Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. Attila

Orgasme a Moscou Edgar Hilsenrath Attila WagenbrethAprès le succès du Nazi et le barbier, le cinéaste Otto Preminger commande un scénario à Edgar Hilsenrath – drôle d’idée. En une semaine, l’auteur de Nuit signe cet Orgasme à Moscou délirant qui, à défaut de voir le jour sur grand écran, devient un roman extravagant. Avec un sens aigu de la provocation, Hilsenrath fait fi (une fois de plus) de toutes les limites de la bienséance et du bon goût. Mêlant espionnage, polar et sexe (déviant) dans un décor de Guerre froide en carton-pâte, Orgasme à Moscou tient toutes les promesses de son titre débridé. Lorsque la fille du richissime parrain de la mafia new-yorkaise revient de Russie en cloque, engrossée par un dissident juif russe orgasmique, le papa mafieux décide de faire sortir son futur gendre d’URSS pour que le mariage puisse avoir lieu avant l’accouchement. Il recrute alors S.K. Lopp, le plus habile des passeurs qui, problème, s’avère aussi être un “dépeceur sexuel inverti”.

Orgasme à Moscou illustration Henning Wagenbreth Edgar Hilsenrath AttilaEt c’est parti pour 300 pages d’aventures rocambolesques, à coups de pérégrinations de l’autre côté du mur, d’excursions dans New York, d’histoires de castration, de partouzes littéraires, de cinéma de propagande communiste, de suspense pour savoir qui c’est qu’a la plus longue et de détournements d’avion par des terroristes palestiniens. S’il n’atteint pas la perfection littéraire des précédents ouvrages traduits chez Attila, ce récit de 1979 fait preuve d’une liberté de ton insolente et d’une utilisation subversive du rire, dans les dialogues comme dans les situations, qui atteint des sommets. Hilsenrath nous embarque dans une parodie insensée à l’atmosphère sulfureuse. Mais ce n’est là que la façade, le moyen qu’a trouvé l’Allemand pour tailler en pièces son époque.

Orgasme à Moscou illustration Henning Wagenbreth Edgar Hilsenrath AttilaSous sa plume satirique, la Guerre froide devient un barnum hypocrite entre des puissants qui s’ennuient, et l’humanité un ramassis de pervers dépravés. Au passage, Edgar Hilsenrath en profite pour livrer des portraits frappants de New York dans les années 1970 : “Ne restaient sous la pluie que les vieilles voitures garées, et les chiens et les chats qui avaient fait fuir les rats et erraient le long des caniveaux, reniflant les tas d’ordures, les bouts de journaux, les bouteilles de bière jetées là tout au long de la journée par les zonards avachis sur les marches.” Comme un prélude grotesque à son épidermique Fuck America, qui paraîtra quelques mois plus tard.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, avril 2013, 320 pages, 23 euros. Illustrations et couverture de Henning Wagenbreth.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Nuit, le précédent ouvrage de Hilsenrath traduit chez Attila.

ET AUSSI > Notre article sur la bande dessinée de Henning Wagenbreth, qui signe les illustrations d’Orgasme à Moscou.

François Guérif : Du polar, Entretiens avec Philippe Blanchet – éd. Payot

Par Clémentine Thiebault

françois guerif du polar entretiens avec philippe blanchet rivages payot

Durant l’année 2012, souvent à l’heure du café, Philippe Blanchet a investi le bureau de François Guérif pour de longues conversations sur le roman policier. Evoquant les premières lectures (Stevenson, Conan Doyle…), le cinéma américain très tôt, le noir très vite. Dashiell Hammett (« La Moisson rouge, une espèce de choc extraordinaire »), David Goodis (« Des livres déchirants »), James Cain (« Le plus méconnu des grands écrivains de romans noirs »), Fredric Brown ou Jim Thompson (Le « célinien » qui « décrit une descente dans les tréfonds de l’âme humaine comme personne n’avait osé le faire avant lui »), Léo Malet (« Un type formidable »)…

Des auteurs qu’il défendra inlassablement, d’abord en tant que libraire (au Troisième Oeil) puis en tant qu’éditeur – Red Label, la revue Polar, puis chez Rivages évidemment. La relève : Frédéric Dard, Jean-Patrick Manchette (Qui va « ramener la politique au premier plan ») et le néopolar. Robin Cook « le saint dostoïevskien », Edward Bunker et la prison « sans pathos », James Lee Burke, James Crumley. James Ellroy bien sûr (« Une violence extrême et fascinante »). Dennis Lehane, David Peace et les Français qu’il suivra (Marc Villard, Pascal Dessaint, Jean-Hugues Oppel…). Le roman d’espionnage, le polar nordique, l’écriture, la traduction, les fidélités autour d’une indéboulonnable passion : le polar.

Le regard aiguisé d’un gros lecteur, cinéphile boulimique, éditeur incontournable, curieux passionné dont le parcours et les choix permettent, d’anecdotes jamais anodines en références parfaitement situées, de balayer un pan entier de l’histoire du polar (et du noir beaucoup) en France de l’ère des gangsters des années trente jusqu’au serial-killer contemporain. « En fin de compte, j’aurais tendance à faire la même remarque que Robin Cook : je me rends compte que, personnellement, 80% de ce qui m’intéresse dans mes lectures, c’est du roman noir. Voilà… »

Avril 2013, 320 pages, 20 euros.

Les Traîtres, de Giancarlo De Cataldo – éd. Métailié

Les Traitres Giancarlo De Cataldo Metailie couvertureLes Traîtres est un ouragan. Un périple étourdissant au cœur de trente années cruciales qui, entre 1840 et 1870, accouchèrent de l’unification italienne. Autour de Lorenzo, le révolutionnaire devenu traître, espionnant le républicain Giuseppe Mazzini pour le compte de l’ennemi Austro-Hongrois, c’est toute une galaxie de personnages hétéroclites qui s’agitent, parmi lesquels nombre de figures historiques, subtilement glissées dans cette foule exaltée. Aventuriers sardes, terroristes français, mafieux napolitains, bandits siciliens, journalistes américains, putains sans frontières, lords anglais, républicains génois, soldats piémontais, peintres ou scientifiques. Des salons londoniens enfumés aux abominables geôles napolitaines, Les Traîtres virevolte, porté par un souffle romanesque intarissable. Enchaînant les chapitres courts, multipliant les points de vue, Giancarlo De Cataldo façonne une fresque où le grandiose le dispute au pathétique. Là où l’inoubliable Romanzo Criminale (2006), malgré une pointe de baroque, se contenait dans une noirceur froide, ce tourbillon doit beaucoup à la frénésie extravagante du feuilleton, brassant tous les genres, du roman d’aventures au récit d’espionnage.

Les deux scènes d’ouverture – l’initiation d’un mafieux et la folie d’un prêtre brûlant une sorcière dans un village calabrais – le sous-entendaient déjà avec ironie : bâtie sur de telles fondations, cette nouvelle Italie risquait d’aller loin. Le rôle primordial des mafias balbutiantes, la lâcheté des élites, leur haine du peuple, la corruption ou le mépris de la femme en disent déjà beaucoup sur l’avenir de la péninsule. “Les puissants changeaient ? Le monde ne changeait pas : il y avait ceux qui étaient au-dessus et ceux qui étaient au-dessous. C’était toujours et seulement une question d’argent.” De même les déchirements futurs sont déjà annoncés par le martyr de la Sicile révoltée, violemment mise au pas par la capitale et l’impossible amalgame de peuples qui ne parlent même pas la même langue (mais des dialectes bigarrés, musicalement traduits par Serge Quadruppani). “Ils combattaient comme des frères mais n’étaient pas frères, et ne le deviendraient jamais.”

L’ancien magistrat devenu écrivain harponne la grande Histoire en passant par ses coulisses galeuses. De l’idyllique unification, du malicieux Cavour, du fier Garibaldi et du roi de tous les Italiens, ne reste ici qu’un abîme de tromperies vénales, d’alliances bafouées, et de complots avortés. Giancarlo De Cataldo fusille les mythes fondateurs de sa nation, usant paradoxalement d’une fiction immodérée pour démasquer “des misères travesties en grandeurs, [des] escroqueries déguisées en héroïsme.” Car ce ne sont pas les héros qui font l’Histoire, mais bien les traîtres. Les lâches. Tantôt maîtres chanteurs, tantôt espions, tantôt assassins. “Ensuite un peintre viendra, et il transformera le sang et la merde en mythe. Et d’autres naïfs croiront non pas à la réalité, mais à sa représentation.”

Traduit de l’italien par Serge Quadruppani, février 2012, 514 pages, 23,50 euros.

L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura – éd. Métailié

Et si un coup de piolet asséné un soir d’août 1940 résumait le XXe siècle ? Si l’assassinat de Léon Trotski par Ramón Mercader cristallisait tous les espoirs gâchés d’une utopie, le basculement définitif des aspirations révolutionnaires dans un maelström sordide de meurtres de masse et de jeux de pouvoir ? Délaissant exceptionnellement le détective havanais Mario Conde, Leonardo Padura signe un ouvrage dense, qu’il considèrera sans doute comme le plus important de sa carrière, entre espionnage et roman historique, peuplé de personnages réels (André Breton, Frida Kahlo, George Orwell…). Construit comme un récit à trois voix autour de Trotski, de l’assassin en devenir Ramón Mercader et d’un écrivain cubain raté qui décide de raconter cette histoire plusieurs dizaines d’années plus tard, L’homme qui aimait les chiens fouille les entrailles du siècle dernier.

De la guerre d’Espagne à la chute de l’Union soviétique, en passant par la Seconde Guerre mondiale ou la Révolution russe, Padura se sert des trajectoires de ses personnages pour échafauder une riche réflexion sur l’utopie communiste et l’engagement idéologique. Le résultat souffre de quelques longueurs : les 150 premières pages, presque dénuées de dialogues, submergées par la documentation, manquent de vivacité, tandis que la fin du livre, trop explicite, paraît redondante. Le style s’en ressent, moins souple, moins fringant qu’à l’accoutumée, comme si l’écrivain cubain avait du mal à se détacher d’une intrigue qui le touche dans sa chair. Rien de rédhibitoire pourtant : une fois atteint son rythme de croisière, L’homme qui aimait les chiens impressionne par son amplitude, la tension ne cessant de croître jusqu’au paroxysme, lorsque la mort du dissident russe devient imminente.

Violente charge antistalinienne, ce texte raconte le brutal dégrisement de ceux qui voyaient dans le communisme l’incarnation d’un avenir alternatif. Leonardo Padura, issu de cette “génération des naïfs, des romantiques qui avaient tout accepté et tout justifié, les yeux tournés vers l’avenir”, y a cru – ou a voulu y croire – jusqu’au bout. Jusqu’à ce que l’URSS entraîne dans sa chute l’économie cubaine qu’elle maintenait sous perfusion. En quelques semaines, l’électricité devient un luxe, la nourriture se fait rare, l’essence disparaît. L’Histoire officielle s’effrite, et la vérité sur la terreur communiste éclate. L’écriture de ce roman, initiée dès les années 1990, apparaît dès lors pour Leonardo Padura comme un exercice cathartique, résultat d’une longue quête identitaire – Trotski rejoint d’ailleurs les nombreuses figures de l’exil qui hantent depuis toujours l’œuvre du Cubain. Une plongée dans les arcanes de la sinistre machine stalinienne qui, au lieu d’améliorer l’existence de ses adeptes, a fini par faire de la peur une “forme de vie”.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas, janvier 2011, 672 pages, 24 euros.

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Hérétiques, de Leonardo Padura.