Paolo Pinocchio, de Lucas Varela – éd. Tanibis

Paolo Pinocchio Lucas Varela Tanibis couvertureSans foi ni loi, Paolo Pinocchio n’a plus grand-chose à voir avec le petit pantin dont le nez s’agrandissait à chacun de ses mensonges. Dans sa version adulte, il n’a même jamais le nez qui diminue. Jouisseur, voleur, perfide, misanthrope, pervers, la créature imaginée par Collodi ne semble plus taillée dans le bois, mais dans le cynisme le plus cru. Chacun de ses séjours sur terre se solde par une condamnation à mort, mort qui le conduit directement aux Enfers. Jusqu’à ce qu’il trouve un nouveau moyen de s’extraire du domaine du Diable pour aller semer la zizanie ailleurs. Au passage, il file un coup de main à Casanova, croise Dante en excursion dans les parages, et multiplie les aventures rocambolesco-débiles, guidé par son égoïsme ou ses pulsions sexuelles immodérées. Le pantin ne montre pas que le bout de son nez, la belle au Bois Dormant et le petit chaperon rouge l’ont appris à leurs dépens.

On l’aura compris : sous le crayon de Lucas Varela, Pinocchio devient un personnage excessif, corrompu, une fripouille toujours prête à profiter de son prochain. Mais il s’affirme aussi, paradoxalement, comme une figure libertaire infatigable, un insoumis dont la rébellion ne s’essouffle jamais. Ce qui le rend, assez rapidement, très attachant. Dans un décor qui doit autant à Hellboy qu’à Jérôme Bosch, l’Argentin arrive à trouver, entre trash, parodie et satire sociale, un ton extrêmement drôle. Les planches foisonnent de petits détails humoristiques, et le rythme des pérégrinations infernales de Pinocchio ne retombe jamais, porté par des dialogues irrésistibles. Comme dirait l’intéressé : “Punaise ! Je ne pensais pas être si bon dans le rôle du héros !”

Paolo Pinocchio Lucas Varela Tanibis extrait dessinTraduit de l’espagnol (Argentine) par Claire Latxague, juin 2012, 84 pages, 16 euros.

Le Royaume, de Ruppert & Mulot – éd. L’Association

Une fois la table débarrassée et la vaisselle faite, vous pouvez enfin déplier ce grand format (40×58 cm quand même) et vous plonger dans la lecture de l’étonnant Royaume. Toujours prompts à se remettre en question et à renouveler leur mode d’expression, Florent Ruppert et Jérôme Mulot délaissent le format livre au profit d’un immense journal de 28 pages. Le fameux Royaume dont il est ici question, c’est le royaume des cieux, le royaume de l’au-delà, le royaume des morts, bref : l’après. L’ailleurs. “La probabilité qu’une vie après la mort existe est vraisemblablement très faible, mais la probabilité que cet au-delà ressemble à ce que décrivent les religions est, à coup sûr, totalement nulle.” Voilà la note d’intention qui régit cette exploration insolente de l’univers céleste. Alors, s’il n’y a pas de Dieu(x), s’il n’y a ni Enfer ni Paradis, s’il n’y a pas de lumière au bout du tunnel, que reste-t-il ?

Partant de faits divers aussi sordides qu’hilarants, Ruppert & Mulot montent une histoire en forme de puzzle, dévoilant pièce après pièce les facettes de ce monde de l’après : des objets flottent dans un espace indéfini, les réincarnations sont soumises au bon vouloir d’une bonne femme mal lunée, les gens picolent ou se défoncent (“Après avoir été informé de la non-existence de Dieu, chaque croyant se voit offrir un astéroïde d’héroïne qui remplace pendant un temps la béatitude post-mortem promise par les religieux.”). Quant à la lune, elle s’avère constituée d’un amas moite et confus de milliers de corps nus partouzant. Dans le fond, mort ou vif, rien ne change vraiment. Derrière la provocation évidente de cet Eden démythifié et leur réjouissant humour punk, R&M singent le grotesque de notre société, ridiculisent les inquiétudes et les certitudes illusoires qui régissent notre pensée.

Comme toujours, ils ne laissent rien au hasard. Le format journal permet d’abord de composer une mise en page en parfaite adéquation avec le sujet. On voit apparaître les rubriques, les feuilletons, les brèves, comme dans un quotidien. Les magnifiques planches célestes, sur fond de nuit étoilée, nourrissent l’atmosphère extraordinaire de l’album, tout comme le découpage des histoires, toujours changeant, comme en apesanteur, mais parfaitement fluide à la lecture. Le jeu des corps, obsession récurrente de l’œuvre de Ruppert et Mulot, les mouvements cinématiques des personnages ou les interstices répétitifs qui fonctionnent comme le refrain d’une chanson donnent à ces pages démesurées des airs de symphonie visuelle. Sur ce support singulier, beaucoup plus souple que les traditionnels albums, ils peuvent poursuivre, comme à l’accoutumée, leur collaboration avec le lecteur, chargé de trouver la solution de devinettes, de découper, de plier, et même de loucher en 3D. Une réussite à tous points de vue, tant le duo de L’Association sait louvoyer avec ce ton ludique, absurde, désopilant, satirique et intelligent qui fait de chacune de ses nouvelles parutions une expérience unique.

Janvier 2011, 28 pages, 9,50 euros.