Potentiel du sinistre, de Thomas Coppey – éd. Actes Sud

Potentiel du sinistre Thomas Coppey Actes SudDans le genre sujet casse-gueule, le monde de la finance arrive sans doute en numéro un. Hermétique, donc compliqué à mettre en scène, il est en outre souvent propice à une critique fade et bien-pensante. Astucieusement, Thomas Coppey trouve la parade en se coulant dans la peau de Chanard, jeune et brillant ingénieur financier, flatté d’être recruté par le Groupe, la reine des banques. “Chanard a du potentiel. Il est smart et courtois. On va le staffer au plus vite et on verra à quel genre de performer on a affaire.” Désormais, il lui faut prouver que le Groupe a bien fait de parier sur lui, et gravir les échelons d’une hiérarchie qui lui tend les bras. Comme un athlète focalisé sur sa prochaine course, il consacre chaque minute à l’entreprise, améliore ses chiffres, fluidifie ses réseaux, affûte ses arguments. Il faut être le meilleur. “Performer”.

L’intelligence de ce Potentiel du sinistre, c’est de ne jamais se servir de la littérature comme d’un moyen détourné pour signer un pamphlet contre la finance : ici, la littérature incarne le système pour mieux en dévoiler les entrailles. L’écriture est contaminée par une sémantique managériale aussi théâtrale que creuse, faite de néologismes, d’anglicismes et de belles formules évidées. Au fur et à mesure que Chanard se donne corps et âme à sa mission, ce parler hybride infecte même sa vie familiale – jusqu’à provoquer le rire, grinçant. La narration incisive et monocorde, qui noie même les dialogues, semble étouffer la parole des personnages, sans jamais leur laisser une seconde de liberté. En triturant ainsi la langue, Thomas Coppey nous déconnecte du monde “réel”. Il arrive à rendre palpable l’aliénation de la pensée du jeune manager qui s’enlise dans un épanouissement illusoire, alors que chacun de ses gestes est désormais contrôlé par le Groupe.

Portrait d’un monde cynique qui aime à se draper d’éthique, Potentiel du sinistre décrit le cannibalisme d’une pensée libérale qui broie les femmes et exploite ses employés jusqu’à la lie, tentant de dompter l’univers entier, des catastrophes naturelles jusqu’aux sentiments humains. On se croirait quelque part entre La Firme de Sydney Pollack et Le Démon de Hubert Selby Jr, rendus ternes, aseptisés et rabougris par la logique creuse du management. Un premier roman d’une remarquable maturité, sur la dépossession de soi et le mirage du bonheur individuel.

Janvier 2013, 220 pages, 19 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > L’Horreur managériale, un essai qui dissèque la geste du management moderne.

Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers Dessinés

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessinés couvertureDepuis plus de trente ans, les dessins de Martial Leiter sont régulièrement publiés dans les colonnes du Monde, du Temps, du Zeit et de bien d’autres quotidiens à travers l’Europe. Pourtant, comme le montre la sélection d’une centaine de planches réunie ici, le Suisse reste en décalage avec ce que l’on considère généralement comme le dessin de presse. Aucun homme politique connu, aucune référence à l’actualité ; pas de nom, pas de lieu, pas de date. La démarche de celui qui se sent plus proche de William Hogarth que d’Honoré Daumier n’est jamais journalistique, mais prend soin de faire toujours un pas de côté, pour avoir sur la situation un recul salvateur qui donne à ses images une pertinence intemporelle. Leiter préfère forcer son lecteur à passer plus de temps sur chaque dessin, pour en percer le sens, et saisir toutes ses implications. Du coup, sur des sujets très classiques, souvent hérités des années 1970 (l’antimilitarisme, les médias, l’entreprise, la mondialisation, la culture…), il parvient à ne jamais être ni redondant, ni dépassé. Au contraire, la persistance de tels thèmes montre avec virulence à quel point, depuis des décennies, le monde n’a cessé de tourner en rond.

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessines extrait

La pureté de l’esthétique noir et blanc – souvent muette, tout au plus accompagnée d’un titre plein d’ironie – va également dans le sens de cette intemporalité. Avec, toujours, immanquablement, ces lignes rampantes, ces trames qui cousent le papier, s’entrecroisent et creusent leurs sillons, imprimant leur monotonie ou leur hargne. “Mes dessins sont faits de fils plus ou moins serrés qui forment une toile, un filet où je saisis, emprisonne et arrête les choses, les observations”, explique l’auteur dans l’interview qui ouvre ce volume. Comme en écho aux gravures de Goya, il déroule son univers sombre, où l’humain semble toujours passer après, soumis aux courbes de la bourse, à l’opium enivrant servi par les médias, à l’exploitation sournoise des grands patrons. Là où certains cherchent le rire à tout prix, Martial Leiter, lui, a choisi de frapper la conscience de celui qui prendra le temps de s’enfoncer dans les canevas de son encre noire.

Mars 2012, 160 pages, 19 euros.

Coucous Bouzon, de Anouk Ricard – éd. Gallimard Bayou

Coucous Bouzon Anouk Ricard Gallimard Bayou couvertureAu premier coup d’oeil, le monde coloré d’Anouk Ricard pétille. Surgis de son trait naïf et enfantin, les petits personnages animaliers, mignons et rigolos, nous tendent en réalité un beau traquenard : Coucous Bouzon n’a rien du gentil album pour gentils bambins. Lorsque Richard le canard bleu, après un entretien d’embauche aberrant, est engagé au sein du prestigieux fabricant de coucous suisses Bouzon, il ne se doute pas encore où il met les pieds. Non seulement il doit acheter son ordinateur, non fourni par l’entreprise, mais il doit aussi supporter les sautes d’humeur du patron désaxé ou les accès de nymphomanie de Christiane la collègue névrosée. Bref, son premier jour dans sa nouvelle boîte lui donne immédiatement le ton. La suite, ce seront les réunions sans ordre du jour, les séminaires stupides et les diagrammes dessinés à la main par le stagiaire.

Il ne manquait qu’une once de mystère pour rendre les choses encore plus oppressantes : c’est chose faite quand Richard apprend que son prédécesseur a disparu un soir en sortant du boulot. Pourquoi s’est-il volatilisé ? Richard est-il menacé ? Thriller loufoque où des méchants empotés tirent les ficelles, Coucous Bouzon est surtout une satire tordante du monde de l’entreprise, servie par des dialogues géniaux et des situations crétines. Un album débordant de jalousies, de mesquineries, de petites lâchetés quotidiennes et de patrons tarés. Heureusement que les grenouilles blondes et les éléphants moustachus sont là pour compenser.

Coucous Bouzon Anouk Ricard Gallimard Bayou extraitSeptembre 2011, 96 pages, 16 euros.

 

☛ A LIRE > Notre article sur un autre album d’Anouk Ricard : Faits divers.

 

L’Horreur managériale, de Etienne Rodin – éd. L’Echappée

L Horreur manageriale Etienne Rodin l Echappee couvertureL’homme est une ressource qu’il faut rentabiliser. Dans notre monde dominé par l’économisme, l’économie étant devenue la finalité de l’activité humaine, la vie est désormais une “vaste entreprise qu’il faut gérer de manière performante”. Et qui diable pourrait prendre en charge cette glorieuse “mission”, pour reprendre une terminologie à la mode, sinon le manager ? Ersatz moderne et jusqu’au-boutiste de l’ancienne gestion, le management suit un principe désolant de simplicité, faire le maximum avec le minimum de ressources. Plus simplement : gagner le plus possible sans ne rien perdre.

Loin du pamphlet énervé, Etienne Rodin choisit de s’attaquer à “l’horreur” managériale avec calme et froideur, s’appliquant à déconstruire le discours, la méthodologie et la pensée du management qui régit aujourd’hui nos vies, pas seulement au travail mais aussi en dehors. Avec une pointe d’ironie (notamment lorsqu’il reproduit des extraits aberrants tirés de chartes managériales), le sociologue tente de considérer cet avatar du capitalisme avec un œil neuf. Il n’est pas question de s’attaquer aux seuls DRH, ni de remettre la faute sur les autres : comme il le rappelle justement, “l’économie est un écosystème”, et en tant que travailleurs, consommateurs ou clients, nous sommes tous responsables de la domination actuelle du toujours plus.

De la surveillance des employés, toujours plus encadrés, à la culpabilisation des chômeurs pour entretenir l’idée que le travail, c’est la vie, en passant par les différents moyens de pression des dirigeants, L’Horreur managériale pointe les évolutions de la vie en entreprise pour montrer comment, insidieusement, elles nourrissent les théories du management. En ces temps de crise(s), de chômage et de tout va mal, la valeur travail a pris la forme d’un étrange paradoxe : “ceux qui n’ont pas d’emploi rêvent d’en décrocher un, voire de l’inventer, tandis que ceux qui en ont un rêvent de s’en échapper”. Cette incertitude permanente a exacerbé un individualisme mou, aux antipodes de l’émulation fièrement revendiquée par le capitalisme. L’employé doit sans cesser prouver son adaptabilité, revendiquer sa motivation, ne jamais montrer sa lassitude. Comme l’avait énoncé Guy Debord : “L’individu, paradoxalement, devra se renier en permanence, s’il tient à être un peu considéré dans une telle société. Cette exigence postule en effet une fidélité toujours changeante, une suite d’adhésions constamment décevantes à des produits fallacieux.”

Car finalement, ce qui ressort de la lecture de cette pertinente analyse, c’est bien le vide du management, incapable de contrôler quoi que ce soit, incapable de prévoir de quoi sera fait demain, incapable d’impulser une quelconque direction à un système qui s’alimente tout seul. “L’incohérence est la règle, travestie en changement ou en complexité histoire de lui donner de l’allure, une fois habillée de concepts tendances. » Réfugié derrière des slogans tapageurs, réduit à justifier son existence vaine à coups de positivisme forcené, le management prend des airs de mascarade à laquelle tout le monde participe. Tant les managers, qui tirent les ficelles de ce jeu de dupes, que les travailleurs, devenus des “clones comportementaux au nom de l’impératif de séduction généralisé”, forcés de faire bonne figure, de s’enthousiasmer pour des projets auxquels ils ne croient plus sous peine de se faire mal voir. Tout le monde fait semblant, “plus personne ne croit véritablement aux règles du jeu”. Ne reste plus alors qu’une pièce de théâtre creuse et cynique, où seul le regard des autres a de l’importance. Et où la fiction a dépassé la réalité.

Octobre 2011, 130 pages, 10 euros.

Les Visages écrasés, de Marin Ledun – éd. Le Seuil

“Encadrer les corps, canaliser les esprits et, au besoin, éliminer les inutiles.” Difficile de s’attaquer frontalement à un sujet aussi large que le travail. Or non seulement Marin Ledun s’en sort avec brio, mais il apporte en plus un point de vue éclairé, sérieusement argumenté et nourri de son vécu, sur la souffrance en entreprise. Son intrigue, osée, met en scène un médecin du travail d’une centrale d’appel de la Drôme anéantie par le poids de sa tâche, l’accablement de ses patients et le cynisme des patrons. Impuissante, elle décide de dénoncer les abus de la direction et de soulager les employés abattus… à coups de pistolet.

Rédigé à la première personne, Les Visages écrasés nous glisse dans la peau d’une meurtrière également justicière, d’une femme à la lucidité effrayante bien que gagnée par la folie, autant victime que bourreau. C’est d’ailleurs là l’une des grandes réussites de l’ouvrage. Plus qu’un roman engagé chargeant avec virulence l’exploitation moderne, Marin Ledun échafaude un roman intelligent, sans manichéisme, à la fois provocant et plein de nuances, plongée infernale dans les débordements quotidiens de la vie en boîte. A l’heure où les suicides de salariés font la une des journaux, Orange en tête (même s’il faut dire “France Télécom” pour ne pas entacher l’image de la marque), Ledun décrit l’infantilisation des employés, les exigences de rendements, l’ambition frustrée, les règlements mesquins, la peur du chômage, le chantage, le flicage, la paranoïa qui naît de la concurrence. Et la haine qui ronge les esprits. “Mettez soixante hommes dans une salle, vissez-leur des écouteurs et un micro sur la tête, nourrissez-les d’injonctions paradoxales et de primes au mérite, et vous n’obtiendrez rien de plus qu’un immense charnier de morts vivants.”

Tant pis si subsistent dans le texte quelques longueurs, et si les atermoiements du personnage principal s’avèrent parfois redondants. L’important n’est pas là. De l’ouverture choc jusqu’à l’effrayant dénouement, l’écriture de Marin Ledun, dure, suffocante, ravage tout sur son passage. Jusqu’à former ce cri, sinistre et angoissant, qui n’a d’autre but que de nous réveiller. Car le cauchemar est bien réel.

Avril 2011, 320 pages, 18 euros.