L’homme qui a vu l’homme, de Marin Ledun – éd. Ombres Noires

Par Clémentine Thiebault

L homme qui a vu l homme Marin Ledun Ombres NoiresJanvier 2009, tempête sur le pays basque nord. Klaus, « l’événement météorologique de l’année » nettoie la façade atlantique. La région s’envole et la presse régionale s’agite, relayant le drame avec émoi et proximité, comme elle sait le faire. Le quotidien basque Lurrama comme les autres. Au désespoir d’Iban Urtiz, journaliste, que la soufflerie relayée par son rédacteur en chef contraint à abandonner ses recherches sur une affaire de déchets radioactifs que tous veulent enterrer. Il ira donc lui aussi mouiller sa chemise à recueillir les témoignages de pompiers, d’élus locaux en appelant aux assurances et de particuliers angoissés implorant la clémence des cieux.

Jusqu’à ce qu’enfle dans le sillage du gros grain, la rumeur persistante d’une disparition. De Jokin Sasco, militant ETA dont on est alors sans nouvelle depuis 24 jours. Sa famille, inquiète, organise une conférence de presse à laquelle assiste Iban. La piste de l’enlèvement politique n’étant pas à exclure, elle annonce avoir déposé plainte et interpelle les autorités françaises annonçant que « le peuple basque restera vigilant jusqu’à ce que la lumière soit faite sur cette affaire ». En passe de devenir une affaire d’Etat. Faisant remonter à la surface les tristement célèbres GAL (groupes anti-terroristes de libération), la guerre sale, les enlèvements, le cortège des disparitions, les martyrs, les bourreaux, l’éclat des bombes, l’échos des attentats volontairement noyé sous le flot maîtrisé de la désinformation, de la manipulation, de la dissimulation et du mensonge généralisé.

Les faits, les conséquences. Perquisitions, arrestations, pressions, menaces, guet-apens, magouilles, propagande, conflits d’intérêts. Chaos. « Fais ton boulot de journaliste Iban Urtiz. Réunis les preuves nécessaires », que l’on sache. Et choisis ton camp. A tout prix.

Avec L’homme qui a vu l’homme, Marin Ledun s’empare de l’Histoire. Mais nous rappelle, en s’inspirant de l’affaire Jon Anza, que c’est encore de l’actualité (c’était en 2009). Un roman noir tenu de bout en bout, qui dit avec l’efficacité d’un thriller cette violence des combats basques dont on ne saisit le plus souvent qu’une lointaine résonance, le franchissement des lignes, le quotidien des familles, « les interrogatoires et les gardes à vue [qui] rendent les filles silencieuses et dures », l’engagement et la force des courants.

Janvier 2014, 466 pages, 18 euros.

Le Chercheur fantôme, de Robin Cousin – éd. Flblb

Le Chercheur fantome Robin Cousin Flblb Les MachinesUn huis clos, une organisation mystérieuse qui semble jouer avec les scientifiques comme avec des rats de laboratoire, un occupant que personne n’a jamais vu, une machine qui prédit l’avenir et des cadavres qui commencent à s’amonceler… Avec beaucoup d’adresse, Robin Cousin confectionne une sorte de thriller savant, tout en conservant un ton léger – quelque part entre les Dix petits nègres et un jeu de pistes dont on ne connaîtrait pas toutes les règles. Au cœur d’une impénétrable Fondation qui leur donne des crédits illimités pour mener à bien leurs recherches, trois scientifiques remarquent soudain que le bâtiment qui les abrite cache un confrère fantomatique, dont le travail remettrait en cause l’ensemble des mathématiques modernes. En même temps, on comprend que leur temps est compté, et que les expériences de ces chercheurs coupés du monde vont bientôt s’achever, comme une mauvaise émission de téléréalité, dans la brutalité et le chaos.

Le Chercheur fantome Robin Cousin page 30 flblbL’intrigue est bâtie autour d’un problème de mathématiques “de complexité algorithmique”, le “Graal en informatique théorique” qui se résume par cette équation : P=NP. Ne vous inquiétez pas, inutile d’avoir Bac +7 pour comprendre l’album (ni même de savoir poser une soustraction). Si faire d’un satané problème de maths le ressort d’un scénario s’avère épineux (voire malsain, quand on y pense), Robin Cousin, lui, a trouvé le parfait équilibre pour rester passionnant de bout en bout. Il maîtrise suffisamment son sujet pour parvenir à teinter son récit d’explications scientifiques toujours claires, qui rendent son Chercheur fantôme excitant, ravivant en nous cette flamme de la découverte née lorsqu’on lisait les vieux Jules Verne avec nos yeux d’enfant. Son dessin basique joue sur cette fausse naïveté : de loin, on dirait que Robin Cousin joue aux Playmobil, alors qu’en fait, son histoire, érudite, repose sur une tension croissante et un suspense écrasant. Ludique, intrigant et atypique : l’une des belles surprises de cette année.

Mai 2013, 128 pages, 18 euros.

 

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Heartbreak Valley, de Simon Roussin – éd. 2024

Heartbreak Valley Simon Roussin 2024Il y a un an et demi, Simon Roussin se faisait remarquer avec Lemon Jefferson et la grande aventure, dont l’intrigue rocambolesque était mise en valeur par les couleurs pétantes du feutre. Le résultat, frais et acidulé, aurait facilement pu devenir la marque de fabrique de l’auteur. Mais Roussin n’a pas l’air du genre à se reposer sur ses lauriers, et Heartbreak Valley, à l’inverse de son prédécesseur, est uniquement en noir et blanc. Un noir et blanc irréel, teinté d’un gris ambigu, en parfaite osmose avec le ton de l’album qui délaisse les territoires de l’aventure pour s’enfoncer dans les méandres incertains du Noir.

Après l’aventurier et le cow-boy (Le bandit au colt d’or), Simon Roussin continue son exploration du mythe du héros. Un détective, une jolie jeune femme à retrouver, un récit nonchalant à la première personne. “Je te recherche depuis trop longtemps déjà. Je ne sais rien faire d’autre. Je retrouve les égarés et les ramène chez eux.” Dès les deux pages d’ouverture, magnifiques, l’auteur a posé son décor, prégnant, comme toujours marqué par les codes d’un genre, qu’il se réapproprie avec un mélange de légèreté et de nostalgie lancinante. L’enquête d’Eliot, le privé aux lunettes de soleil, glisse vers le fantastique, alors que survient la plus longue éclipse de l’histoire de l’humanité : le récit se drape des reflets sombres et nébuleux du film noir, tandis que sa ligne claire, abandonnée par la lumière, bascule le noir de l’expressionnisme.Heartbreak Valley Simon Roussin 2024

Simon Roussin parvient une fois encore à trouver la parfaite distance entre réappropriation et parodie : il s’empare du noir en y apportant un timbre insolite, plein de poésie. Onirique, comme coincé entre le rêve, la folie, et l’obsession, Heartbreak Valley, avec sa bande-son langoureusement fredonnée par Roy Orbison, s’avère aussi psychédélique qu’émouvant. De la trempe de ces livres qui vous habitent longtemps après les avoir refermés.

Avril 2013, 80 pages, 23 euros.


(L’Accoudoir remercie chaleureusement Sarah Vuillermoz pour sa générosité.)

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POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Lemon Jefferson et la grande aventure de Simon Roussin.

Classé sans suite, de Patrik Ourednik – éd. Allia

Classe sans suite Patrik Ourednik Allia couvertureAvec un titre pareil, le polar promis semblait déjà bien mal engagé… Dans une Prague sur le point d’entrer dans le XXIe siècle, plusieurs affaires, en apparence pas très excitantes, arrivent sur le bureau de l’inspecteur Lebeda : quelques incendies criminels, un suicide un peu louche, un meurtre qui date d’il y a quarante ans. Mais là, rien ne va tourner comme prévu. Patrik Ourednik transforme son intrigue policière en un roman sautillant et désinvolte, contrecarrant nos attentes. Autour de Viktor Dyk, vieux misanthrope aigri qui ne cesse de prononcer des fausses citations sur un ton docte, l’écrivain tchèque construit – ou plutôt ne construit pas – une enquête pulvérisée, émaillée de digressions, de scènes inutiles, de fausses pistes.

“Lecteur ! Notre récit vous paraît dispersé ? Vous avez l’impression que l’action stagne ? Que dans le livre que vous avez en main il ne se passe au fond rien de très remarquable ? Gardez espoir : soit l’auteur est un imbécile, soit c’est vous ; les chances sont égales.” Provocation oulipienne, partie d’échec littéraire, thriller à faire soi-même, Classé sans suite s’amuse avec l’illusion que crée l’écriture, d’entrecroiser le vrai et le faux, jusque dans une postface brumeuse que l’on prend, désormais sur nos gardes, avec des pincettes. C’est fin, étonnant, et toujours très drôle.

En filigrane*, à travers les fausses citations, l’analyse de petites annonces, la récurrence de slogans dans le décor ou le choix, par le fils de Dyk, de ne pas parler vu que c’est “inutile, car impropre à la communication interpersonnelle”, le langage apparaît comme défait. Un ressort cassé qui ne fonctionne plus, usé par la vacuité et la bêtise, à l’image de ces Tchèques qui aiment à argumenter sur rien, s’exprimer juste pour “désarçonner le crétin d’en face”. Un roman déraisonnable et subversif. Ou quelque chose dans le genre, on n’est pas non plus très sûrs…

*Enfin en filigrane… Page 121 : “Un enfant était en train de dessiner une marelle sur un trottoir afin de satisfaire au leitmotiv sous-jacent de notre roman (maximes et gribouillages en tout genre), venant ainsi inconsciemment à l’aide des critiques littéraires”.
Traduit du tchèque par Marianne Canavaggio, janvier 2012, 180 pages, 9 euros.

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Crimechien et Hors-Zone, de Blexbolex – éd. Cornélius

Crimechien Blexbolex Cornelius couvertureUne amichienne s’est volatilisée ! Costard filiforme et stetson vissé sur le crâne, notre détective est appelé en renfort. Il retrouve rapidement la disparue, assassinée et torturée, “avec des sévices prolongés incluant le non-lancer de baballe et le refus de promenade”. Pas de doute : c’est un crimechien. Mais avant même que l’investigation commence, l’émérite limier se retrouve derrière les barreaux, accusé du meurtre sur lequel il enquêtait. Tout déraille – et encore, ce n’est que le début.

Du genre noir, Blexbolex a gardé la narration à la première personne, cette voix qui tente de suivre le fil de l’enquête malgré ses errements, ses doutes et ses démons. Transposée dans une dimension incertaine, où les gens parlent une sorte de novlangue et où les animaux ont visiblement accédé au rang d’humain, la chasse au coupable prend vite des airs farfelus, d’autant que l’esthétique pétulante de Blexbolex déteint sur le récit. Dans des décors foisonnants ou minimalistes, dégoulinants ou industriels, le rouge, le bleu, le noir et le blanc rivalisent d’imagination pour faire de chaque composition un enchantement. De chaque page une fresque prodigieuse.

Hors-Zone Blexbolex Cornelius couverturePas étonnant dès lors, de voir apparaître des filles-allumettes, des mosquitos fanatiques, un nuage plein d’yeux faisant office de méchant, et une flopée de personnages pas possibles, aux tronches biscornues. Presque aussi biscornues que les rebondissements de l’intrigue. Mais derrière sa fantaisie, l’univers apocalyptique de Blexbolex inquiète. Crimechien dévoile un monde incompréhensible, infecté par la violence, l’autoritarisme et l’artifice. Hors-Zone, sa suite échevelée, qui mélange allègrement roman policier, aventure, SF ou récit de guerre, pousse le bouchon encore plus loin. Une œuvre entre parodie, folie et défouloir cathartique, qui cache en son sein une angoisse palpable.

Crimechien, 56 pages, 19 euros.
Hors-zone, 144 pages, 25 euros.

RENCONTRE AVEC DAVID GRANN / Une vérité qui dérange

Qu’il raconte l’histoire de l’imposteur Frédéric Bourdin (Le Caméléon), refasse l’enquête sur la condamnation à mort de Todd Willingham (Trial by Fire), ou s’embarque sur les traces des explorateurs de l’Eldorado (La Cité perdue de Z), David Grann sidère par l’immense qualité littéraire de ses reportages, palpitants comme des polars mais tenus par une grande rigueur journalistique. Sous la plume de ce reporter du New Yorker, le fait divers devient un prétexte pour fouiller les maux de notre société, suivre les traces de personnages extraordinaires, avec toujours, en toile de fond, une réflexion sur la vérité et sa propension maligne à se dissimuler derrière des couches et des couches de mensonges. Héritier de Truman Capote, de Hunter Thompson ou même de Fritz Lang, l’Américain possède cette sagacité, cette intelligence et cette ingéniosité narrative qui rendent ses textes si percutants.

Comment choisissez-vous les faits divers sur lesquels vous travaillez ?

Choisir la bonne histoire ­est probablement l’étape la plus difficile. Si la matière première n’a pas de pertinence, j’aurais beau faire tous les efforts du monde, il ne me restera pas beaucoup de marge de manoeuvre. Ce qui va me captiver dans un fait divers, c’est un détail curieux, une énigme. Par exemple, pour La Cité perdue de Z, je me demandais ce qui avait bien pu inciter tant de gens à sacrifier leurs vies pour retrouver une civilisation légendaire, enfouie au cœur la forêt amazonienne. L’Eldorado a-t-il vraiment pu exister au cœur de cette jungle hostile ? Et si oui, quel en serait l’impact sur notre perception de l’Amérique précolombienne ? Cela m’intriguait. J’ai aussi écrit Le Caméleon, sur l’imposteur français Frédéric Bourdin qui a fait croire à une mère du Texas qu’il était son fils disparu. Comment était-ce possible qu’une mère puisse penser qu’un Français qui parlait anglais avec un accent marqué et qui avait des yeux d’une autre couleur que ceux de son fils était son enfant ? Voilà le genre de questions qui m’interpelle.

Qu’est-ce qui fait la différence entre un fait divers banal et un fait divers intéressant ?

Un bon fait divers comporte plusieurs éléments essentiels : un personnage atypique, une histoire qui a une certaine emprise sur le lecteur et prend des virages inattendus, un sujet qui s’ouvre sur un monde insoupçonné. Et puis, enfin, il faut y trouver une dimension intellectuelle, un sens plus profond. Si je suis attiré par des personnages comme l’explorateur victorien Percy Fawcett et Bourdin le mystificateur, c’est parce qu’ils sont aussi complexes et riches que n’importe quel personnage de fiction. Non seulement ils font des choses intéressantes, mais ils vivent aussi des vies intérieures captivantes.

Ce qui vous intéresse dans les faits divers, c’est leur capacité à refléter certains comportements de notre société.

Il existe une quantité infinie de faits divers, mais mon souhait est de toujours dégoter ceux qui sont susceptibles de jeter la lumière sur quelque chose de plus grand, à propos de nous-mêmes ou de notre société. Ainsi, mon enquête sur l’exécution de Todd Willingham tente de comprendre si un homme innocent a été exécuté et soulève donc, par ricochet, la question de la peine de mort aux Etats-Unis. Lire la suite