L’Eté des Bagnold, de Joff Winterhart – éd. Cà et là

L'Ete des Bagnold Joff Winterhart Ca et laCet été, au lieu de rejoindre son père en Floride, Daniel reste coincé en Angleterre avec sa mère. Ce grand brun aux cheveux longs toujours attifé d’un sweat à capuche noir va devoir passer les semaines estivales à glandouiller, entre les parties de jeu vidéo, le groupe de metal qu’il rêve de former, et ses interminables discussions avec Ky, le crétin un peu pédant qui lui sert d’ami faute de mieux. Pendant ce temps-là, engoncée dans son insubmersible routine, Sue tente de distraire son fils de 15 ans tant bien que mal.

L Ete des Bagnold Joff Winterhart Ca et laCe qui rend cet album si original, c’est d’abord la manière dont il est conçu. Plutôt que d’échafauder un récit linéaire, Joff Winterhart concocte des histoires de six cases pensées comme des petits gags – d’ailleurs souvent très drôles, avec des chutes pince-sans-rire qui soulignent l’embarras entre deux personnages. Mises bout à bout, ces bribes de vie prennent une tout autre dimension, et forment un portrait d’une grande acuité de cette relation entre une mère et son ado de fils.

L Ete des Bagnold Joff Winterhart Ca et laLes moments de silence complices, les disputes à propos de rien, l’ennui, l’incompréhension mutuelle, les préjugés qui dressent des barrières entre eux : Winterhart met le doigt là où ça fait mal, et raconte avec la même sensibilité l’angoisse des parents et la lassitude adolescente. Le dessin fait preuve une vraie finesse, jouant notamment beaucoup sur la répétition et les blancs pour susciter le rire et retranscrire, en même temps, la monotonie de la vie de Sue et Daniel. Au fond, L’Eté des Bagnold dit l’aveuglement de deux personnes qui ne parviennent pas à voir qu’elles partagent la même solitude.

Traduit de l’anglais par Hélène Duhamel, septembre 2013, 80 pages, 16 euros.

La Nuit du capricorne, de Grégoire Carlé – éd. L’Association

La Nuit du capricorne Gregoire Carle L AssociationVu, vu et revu, le récit du basculement de l’adolescence dans l’âge adulte peine souvent à sortir des clichés : insouciance diffuse, émois sexuels et lente prise de conscience s’accompagnent souvent d’un ton mi-nostalgique mi-amusé. Grégoire Carlé, lui, trouve un angle nouveau pour aborder ce rite de passage rythmé par les après-midis passés à batifoler dans l’eau ou à observer les grands. Dans la chaleur ouatée du mois de juillet, bercé par le bruit des tondeuses à gazon et l’odeur des chipolatas au barbecue, se déroulent les derniers jours de tranquillité d’un jeune garçon qui sait que sa vie arrive à un tournant.

Plutôt que de raconter platement la mue de son personnage, Grégoire Carlé cisèle un récit qui ne cesse de s’écarter du droit chemin. L’écriture, très littéraire, parfois guindée même, arrive à toucher juste, en gardant cette pointe de maladresse qui suggère que le narrateur n’est pas tout à fait mûr. Comme pour éviter de devenir lisse et prévisible, sa manière de raconter les histoires préfère louvoyer encore un peu dans la fantaisie de l’enfance : chaque épisode, même le plus banal, devient alors un moment magique et mystérieux. Le noir et blanc instille partout une once de doute qui rend presque fantastique cette métamorphose estivale. Il s’applique à ressusciter le goût de ces heures indécises, sublimant des scènes réalistes grâce à des images mythologiques ou allégoriques, qui rappellent un peu la manière dont David B. avait abordé le récit de son enfance dans L’Ascension du Haut Mal. La fin de l’adolescence prend alors des airs d’errance fantasmagorique, d’une grande poésie.

“Il est temps de retrouver le monde réel, de saluer les camarades qui passent leur dernier été d’insouciance. Il est temps pour eux d’embrasser la vie qu’ils ne voulaient pas en se cherchant un patron à la rentrée. Alors en attendant nous nous amusons, puisque l’on n’arrête pas de nous rabâcher que c’est bientôt fini la belle vie.”

La Nuit du capricorne Gregoire Carle L AssociationLa Nuit du capricorne Gregoire Carle L Association

Avril 2013, 128 pages, 16 euros.


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Notre article sur l’album de Grégoire Carlé : Philoctète et les femmes.

MUSIQUE / Réhabilitons les Beach Boys

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, pfiou. Voilà pourquoi, un week-end sur deux, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, petit hommage aux Beach Boys, à l’occasion de la sortie prochaine de l’album Smile, abandonné en 1967.

smile the beach boys cover cd disque good vibrationsLa moiteur torride de nos dessous de bras nous ramène chaque instant à cette évidence : l’été est arrivé. Et avec lui, le flot ininterrompu de reportages télé sur les nouvelles tendances de la saison (glaces au rôti de veau, surf à dos de cheval…), reportages dont la bande-son débutera immanquablement par le célèbre I Get Around des Beach Boys. Avec leur nom idiot et leurs chansons tournant quasi exclusivement autour du surf, des filles, de la plage et du surf, les Garçons de la Plage restent en effet l’archétype du groupe estival, joyeux et insouciant. En un mot, stupide. Ils méritent pourtant une tout autre reconnaissance.

La mauvaise réputation

Les Beach Boys sont en fait victimes de deux injustices. La première a trait à la relative méconnaissance du grand public à l’égard de leurs œuvres les plus audacieuses. Brian Wilson et sa bande ont en effet sorti, avec Today ! en 1965, Summer Days (and Summer Nights !!!) la même année, et surtout Pet Sounds en 1966, quelques-uns des disques les plus innovants et les plus désespérément beaux qu’on puisse écouter. Qu’il nous soit permis de dire qu’à ingéniosité égale, ou pas loin, les Beatles, Zombies et autres Byrds n’ont jamais été capables d’émouvoir leurs auditeurs comme l’a fait le groupe californien avec Please Let me Wonder, Let Him Run Wild, God Only Knows ou Caroline, No. Malheureusement, le succès des Beach Boys est allé en déclinant à mesure que leurs ambitions artistiques se développaient. Voilà pourquoi ils passent aujourd’hui, aux yeux de beaucoup, pour les avant-derniers des ringards (Herbert Léonard restant intouchable).

pet sounds beach boys cover animaux pop god only knows caroline noLe second malentendu entourant les frères Wilson est un peu l’exact négatif du premier. Les Beach Boys bénéficient grâce à Pet Sounds du respect unanime d’une petite communauté de connaisseurs. Mais en contrepartie, ceux-ci ont tendance à considérer les premiers disques du groupe, ceux de l’insouciante période surf, comme autant d’erreurs de parcours. Les chansons légères n’ont pourtant rien de honteux, sinon pour quelques intellectuels pontifiants qui voudraient lire dans chaque œuvre une leçon de vie éternelle. La France est spécialiste en la matière, elle qui place souvent la notion de crédibilité avant celles de plaisir et de spontanéité : combien de bonnes comédies ont été snobées par l’académie des Césars au profit d’interminables fables philosophiques ? Avec quel mépris la pop et ses futilités ont-elles été considérées par une large frange de la chanson et du rock français (Ferré, Ferrat ou Noir Désir), partisans d’un art théorisé, forcément utile, donc engagé ? Tube des Beach Boys en 1963, Be True to Your School n’offre rien d’autre qu’une jouissance décérébrée. Et c’est exactement pour cela qu’elle est irrésistible. Lire la suite