dynamique proche du dessin de presse. Ce n’est sans doute pas un hasard, puisque Debout l’humanité ! est aussi l’ouvrage le plus engagé et le plus véhément de Tezuka. Si le père d’Astro Boy a souvent profité de ses bandes dessinées pour suggérer un message écologique, pacifiste, voire une critique de certaines dérives de la modernité, jamais il n’a concentré autant de hargne dans une seule histoire. Publiées dans la revue Manga Sunday entre janvier 1967 et juillet 1968, période ô combien mouvementée, les aventures de Tenka Taihei et de son fils Miki l’asexué deviennent le prétexte à une dénonciation enflammée. Le racisme, l’exploitation des faibles, le cynisme de l’industrie culturelle, les abus du système capitaliste, les dérives de la science, la dictature, l’incurable cruauté des hommes, l’aliénation sociale ou l’absurdité de la guerre (au Vietnam entre autres) : tout y passe. Ca fait beaucoup – peut-être même trop pour que le discours n’en ressorte pas brouillé.

C’est finalement ailleurs que réside le véritable intérêt de cet ouvrage. Très explicitement, comme rarement il a osé le faire, sauf peut-être dans La Femme insecte, Osamu Tezuka parle de sexe, allant jusqu’à évoquer la transsexualité ou l’inceste, avec une naïveté qui lui permet de ne pas sombrer dans le mauvais goût. Le destin de ces nouveaux humains du “troisième sexe” finit par ressembler à la triste métaphore de la solitude et des frustrations humaines, le récit s’achevant même, pour une fois, sur une note désespérée. Si elle n’est pas l’œuvre la plus aboutie de son auteur, loin de là, Debout l’humanité ! n’en reste pas moins, assurément, l’une des plus curieuses.

Traduit du japonais par Jacques Lalloz et Rodolphe Massé, mai 2011, 432 pages, 18 euros.

The Other Hollywood, L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. Allia

Au départ, il s’agit surtout de faire attention à ne jamais laisser entrevoir “les cornichons et le castor”. Les productions des années 1950 essayaient tant bien que mal de filmer des matches de volley nudistes sans faire apparaître à l’écran les parties génitales des acteurs : pas facile. Mais de ces nanars mal fichus naissent d’abord les nudie-cuties, qui mettent en scène du sexe simulé, puis les premiers loops hardcore, nés dans les bars olé-olé où les soirées finissaient souvent en partouze avec des serveuses topless.

Parmi ces précurseurs, il y a le cupide Chuck Traynor, qui se plaît à filmer sa femme Linda dans toutes les positions, quitte à la maltraiter pour qu’elle accepte. En 1972, elle est Gorge profonde. Le film cartonne, les célébrités se bousculent pour le voir, la presse ne parle que de ça. Les bénéfices sont tels que la mafia prend en charge la distribution des copies, et lorgne vers ce nouveau marché prometteur. Linda Lovelace devient une star ; le cinéma X devient une industrie. L’hédonisme hippie des débuts, lorsque acteurs et actrices ne considéraient pas leurs tournages comme un vrai travail, mais plutôt comme un bon moyen de s’éclater (pour les plus malins) ou un tremplin vers une future carrière à Hollywood (pour les plus naïfs), laisse peu à peu la place à une professionnalisation. Même si, pour longtemps encore, le cinéma porno restera un vivier de danseuses ratées et de comédiens frustrés.

Tempest Storm strip-tease burlesque erotismeRécit d’une épopée tourmentée et en partie clandestine, des spectacles de burlesque à l’avènement d’Internet symbolisé par la vidéo volée de Pamela Anderson, The Other Hollywood donne directement la parole à ceux qui ont fait le porno : acteurs, réalisateurs, producteurs, agents du FBI, mafieux, journalistes, écrivains… Legs McNeil et ses acolytes ne commentent jamais les propos rapportés, se contentant de les mettre habilement en perspective. Les intervenants se répondent, se complètent, se contredisent pour dresser un portrait polyphonique, détaillé et nuancé de ce septième art interdit aux mineurs, explorant tous les aspects du business du stupre. Ce montage dynamique et morcelé permet à l’ouvrage, fruit de sept années d’entretiens, d’évoquer les sujets les plus futiles comme les plus terribles, sans passer par un filtre moral ou subir le moindre jugement, quel qu’il soit.

john holmes johnny wadd pornstarRésultat : nourri par des dizaines d’anecdotes, ce feuilleton du X américain s’avère souvent très drôle, l’appétit sexuel de ses participants, les idylles pathétiques ou les courses-poursuites avec les autorités accouchant de moments cocasses. Gerard Damiano pompe Huis clos de Jean-Paul Sartre pour boucler à la va-vite un scénario. La femme de John Holmes croit que son gentil mari au pénis éléphantesque s’occupe des son et lumière sur les tournages, alors qu’il est en réalité le membre le plus fameux du cinéma pour adultes. Pendant ce temps, le FBI investit dans les godemichés et les voitures décapotables pour travestir ses agents en pornographes et infiltrer le milieu. Larry Levenson gagne un pari à 10.000 dollars contre un ponte de la mafia en éjaculant 15 fois en 24 heures, et, puisque entre actrices, l’entraide n’est pas un vain mot, Vanessa Del Rio donne des cours de fellation à Sharon Mitchell en échange de conseils avisés sur le… coiffage pubien. Dans ce monde marginal, le sinistre et le grotesque cohabitent étroitement, dévoilant un monde à la fois sordide et insouciant. Du moins, jusqu’à ce que surviennent les années 1980, qui voient le sordide prendre le dessus. Lire la suite

Les Visages écrasés, de Marin Ledun – éd. Le Seuil

“Encadrer les corps, canaliser les esprits et, au besoin, éliminer les inutiles.” Difficile de s’attaquer frontalement à un sujet aussi large que le travail. Or non seulement Marin Ledun s’en sort avec brio, mais il apporte en plus un point de vue éclairé, sérieusement argumenté et nourri de son vécu, sur la souffrance en entreprise. Son intrigue, osée, met en scène un médecin du travail d’une centrale d’appel de la Drôme anéantie par le poids de sa tâche, l’accablement de ses patients et le cynisme des patrons. Impuissante, elle décide de dénoncer les abus de la direction et de soulager les employés abattus… à coups de pistolet.

Rédigé à la première personne, Les Visages écrasés nous glisse dans la peau d’une meurtrière également justicière, d’une femme à la lucidité effrayante bien que gagnée par la folie, autant victime que bourreau. C’est d’ailleurs là l’une des grandes réussites de l’ouvrage. Plus qu’un roman engagé chargeant avec virulence l’exploitation moderne, Marin Ledun échafaude un roman intelligent, sans manichéisme, à la fois provocant et plein de nuances, plongée infernale dans les débordements quotidiens de la vie en boîte. A l’heure où les suicides de salariés font la une des journaux, Orange en tête (même s’il faut dire “France Télécom” pour ne pas entacher l’image de la marque), Ledun décrit l’infantilisation des employés, les exigences de rendements, l’ambition frustrée, les règlements mesquins, la peur du chômage, le chantage, le flicage, la paranoïa qui naît de la concurrence. Et la haine qui ronge les esprits. “Mettez soixante hommes dans une salle, vissez-leur des écouteurs et un micro sur la tête, nourrissez-les d’injonctions paradoxales et de primes au mérite, et vous n’obtiendrez rien de plus qu’un immense charnier de morts vivants.”

Tant pis si subsistent dans le texte quelques longueurs, et si les atermoiements du personnage principal s’avèrent parfois redondants. L’important n’est pas là. De l’ouverture choc jusqu’à l’effrayant dénouement, l’écriture de Marin Ledun, dure, suffocante, ravage tout sur son passage. Jusqu’à former ce cri, sinistre et angoissant, qui n’a d’autre but que de nous réveiller. Car le cauchemar est bien réel.

Avril 2011, 320 pages, 18 euros.