Le Destin du touriste, de Rui Zink – éd. Métailié

Visiblement suicidaire, Greg le touriste débarque dans une contrée hostile avec l’envie d’en finir. Une destination réputée pour sa pauvreté endémique, sa criminalité insatiable, ses prises d’otages, ses meurtres et ses attentats, sur fond de guerre civile larvée. Il y a de quoi faire. Pendant les sorties organisées, on peut se promener parmi des pauvres toujours tentés de vous détrousser (heureusement que l’armée les tabasse avant qu’ils n’y parviennent), croiser des femmes qui traînent leur enfant mortellement blessé par des éclats d’obus, ou assister à une pendaison publique, que l’on prendra soin d’immortaliser avec la caméra de son téléphone portable. Bref, des vacances avec de vraies sensations fortes, loin des ennuyeuses sorties au musée ou du farniente sur la plage – d’ailleurs ici, la plage est tapissée de mines antipersonnelles.

Texte court, féroce, alerte, truffé de clins d’œil, Le Destin du touriste a l’humour méchant. Le but n’est pas de faire rire, mais de provoquer et d’imaginer, par le biais de ce récit d’anticipation cynique, l’avenir d’une vieille Europe peuplée d’insatisfaits, dans laquelle le bonheur se mesure désormais à l’aune des indices économiques. Or, quand on n’a plus rien à vendre ni aucune ressource naturelle, le touriste et son portefeuille bourré de devises deviennent la plus précieuse des richesses. Encore faut-il parvenir à les attirer. A l’instar d’un Orwell, d’un Zamiatine ou d’un Huxley, l’écrivain portugais façonne un conte satirique d’une grande portée politique et philosophique. Charge contre la fascination voyeuriste qu’exercent la mort ou la guerre, dénonciation de l’exploitation des pays du Sud par le Nord, Le Destin du touriste couche sur le papier une hypothèse pas si extravagante, à l’heure où le bien-être collectif et la liberté sont si souvent sacrifiés au profit de la rentabilité, de la productivité ou de la sécurité. Malgré un dénouement un peu bâclé, alourdi par quelques passages inutilement explicites, Rui Zink signe un ouvrage véhément, un cauchemar qui interpelle, avec une virulence qui se fait rare dans le paysage littéraire actuel.

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Traduit du portugais par Daniel Matias, mars 2011, 192 pages, 18 euros.