Quasar contre Pulsar, de Lefèvre, Beauclair & Chaize – éd. 2024

Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Une fois de plus, les éditions 2024 nous ébahissent avec cet album beau comme une pluie d’étoiles, à l’esthétique particulièrement fantasque. Il faut dire qu’ils s’y sont mis à trois pour raconter le combat céleste qui voit s’affronter Pulsar, savant fou au cerveau cramé qui a décidé de broyer des planètes entières cellule par cellule pour remodeler le tout à son image, et Quasar le sympathique plieur intergalactique qui voyage dans l’espace et le temps en un claquement de doigts. Et ne sait pas dire non à une fille, mais ça, c’est un autre problème.

Mathieu Lefèvre écrit le scénario, Alexis Beauclair s’attache ensuite à le dessiner, avant qu’Etienne Chaize ne s’applique à y ajouter les couleurs et le décor. Le résultat s’apparente à un déferlement de tons fluo et de compositions débridées qui s’entrechoquent avec le dessin stylisé, donnant à la lecture des airs de montagnes russes. Rien n’est laissé au hasard, et l’osmose entre les trois auteurs est telle que l’on peine finalement à déceler où s’arrête l’influence de l’un et où commence celle de l’autre. L’esthétique colle à merveille avec l’intrigue échevelée de cet album de SF, qui voit le récit louvoyer entre sérieux et humour.

Capable de nous livrer des scènes impressionnantes (invasions de planètes, courses poursuites dans les coulisses de l’espace-temps) autant que des pages très dépouillées mais tout aussi bien tenues, Quasar contre Pulsar se lit comme une vraie BD d’aventure excitante, doublée d’une proposition graphique remarquable. En plus, on apprend comment quitter une fille, et ça, c’est jamais inutile.

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Avril 2014, 96 pages, 17 euros.

…Et tu connaîtras l’univers et les dieux, de Jesse Jacobs – éd. Tanibis

Et tu connaitras l'univers et les dieux Jesse Jacobs TanibisEt si tout cela n’était qu’un jeu ? Si notre humanité n’était que le fruit de l’imagination d’une poignée de divinités puériles et chamailleuses, occupées à construire des mondes pour être ensuite évaluées par une sorte de professeur plutôt sympa ? Et puis un jour, l’un d’eux, qui aime s’amuser avec le carbone, créerait des petites bestioles poilues trop douces et mignonnes : les ani-maux. Alors son camarade jaloux déciderait de pourrir son monde en y implantant une bestiole retorse et sanguinaire – qu’il baptiserait hu-main, évidemment.

En conservant toujours une dérision qui ôte à son récit toute prétention, Jesse Jacobs permet à son histoire de l’humanité de toujours garder une légèreté joueuse. Réduite à trois couleurs (turquoise, violet et bleu nuit), son esthétique méticuleuse donne à ces pages un magnétisme étrange, et une froideur qui contrebalance l’ironie du propos. Sans en avoir l’air, Jesse Jacobs arrange une fable philosophico-biblique, se moque de l’orgueil humain et dépeint nos glorieux créateurs comme des gamins inconséquents, capables de se lancer dans des bastons mémorables ou dans les pires cruautés. Un album facétieux, plein de malice.

Et tu connaitras l'univers et les dieux Jesse Jacobs Tanibis

Traduit de l’anglais (Canada) par Madani & The Chluk Chluk Squad, mai 2014, 76 pages, 18 euros.

Aldani + Bova – éd. Le Passager clandestin

Nous avions déjà parlé il y a six mois de cette collection “Dyschroniques” imaginée par les éditions du Passager clandestin, qui propose de publier (ou republier) des nouvelles de SF de toutes les époques dans de jolis volumes à prix modiques – ça ne gâche rien. Deux nouveaux ouvrages sont parus il y a quelques semaines, confirmant tout le bien que l’on pensait de la collection.

Ou cours-tu mon adversaire Ben Bova Dyschroniques Passager clandestinDerrière son titre désuet, Où cours-tu mon adversaire ? (1969) cache une histoire de guerre intergalactique, mais contenue sur 100 pages, et réalisée avec une économie de moyens qui souligne l’immense talent de l’Américain Ben Bova. En quelques pages, il campe un décor abyssal et envoie ses astronautes rencontrer une poignée d’humanoïdes vivant dans des grottes à l’autre bout de l’univers. Une poignée d’individus qui pourraient être les ultimes survivants d’une guerre sans merci qui se serait déroulée il y a des millions d’années entre eux et l’humanité. Un scénario vertigineux, qui force finalement l’homme à se regarder dans le miroir.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Ben Zimet, 110 pages, 8 euros.

 

Lino Aldani 37° centigrades Dyschroniques Passager clandestin37° centigrades (1963) part lui sur un tout autre ton. Drôle, décalée et ironique, la nouvelle de l’Italien Lino Aldani imagine une Italie engoncée dans une dictature insidieuse : celle de la santé. Une “esculapocratie” où les médecins règnent en maître, où des contrôleurs vérifient que vous avez bien enfilé votre tricot, que votre température est bonne, et que vous avez pris vos médicaments pour ne surtout pas tomber malade. C’est malin,  drôle (comme cette scène où deux amoureux qui se bécotent sur les bancs publics sont priés d’aller dans un café car le taux d’humidité est trop élevé ce soir-là), mais aussi très noir. La rencontre de George Orwell et de la sécurité sociale – décapant.

Traduit de l’italien par Roland Stragliati, 90 pages, 6 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur les précédents volumes de la collection “Dyschroniques” : cliquer ici.

Marlisou, de Pierre Ferrero – éd. Les Requins Marteaux

Marlisou Pierre Ferrero Requins Marteaux ArbitraireMarlisou renverse tout sur son passage. Lorsqu’elle se lève le matin, elle va d’abord s’acheter son shoot chez le dealer du coin, puis affronte les chars d’assaut de la police, se paie une course-poursuite dans l’espace et finit sur une planète peuplée de dinosaures – et encore, ça, ce n’est que le premier chapitre. Triomphant des embûches qui se dressent sur son chemin aussi vite que si elle avalait l’Histoire de l’humanité en une demi-heure, Marlisou avance malgré les barbares, les magiciens, les nazis ou les astronautes, têtue comme un personnage de jeu vidéo pressé d’atteindre le dernier niveau. Avec ses seins triangulaires et son visage sans nez, la brunette est embringuée dans des aventures aux accents surréalistes concoctées par Pierre Ferrero, talentueux hurluberlu repéré dans la non moins talentueuse revue Arbitraire.

Mené à une vitesse folle, avec une audace intrépide, l’intrigue peut se permettre n’importe quel saut, n’importe quel écart, tant le dessin trapu, malgré ses apparences fantasques, s’avère solide, précis et d’une efficacité rare. Le découpage ne laisse rien au hasard, entretenant sans cesse une tension narrative haletante. Les personnages de ce monde absurde, derrière leur rigidité de figurines en carton découpé, s’avèrent très malléables et plein de caractère. Même les changements de la typographie s’opèrent à bon escient, suivant les convulsions de la voix-off gueularde, au ton ringard mêlant phonétique et verlan bancal. C’est là sans doute le secret de Pierre Ferrero : nous entraîner dans une histoire complètement timbrée, mais mise en scène avec une minutie qui non seulement rend possible toutes ses extravagances, mais lui permet en plus de passer sans effort de l’humour à l’effroi, comme lorsque notre héroïne se retrouve prisonnière à Auschwitz après avoir échappé à Moktar le magicien joueur de poker. Une décharge d’adrénaline pure.

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Janvier 2012, 102 pages, 15 euros.

Le Royaume, de Ruppert & Mulot – éd. L’Association

Une fois la table débarrassée et la vaisselle faite, vous pouvez enfin déplier ce grand format (40×58 cm quand même) et vous plonger dans la lecture de l’étonnant Royaume. Toujours prompts à se remettre en question et à renouveler leur mode d’expression, Florent Ruppert et Jérôme Mulot délaissent le format livre au profit d’un immense journal de 28 pages. Le fameux Royaume dont il est ici question, c’est le royaume des cieux, le royaume de l’au-delà, le royaume des morts, bref : l’après. L’ailleurs. “La probabilité qu’une vie après la mort existe est vraisemblablement très faible, mais la probabilité que cet au-delà ressemble à ce que décrivent les religions est, à coup sûr, totalement nulle.” Voilà la note d’intention qui régit cette exploration insolente de l’univers céleste. Alors, s’il n’y a pas de Dieu(x), s’il n’y a ni Enfer ni Paradis, s’il n’y a pas de lumière au bout du tunnel, que reste-t-il ?

Partant de faits divers aussi sordides qu’hilarants, Ruppert & Mulot montent une histoire en forme de puzzle, dévoilant pièce après pièce les facettes de ce monde de l’après : des objets flottent dans un espace indéfini, les réincarnations sont soumises au bon vouloir d’une bonne femme mal lunée, les gens picolent ou se défoncent (“Après avoir été informé de la non-existence de Dieu, chaque croyant se voit offrir un astéroïde d’héroïne qui remplace pendant un temps la béatitude post-mortem promise par les religieux.”). Quant à la lune, elle s’avère constituée d’un amas moite et confus de milliers de corps nus partouzant. Dans le fond, mort ou vif, rien ne change vraiment. Derrière la provocation évidente de cet Eden démythifié et leur réjouissant humour punk, R&M singent le grotesque de notre société, ridiculisent les inquiétudes et les certitudes illusoires qui régissent notre pensée.

Comme toujours, ils ne laissent rien au hasard. Le format journal permet d’abord de composer une mise en page en parfaite adéquation avec le sujet. On voit apparaître les rubriques, les feuilletons, les brèves, comme dans un quotidien. Les magnifiques planches célestes, sur fond de nuit étoilée, nourrissent l’atmosphère extraordinaire de l’album, tout comme le découpage des histoires, toujours changeant, comme en apesanteur, mais parfaitement fluide à la lecture. Le jeu des corps, obsession récurrente de l’œuvre de Ruppert et Mulot, les mouvements cinématiques des personnages ou les interstices répétitifs qui fonctionnent comme le refrain d’une chanson donnent à ces pages démesurées des airs de symphonie visuelle. Sur ce support singulier, beaucoup plus souple que les traditionnels albums, ils peuvent poursuivre, comme à l’accoutumée, leur collaboration avec le lecteur, chargé de trouver la solution de devinettes, de découper, de plier, et même de loucher en 3D. Une réussite à tous points de vue, tant le duo de L’Association sait louvoyer avec ce ton ludique, absurde, désopilant, satirique et intelligent qui fait de chacune de ses nouvelles parutions une expérience unique.

Janvier 2011, 28 pages, 9,50 euros.

La Planète des Vülves, de Hugues Micol – éd. Les Requins Marteaux

Du sexe, enfin ! Et du bon. Du sexe qui ne se prend pas au sérieux – pas comme dans les mauvaises bandes dessinées pornos qui pullulent désormais, effet de mode oblige. Et du sexe esthétiquement superbe – pas comme les horreurs bâclées que certains n’ont même pas honte de signer. Après Aude Picault, qui avait inauguré la bien nommée collection “BD Cul” des Requins Marteaux avec sa bouillante Comtesse, c’est au tour d’Hugues Micol de mettre la main à la pâte (hummm…). Et quelle main. Le pinceau virtuose de Micol, sans conteste l’un de plus époustouflants du 9e art actuel, dégage une vigueur et une spontanéité renversantes. Son trait semble constamment en mouvement : visiblement, l’auteur s’amuse comme un fou, et son dessin n’en est que plus éclatant.

Comme toujours, il puise son inspiration dans la culture populaire, la bande dessinée ou le cinéma, mêlant science-fiction, décors de série Z et parodie de thriller futuriste. Dans un futur proche, il n’y a plus que des hommes sur Terre. Des astronautes, en mission pour trouver des femelles, débarquent alors sur une magnifique planète… bourrée de nymphes entreprenantes. Un scénario digne des meilleurs donc, qui révèle un Micol drôle à un point que l’on ne soupçonnait pas : même si son travail a toujours possédé une pointe d’humour, jamais il n’a semblé aussi relâché que dans cet exercice défoulant interdit aux mineurs. Pimenté par un sens inné de la réplique graveleuse, sans oublier une touche de nationalisme outrancier que ne renierait pas le Superdupont de Gotlib, La Planète des Vülves part dans tous les sens. Une fois encore, Hugues Micol excelle à mettre en scène ces bric-à-brac chaotiques où tout rappelle quelque chose. Mais où le résultat, lui, est unique, et animé par une indomptable énergie.

Pour ne rien gâcher, la maquette concoctée par Cizo, pompée aux illustrés pornographiques pas chers des années 1970, est aussi belle qu’hilarante. On attend avec impatience les prochains volumes de cette collection à lire les mains moites : Blutch, Nine Antico ou Killofer sont annoncés, ça va chauffer.

Novembre 2010, 144 pages, 11 euros. Interdit aux puceaux de –18 ans.

A LIRE > Du même auteur : Le Chien dans la vallée de Chambara.