L’Histoire de ma vie, de Henry Darger – éd. Aux forges de Vulcain

L Histoire de ma vie Henry Darger aux forges de vulcainHenry Darger, un type sans histoire qui vécut à Chicago au XXe siècle : petit employé sans envergure, homme discret, un peu secret certes, mais d’une banalité à pleurer. Sauf que lorsqu’il meurt en 1973, ses logeurs trouvent dans sa chambre une œuvre colossale : des centaines de toiles, aquarelles, collages, dessins, ainsi que trois textes monumentaux – deux romans de 8.000 et 10.000 pages, et une autobiographie, L’Histoire de ma vie, de 5084 pages précisément. Heureusement, son logeur n’est pas n’importe qui, mais un photographe du New York Times qui va s’atteler à faire connaître cet artiste ignoré.

Depuis, Henry Darger est devenu le symbole de ce que l’on appelle, avec une certaine condescendance, “art brut” ou “art outsider”, pour caractériser en gros un type qui ne s’est jamais pensé comme un artiste. Aujourd’hui de moins en moins marginalisée, sa production mêlant candeur et violence, qui raconte une guerre terrible entre les enfants et les adultes, brille par sa liberté. Affranchi de tous les codes et de tous les genres, Henry Darger a fomenté une œuvre visionnaire, délirante et en même temps maniaque, fantasque et mûrement pensée, entre la peinture de Bosch, l’imagination de Peter Pan, les comics de Superman et le surréalisme inquiétant du Magicien d’Oz (pour schématiser grossièrement).

Plutôt que de traduire les 5084 pages de son autobiographie, les éditions Aux forges de Vulcain ont donc choisi 150 pages de cette Histoire de ma vie, dans lesquelles Darger évoque surtout sa jeunesse, y ajoutant quelques belles illustrations de l’auteur qui permettront au néophyte d’appréhender son univers graphique. Et ce qui frappe tout de suite, c’est ce style froidement descriptif qui impose sa monotonie au point de devenir hypnotique. Darger enchaîne les courts paragraphes, sans découper son texte ni en penser la construction. Parfois il se reprend, d’autres fois il se répète, fait des sauts dans le temps, passe du coq à l’âne, le tout huilé par des liens de cause à effet inattendus, d’une logique qui nous échappe, et crée des effets loufoques qui font toute la poésie de ses descriptions – “Elle ne grondait jamais personne. C’était cependant une femme très grosse.”

Pêle-mêle, il nous raconte son père, sa scolarité, son internement à l’asile, ses divers emplois dans le service d’entretien d’hôpitaux, les hiérarchies dont il dépend. Derrière le détachement avec lequel il énonce ces faits bruts, dans le fond pas si intéressants, perce toute l’étrangeté d’un gamin fasciné par le feu et les perturbations météo qui, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à paraître aussi normal qu’il le voudrait.

Pourtant si prompt à nous abreuver de détails dispensables, Darger nous ment, Darger nous dissimule certaines histoires, Darger ne nous explique pas tout. Il ne nous dit pas pourquoi ses camarades de classe le considèrent comme fou – d’après lui, parce qu’il faisait des “bruits curieux” pour les faire rire, et, dit-il, à cause de la “façon étrange que j’avais de bouger ma main gauche, comme si je pensais que la neige tombait”. Il revient souvent sur la violence épidermique qui semble le traverser, mais ne cherche jamais à l’expliquer et ne livre jamais de précision (“Une institutrice me gifla et mon père dut payer la note du médecin pour ce que je lui fis ensuite”). On le sent animé d’un profond sentiment d’injustice et d’une peur d’autrui qui abreuve son œuvre peuplée d’enfants martyrisés par les adultes sur fond de grandes flammes brûlantes. Et l’on touche du doigt l’univers abyssal, véritable monde parallèle imaginé par Henry Darger et qui, dans ses écrits comme dans ses peintures, semble contaminer notre réalité jusqu’à la faire dérailler.

Henry Darger Histoire de ma vie

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel, juin 2014, 144 pages, 19 euros.

Dame un beso & Maximal Spleen, éd. Misma

Dame un beso, de El Don Guillermo

Dame un beso El Don Guillermo Misma“Ca sent l’herbe séchée, la terre chauffée au soleil, l’air salé… Non c’est pas ça, c’est l’odeur des souvenirs.” Dame un beso, l’histoire de deux homosexuels qui retournent dans l’Espagne où ils passaient leurs vacances, chaque été, étant gamins. Deux amants qui à l’époque n’étaient qu’amis, et s’amusaient avec la belle Cristina, la petite Espagnole qui vendait des glaces sur la plage, dont ils étaient tous les deux amoureux. Et là, des années plus tard, voilà qu’après une nuit sur la plage, ils se réveillent aux côtés de la fameuse Cristina. La petite Espagnole a grandi mais est toujours aussi jolie, et son retour inattendu au milieu du couple de vacanciers va faire glisser leur trio vers un jeu amoureux.

Avec une grande sensibilité, El Don Guillermo raconte cet été pas comme les autres avec une infinie délicatesse. Au fil de chapitres courts (qu’on avait pu lire dans la revue Lapin notamment), il tresse une histoire pleine de silences et de moments intimes, sans jamais se départir d’un humour qui dégonfle toutes les situations, et capte à merveille l’ambiguïté de ce trio qui se cherche à tâtons – enfin quatuor, il ne faudrait pas non plus oublier le chien moche. Baigné par la lumière douce d’une Espagne hantée par la nostalgie de l’enfance, Dame un beso raconte l’amour, l’amitié, l’âge adulte avec une poésie et une légèreté que peu d’auteurs savent atteindre.

Dame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo Misma

Mai 2014, 200 Pages, 20 euros.

 

Maximal Spleen, de Simon Hanselmann

Maximal Spleen Simon Hanselmann MismaDans un style complètement différent, Megg la sorcière (verte et avec un grand chapeau pointu comme il se doit) et Mogg le chat qui parle (un chat noir évidemment, pour être bien sûr de porter malheur) nous entraînent dans leurs aventures trash. De leurs journées, ils ne font que picoler, fumer des joints, se faire des bangs (voire s’adonner à des jeux sexuels zoophiles), et martyriser leur pote Owl, le hibou géant un peu bêta.

Si l’on croit d’abord pénétrer dans un univers simplement drôle et provocant, parodie d’une série de livres anglais pour enfants des années 1970, on s’aperçoit vite que l’humour jusqu’au-boutiste de Simon Hanselmann cache une profonde noirceur. Le rire devient jaune, révélateur du mal-être d’une jeunesse en décrépitude, assommée par l’ennui et l’inaction. Dans le monde de l’Australien, malgré son dessin attachant, les sorcières sont bien loin des contes de fée, et les forêts magiques ont été rasées pour laisser place à des banlieues sinistres. Dépressifs, célibataires, accros à toutes les substances possibles et imaginables, les personnages semblent avoir été achevés par le monde moderne. D’un autre côté, avec un titre comme Maximum Spleen, on était prévenus.

Traduit de l’anglais (Australie) par Renaud, avril 2014, 180 pages, 25 euros.

Avec quelques briques, de Vincent Godeau – éd. L’Agrume

Avec quelques briques Vincent Godeau L AgrumeLe pop-up, ce livre qui se déplie quand on l’ouvre, est à la mode, alors tout le monde en fait – plus ou moins bien d’ailleurs. Dans cette surenchère d’effets, il faut désormais fomenter des constructions toujours plus complexes, toujours plus techniques, toujours plus foisonnantes. Au point que l’on sombre parfois dans la bête démonstration, le pop-up pour le pop-up, sans âme ni propos. Totalement à rebrousse-poil de ces livres de plus en plus emberlificotés, l’ouvrage de Vincent Godeau se démarque par son émouvante pureté.

Limité à un bleu-blanc-rouge essentiel (il y a aussi du vert à la fin mais on ne vous le dit pas pour garder le suspense), Avec quelques briques raconte le bouleversement de ce garçon qui ne mangeait que des briques, jusqu’au jour où les douves du petit château fort qui s’est bâti dans son cœur débordent. Une histoire simple et jolie, métaphore de la construction de l’âge adulte, avec laquelle Vincent Godeau cisèle un livre racé, à l’esthétique minimaliste. Sans esbroufe, son art du collage s’avère en profonde adéquation avec son dessin et reste au service de son récit – et non l’inverse. Du coup, chaque page est une surprise, une nouvelle manière d’utiliser les ciseaux, la colle et la ficelle (que l’auteur apprécie beaucoup) pour sans cesse renouveler l’attention du lecteur. Une petite merveille.

Avec quelques briques Vincent Godeau L AgrumeAvec quelques briques Vincent Godeau L AgrumeMars 2014, 20 pages, 16 euros.

B+F, de Gregory Benton – éd. Cà et là

B+F Gregory Benton Ca et laUne femme (nue), et un chien (jaune). Voilà l’étonnant duo que l’on suit tout au long de cette soixantaine de pages, que l’on traverse comme on explorerait un monde où tout serait possible. Fruit d’une écriture improvisée, B+F a gardé sur le papier la fraîcheur et la spontanéité qui ont régi sa création. Dans un univers merveilleux, quelque part entre Le Monde perdu de Conan Doyle et les forêts magiques de Walt Disney, les deux acolytes à poil progressent entre plantes chatoyantes, créatures farfelues ou monstres terrifiants, sur fond de volcan en éruption.

Sans jamais s’arrêter, sans jamais prononcer un mot non plus, l’album change sans cesse de décor (entre le désert et les chutes d’eau), mais aussi de ton, démarrant comme une fantaisie naïve pour glisser vers une violence plus sauvage. Les couleurs flamboient, d’autant plus dans ce format géant qui donne encore plus l’impression au lecteur de s’embarquer dans une trépidante aventure en technicolor. Etrange, voire sensuel comme un rêve surréaliste ; débridé et prodigieux comme une histoire pour enfants (puisque les personnages, même en miettes, ne meurent pas), délirant comme un trip sous LSD, B+F est un livre hors normes, un songe couché sur le papier.

B+F Gregory Benton Ca et laNovembre 2013, 64 pages, 24 euros.

Pelote dans la fumée, tome 1, de Miroslav Sekulic-Struja – éd. Actes Sud BD

Pelote dans la fumee tome 1 ete automne Miroslav Sekulic-Struja Actes Sud BDCa commence par une longue descente, du sommet des immeubles noirâtres, des grues échevelées et des cheminées qui recrachent leur fumée noire, jusqu’à la plage, lumineuse et colorée, qui s’étend aux pieds de la ville. Et tout de suite, Miroslav Sekulic nous happe. Chaque case est un véritable petit tableau fourmillant de détails, un canevas étourdissant, pétri de couleurs contrastées et de figures cocasses. Les cadrages dynamiques, souvent frontaux, permettent aux graphismes pourtant chargés de ne jamais être lourds, et confrontent sans cesse les personnages avec le décor qui semble les avoir pris au piège. On pense à la peinture de Georg Grosz et ses corps abîmés – estropiés, poivrots, clochards.

On y pense d’autant plus que dans cette cité industrielle croate bordée par les flots, Miroslav Sekulic a choisi de se concentrer sur les laissés-pour-compte, calant son intrigue autour d’un orphelinat où sont regroupés Pelote et ses amis. Une bande de gamins abandonnés qui entretiennent ce qui leur reste de fierté en se castagnant avec leurs rivaux, en chapardant de quoi survivre. Dans le dédale de la ville basse, ils trouvent de quoi rêver un peu, renouant avec l’insouciance enfantine que la misère leur a volé trop tôt. Eux n’ont connu que la violence, la faim, l’alcoolisme et la solitude.

Dans la première partie de ce qui sera un diptyque, l’auteur balance habilement son intrigue entre présent et flash-back, entre un réalisme rugueux et des parenthèses oniriques particulièrement réussies. Partant de l’histoire d’une famille démembrée par la pauvreté, Sekulic évite tout misérabilisme, parvenant à entretenir la flamme qui habite ces gamins résolus à ne pas se laisser abattre par l’adversité. Un premier album comme on en lit rarement.

Pelote dans la fumee tome 1 ete automne Miroslav Sekulic-Struja Actes Sud BDPelote dans la fumee tome 1 ete automne Miroslav Sekulic-Struja Actes Sud BD

Traduit du croate par Aleksandar Grujicic, novembre 2013, 128 pages, 24 euros.

Baby Boom, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereDes personnages déguisés, évoluant dans un décor farfelu, associés à ce trait noir, géométrique et froid, qui recouvre les pages : voilà ce que l’on croyait être la marque de fabrique de Yûichi Yokoyama, reconnaissable entre mille. Pourtant, le Japonais nous prend cette fois à contre-pied. A peine le livre entrouvert, ce sont les couleurs, d’une fraîcheur éclatante, qui font sursauter nos pupilles. Jaune, rouge, bleu, vert, fuchsia… Baby Boom est un feu d’artifice. Yokoyama a troqué sa ligne claire en noir et blanc au profit de feutres pétants, utilisant souvent deux couleurs par page (une pour les personnages, une pour les éléments du décor) magnifiquement rendues par le minutieux travail de reproduction de l’éditeur. Si bien rendues que l’on perçoit encore toute la fougue et la spontanéité du geste de l’auteur, comme si l’on parcourait les planches quelques secondes seulement après leur conception.

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereComme à son habitude, l’artiste tokyoïte ne nous livre aucune clé, et concocte des histoires qui n’en sont pas. Bâti autour de deux figures – un gros poussin tout rond accompagné de l’homme à tête d’oiseau noir que l’on a déjà croisé dans les précédents volumes et qui passe pour être une projection de l’auteur -, Baby Boom enchaîne les saynètes dénuées de toute tension narrative. Les deux personnages prennent un bain. Les deux personnages vont au camping. Les deux personnages vont à la piscine (deux fois). Etc. Le tout sans que le moindre mot ne soit prononcé pendant les presque 200 pages du livre.

Ca pourrait tourner en rond, s’avérer complètement creux. Mais une fois de plus, Yûichi Yokoyama n’a pas son pareil pour rendre excitants ses non-récits. On jurerait des gags tirés d’un illustré pour enfants qui auraient été vidés de toute intention humoristique. Grâce au charme du feutre, à la densité de la mise en page et au rythme forcené imprimé par les onomatopées (toujours aussi tranchantes), une balade au square peut soudain virer au jeu de plateforme parsemé d’embûches, une sortie en boîte de nuit dégage paradoxalement un silence très émouvant, et une journée passée à faire le ménage atteint une frénésie digne d’une scène de combat. Comme si la pureté de l’esthétique de Yûichi Yokoyama déteignait sur ses personnages, conférant à chacun de leur geste, même le plus banal, une présence hypnotique. Comme si l’utilisation des feutres transformait chaque action en un moment magique, d’une candeur enfantine.

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereTraduit du japonais par Céline Bruel, novembre 2013, 184 pages, 23 euros.


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Nos articles précédent sur l’oeuvre fascinante de Yûichi Yokoyama : Nouveaux Corps et Explorations.

La Nuit du capricorne, de Grégoire Carlé – éd. L’Association

La Nuit du capricorne Gregoire Carle L AssociationVu, vu et revu, le récit du basculement de l’adolescence dans l’âge adulte peine souvent à sortir des clichés : insouciance diffuse, émois sexuels et lente prise de conscience s’accompagnent souvent d’un ton mi-nostalgique mi-amusé. Grégoire Carlé, lui, trouve un angle nouveau pour aborder ce rite de passage rythmé par les après-midis passés à batifoler dans l’eau ou à observer les grands. Dans la chaleur ouatée du mois de juillet, bercé par le bruit des tondeuses à gazon et l’odeur des chipolatas au barbecue, se déroulent les derniers jours de tranquillité d’un jeune garçon qui sait que sa vie arrive à un tournant.

Plutôt que de raconter platement la mue de son personnage, Grégoire Carlé cisèle un récit qui ne cesse de s’écarter du droit chemin. L’écriture, très littéraire, parfois guindée même, arrive à toucher juste, en gardant cette pointe de maladresse qui suggère que le narrateur n’est pas tout à fait mûr. Comme pour éviter de devenir lisse et prévisible, sa manière de raconter les histoires préfère louvoyer encore un peu dans la fantaisie de l’enfance : chaque épisode, même le plus banal, devient alors un moment magique et mystérieux. Le noir et blanc instille partout une once de doute qui rend presque fantastique cette métamorphose estivale. Il s’applique à ressusciter le goût de ces heures indécises, sublimant des scènes réalistes grâce à des images mythologiques ou allégoriques, qui rappellent un peu la manière dont David B. avait abordé le récit de son enfance dans L’Ascension du Haut Mal. La fin de l’adolescence prend alors des airs d’errance fantasmagorique, d’une grande poésie.

“Il est temps de retrouver le monde réel, de saluer les camarades qui passent leur dernier été d’insouciance. Il est temps pour eux d’embrasser la vie qu’ils ne voulaient pas en se cherchant un patron à la rentrée. Alors en attendant nous nous amusons, puisque l’on n’arrête pas de nous rabâcher que c’est bientôt fini la belle vie.”

La Nuit du capricorne Gregoire Carle L AssociationLa Nuit du capricorne Gregoire Carle L Association

Avril 2013, 128 pages, 16 euros.


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Notre article sur l’album de Grégoire Carlé : Philoctète et les femmes.

Peau de lapin, de Gauthier – éd. Misma

Peau de lapin Gauthier MismaAvec sa couverture toute douce, son joli titre fluo et son petit format carré, Peau de lapin instaure tout de suite un lien intime avec son lecteur. Le tendre trait de crayon à papier forme un dessin accueillant ; la monotonie du découpage est propice à une lecture ronronnante. Il est question d’enfance, de gamins qui se déguisent en lapin, d’après-midis au soleil, de jeux insouciants. Tout du moins, c’est comme ça que tout commence. Car ensuite, le malaise s’installe, et avant qu’on ait pu s’en rendre compte, la légèreté s’est muée en gravité. L’innocence du dessin a fait volte-face : la fragilité du crayon dégage soudain une force étonnante, et souligne l’embourbement d’une vie d’enfant.

Violence domestique, divorce, solitude, ennui, rejet : le bambin planqué sous sa cagoule aux grandes oreilles perd peu à peu le contact avec la réalité, et essaie tant bien que mal de reprendre en main sa destinée. Délicatement, Gauthier réutilise les ressorts de la bande dessinée classique que son personnage aime tant lire : des histoires courtes, des décors connus (l’école, la piscine…), des situations habituelles (la concurrence entre gamins) et des personnages familiers (le prof, l’animal de compagnie). Sauf qu’au lieu de s’achever sur un gag, chaque court récit dégringole un peu plus vers la noirceur, comme un Petit Nicolas qui s’enfoncerait dans l’ombre, paniqué par la dureté du monde qui l’entoure. Sorti en 2009, ce premier livre de Gauthier méritait une réédition : rares sont les albums qui ont su raconter les angoisses de l’enfance avec une telle acuité.

Peau de lapin Gauthier MismaPeau de lapin Gauthier Misma

Réédition. Avril 2013, 106 pages, 16 euros.

La Promo 49, de Don Carpenter – éd. Cambourakis

La Promo 49 Don Carpenter CambourakisAprès l’époustouflant Sale temps pour les braves (1966) enfin traduit l’an dernier, Don Carpenter nous impressionne à nouveau, avec un ouvrage très différent paru aux Etats-Unis en 1985. Entre le roman morcelé et le recueil de nouvelles, La Promo 49 suit les trajectoires d’un groupe de lycéens durant l’année 1949, qui s’ouvre sur un réveillon et s’achève sur un double enterrement. Derniers mois avant le diplôme, premières semaines dans la vie d’adulte. S’il subsistait encore dans ces jeunes hommes et femmes des restes d’adolescence, ils se désagrègent durant ces saisons décisives, où l’insouciance d’une vie juste rythmée par l’alcool qu’on boit en cachette et les regards qu’on s’échange à la dérobée entre filles et garçons s’évapore. Désormais, plus personne ne les réprimande s’ils avalent des bières ou enchaînent les cigarettes ; par contre, chaque décision devient cruciale.

Il y a ceux (et celles) qui couchent, tombent enceinte et sont obligés de se marier. Ceux qui partent à l’armée et ceux qui, réformés, voient leur vie prendre une tout autre direction. Ceux qui entrent immédiatement dans la vie active et ceux qui poursuivent à la fac. Ceux qui font le grand saut et ceux qui n’osent pas. C’est l’âge où les rêves se heurtent de plein fouet à la réalité – celles qui se rêvaient starlette à Hollywood et ceux qui s’imaginaient en écrivain new-yorkais en font l’amère expérience.

Don Carpenter arrive à saisir un kaléidoscope d’émotions, cernant ce moment volatil et éphémère où tout semble possible. Ce moment d’éclosion, mélange de fragilité, de prétention, de naïveté et de bêtise, qu’il épingle en trouvant la bonne distance, effleurant ses personnages tout en restant un peu en retrait. Lui qui avait également 18 ans en 1949 raconte une génération marquée par la guerre, qui tente de s’émanciper mais se fait rattraper par la société des années 1950, encore rigide pour quelque temps. A travers ces petites vignettes qui se lisent comme un album photo jauni, l’écrivain américain capte aussi facilement les instants cocasses que les moments tragiques, les émois sexuels que le désarroi d’une vie réglée trop tôt. Et ravive une nostalgie qui vibre en chaque lecteur, comme s’il était, lui aussi, issu de la promo 49.

The Class of ’49. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, mars 2013, 140 pages, 17,50 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Sale temps pour les braves, de Don Carpenter.

Codex Comique, de Dan Rhett – éd. Arbitraire

Codex Comique Dan Rhett ArbitrairePour ceux qui l’ignoreraient encore, Arbitraire est d’abord une revue de bande dessinée, parmi les plus inventives et les plus attrayantes. Dernier paru, le numéro 11 impose une fois encore un contenu hirsute et exigeant. Au programme, des invités de la qualité de Martes Bathori, Benoît Preteseille, François De Jonge ou le très recherché Capron, encadrés par les auteurs de la bande Arbitraire dont Pierre Ferrero (auteur du Marlisou), magnifiquement mis en valeur dans des pages imprimées en rouge sur gris, mais aussi Antoine Marchalot et son humour biscornu, ou Charles Papier et Géraud, qui avaient chacun sorti en fin d’année dernière un volume en solo.

De plus en plus, Arbitraire devient aussi une maison d’édition à part entière. Un nouveau pas est franchi avec la parution de ce Codex comique, élégant petit volume cartonné et toilé, qui regroupe les étranges histoires de l’Américain Dan Rhett, réalisées entre 2006 et 2009. Etranges histoires, car l’on croise ici une faune disparate. Cochons-garous, pantins de bois, super-héros poètes, fantômes squelettes, aliens et femmes-serpents se télescopent dans un bric-à-brac de références. Contes pour enfants, comics, mythologie : Dan Rhett passe tout à la moulinette pour en extraire des récits extravagants, loin des habituels canons narratifs. Les situations s’enchaînent avec une logique farfelue, qui voit par exemple un gnome agressé par des mini-magiciens débarquer dans un salon par un vortex interdimensionnel pendant qu’une famille regarde la télé, ou un singe tromper la vigilance des humains en se déguisant trop bien. Le dessin naïf, primitif même, confine à l’art brut, et ajoute encore à la spontanéité des intrigues tordues de l’Américain.

“Et donc, qu’est-ce que ça apporte à l’histoire ?” demande un personnage au début du recueil. La réponse, c’est qu’il ne faut pas se poser la question, mais se laisser porter par ces pages construites comme des rêves d’enfant, où le mot FIN peut survenir au détour de chaque planche – à moins qu’un nouveau rebondissement, irrationnel évidemment, ne vienne relancer la machine. Codex comique se traverse comme une sorte de voyage improvisé, une errance loufoque dans une contrée dont le charme ingénu donne envie de s’y attarder

Codex Comique Dan Rhett ArbitraireCodex Comique Dan Rhett ArbitraireCodex Comique Dan Rhett Arbitraire

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julien Thomas, janvier 2013, 180 pages, 13 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > La critique de Marlisou, de Pierre Ferrero, l’interview de Benoît Preteseille, ou les critiques de Trans Espèces Apocalypse et de Hoïchi le-sans-oreilles de Martes Bathori.

Le Tigre blanc, de Annabelle Buxton – éd. Magnani

Le Tigre blanc Annabelle Buxton Magnani couvertureUn enfant se fait gronder par ses parents. Il file au lit, puni, sans même un bisou de papa et maman. Plein de ressentiment, il se change alors en tigre blanc : “Avec mes crocs et mes griffes, je dévorerai mes parents et je ferai tout ce dont j’ai envie, même loin de la maison, sans jamais me faire gronder.” Mais la liberté du fauve tourne court lorsqu’un braconnier l’attrape dans ses filets. Il lui faut se changer en oiseau pour s’échapper et pouvoir, à nouveau, s’ébrouer sans contrainte. Jusqu’à ce qu’un chat vienne contrecarrer ses plans, l’obligeant à se devenir un chien, et ainsi de suite : à chaque métamorphose répond une nouvelle embûche, qui l’oblige encore à se transformer pour s’évader. Au point qu’il préfèrera rester enfant, certes sous le joug de ses parents, mais en sécurité au moins, à l’abri des dangers qui le guettent dans le monde.

Loin du livre pour enfant un peu simplet, Le Tigre blanc séduit par son propos atypique et cruel, qui rappelle que l’indépendance a un prix – et que l’autorité des parents possède tout de même quelques avantages… Pour mettre en image ce récit ambivalent, teinté de résignation, Annabelle Buxton opte justement pour une esthétique incertaine, qui croise différents langages, à mi-chemin entre l’illustration et la bande dessinée. Ses planches composites combinant superpositions, effets de transparence et de collage, dégagent quelque chose du Douanier Rousseau, entre désuétude et modernité. De quoi rendre ce conte doux-amer encore plus envoûtant.

Le Tigre blanc Annabelle Buxton Magnani extraitNovembre 2012, 32 pages, 14 euros. A partir de 4 ans.

Manifeste incertain, volume 1, de Frédéric Pajak – éd. Noir sur Blanc

Manifeste incertain Frederic Pajak volume 1 noir sur blanc“On peut aimer le travail, la raideur des gestes obligatoires. On peut aussi aimer le chaos, l’hésitation, la maladresse, l’erreur. On peut aimer ne pas choisir, ou même choisir de ne pas choisir.” Le Manifeste incertain déambule dans l’entre-deux. Ni bande dessinée, ni roman, ni vraiment texte illustré, sa forme louvoie entre texte et image, tandis que le fond semble se nourrir de fragments épars. Bouts de récits, citations, détails historiques, bribes autobiographiques : comme un naufragé qui assemble des débris pour construire son radeau, Frédéric Pajak dérive, s’appuie sur l’Histoire pour tenter d’appréhender la sienne, puise dans son expérience pour comprendre le passé. Remonte à sa grand-mère Eugénie, à ses bizutages adolescents, à sa timidité maladive ou au destin tragique de deux néo-nazis croisés un matin d’hiver de 1980.

Jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit, dans un mélange de poésie et d’érudition, de tourner autour de son sujet pour mieux le capturer, l’auteur de L’Immense Solitude convoque Beckett, Céline, le peintre Bram Van Velde ou le dramaturge Ernst Toller. Avant de se laisser attirer, comme un satellite, par la figure de Walter Benjamin, auteur insaisissable, écrivain-philosophe-traducteur-journaliste, penseur de l’ère de la culture de masse. En se concentrant sur les années 1932-1933, lorsque Benjamin, fuyant Berlin, trouve refuge sur l’île d’Ibiza, le Manifeste incertain met en perspective les méditations du Berlinois sur le roman avec le basculement de l’Europe dans l’extrémisme. Et se mue du même coup en une réflexion sur le rôle de l’intellectuel, bringuebalé par la fureur du XXe siècle, son fascisme carnassier, ses illusions passionnées, et ses désillusions plus terribles encore.

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Manifeste-incertain-Frederic-Pajak-noir-sur-blanc-extrait-dessin

Et les illustrations là-dedans ? D’un noir et blanc au réalisme photographique, elles sont, nous explique l’auteur, “comme des images d’archives : morceaux de vieilles photos recopiées, paysages d’après nature, fantaisies. [Elles] vivent leur vie, n’illustrent rien, ou à peine un sentiment confus.” Elles apportent un contrepoint, un éclairage différent. Parfois même, quand le lien entre le dessin et le récit semble inexistant, leur puissance expressive est telle qu’elles insinuent une inquiétude diffuse. La plupart du temps, les personnages sont de dos, leurs traits dissimulés dans l’ombre, ou gâchés par un contre-jour menaçant. Quand on croise leur regard, il est dérangeant, exorbité, bizarrement dissonant. De quoi ajouter encore à la beauté désenchantée d’un ouvrage traversé, une fois encore chez Frédéric Pajak, par le spectre de la solitude. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a choisi de se pencher sur Walter Benjamin, qui écrivait : “Le lieu de naissance du roman est l’individu dans sa solitude.”

Manifeste-incertain-Frederic-Pajak-noir-sur-blanc-extrait-dessinOctobre 2012, 191 pages, 23 euros.

Jim Curious, Voyage au cœur de l’océan, de Matthias Picard – éd. 2024

Jim Curious Voyage au cœur de l ocean Matthias Picard 2024 3DLorsqu’on était petits, quand Picsou Magazine faisait un numéro spécial en trois dimensions, lunettes bicolores offertes, le résultat n’était jamais très folichon : réduit à deux traits vert et rouge, le dessin gagnait une vague épaisseur tremblotante, pas franchement impressionnante. Avec Matthias Picard par contre, le résultat est ébouriffant. L’auteur de Jeanine élabore des compositions d’où se détachent quatre, cinq, six plans différents. Avec un savoir-faire admirable, il arrive à susciter un effet de relief sur un magnifique noir et blanc gratté, plein de charme. La bichromie cyan-rouge disparaît comme par magie quand on chausse les lunettes idoines, et laisse le dessin prendre toute son ampleur.

Matthias Picard a su développer un univers qui justifiait l’utilisation de la technique de la 3D. Le récit, muet, plonge en effet au cœur du monde du silence, dans le sillage d’un plongeur qui explore les fonds marins. L’album se mue en un ballet féerique, où chaque élément devient vivant, où les poissons, les algues ou les lointains reflets de la surface tourbillonnent sous nos yeux émerveillés. D’autant que contrairement à la distance entre le spectateur et l’écran de cinéma, ici, le contact direct de nos mains avec la page s’avère réellement troublant.

Jim Curious et son scaphandre suranné s’enfoncent dans les abysses de la grande bleue et, en même temps, semblent remonter le temps en nous remémorant nos lectures d’enfance (Jules Verne, Robert Stevenson…), à l’époque où nos samedis après-midis pluvieux s’achevaient souvent devant les documentaires de Jacques-Yves Cousteau. A l’époque où l’on pensait qu’il suffisait de mettre la tête sous l’eau pour croiser des requins, des galions engloutis avec leurs trésors, des villes noyées ou des avions de guerre recouverts par la flore sous-marine. Avec une poésie simple comme la nature luxuriante qu’il met en scène, Matthias Picard signe un ouvrage enchanteur, comme on n’en avait pas lu depuis longtemps. Avatar peut aller se rhabiller.

Jim Curious Voyage au cœur de l ocean Matthias Picard 2024 3DOctobre 2012, 52 pages, 19 euros. Deux paires de lunettes 3D sont fournies avec le livre.


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☛ A LIRE > Notre article sur le précédent livre de Matthias Picard : Jeanine.

L’Usage des ruines, de Jean-Yves Jouannais – éd. Verticales

L Usage des ruines Jean-Yves Jouannais VerticalesConstruit comme une sorte de recueil de nouvelles autour de la guerre, L’Usage des ruines s’immisce entre réalité et fiction, changeant, à chaque chapitre, de lieu, d’époque, de regard. La fascination des nazis pour les ruines, la disparition de villages rayés de la carte, la folie créatrice d’un architecte sensé construire un fort, l’ordre de brûler les quatre coins de la ville pris au pied de la lettre, l’inutilité du siège le plus long de tous les temps… Avec une écriture souple comme l’imagination et imagée comme une chronique historique, Jouannais cisèle de petits récits passionnants, miscellanées guerrières se penchant sur des faits étonnants, relevant l’incongruité de certains chemins de l’Histoire, ou contant le comportement inhabituel de tel commandant, le point de vue dissonant de tel témoin – ou de tel personnage imaginaire.

Jean-Yves Jouannais se concentre sur les sièges. Ces moments de statu quo, où la guerre s’écrit en pointillés pour quelques minutes ou quelques années. Les deux camps se font face, l’un prisonnier, encerclé ; l’autre, expectatif, patient. Stalingrad, Dura-Europos, Tata, Londres, Hambourg, Vauquois… Voici le temps de la guerre des nerfs, des canons, des catapultes, des stratégies pour faire craquer l’adversaire. Les combats sont mis entre parenthèses. Les soldats, eux, n’ont plus qu’à attendre, au pied du mur. C’est ce moment de latence, contemplatif, ennuyeux, qui voit les conflits rester en suspens, que Jouannais cerne dans un inventaire érudit en forme d’errance parmi les ruines de l’Histoire.

Derrière le portrait morcelé d’une humanité suicidaire, toujours prompte à annihiler son prochain, derrière l’exploration des ruines, image romantique par excellence, Jean-Yves Jouannais échafaude un texte à double-fond. Plus que les faits historiques, ce sont les récits qu’on en a tirés qui intéressent l’auteur, la transmission de cet héritage belliqueux. A moins que Jouannais, comme il l’énonce dans le texte qui ouvre L’Usage des ruines, ne soit pas l’auteur de ces lignes, mais un personnage, simple marionnette entre les doigts de l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas… Quête insoluble de la mélancolie, réflexion sur l’art (“L’art ne peut être qu’obsidional, produit sous la contrainte du blocus de l’obsession”), cette fiction gigogne est traversée par les figures de l’enfant, de l’étranger. Et par cette mélancolie “obsidionale”, hésitante et doucereuse, qui semble nous avoir habités depuis toujours sans que l’on ait su, jusqu’ici, lui donner un nom.

Emmanuel Evzerikhin 23 aout 1942 StalingradSeptembre 2012, 150 pages, 17 euros.

L’Enfance d’Alan, de Emmanuel Guibert – éd. L’Association

Enfance Alan Emmanuel Guibert L AssociationC’est sur l’île de Ré, en vacances, qu’Emmanuel Guibert rencontra un retraité américain avec lequel il se lia d’amitié, il y a presque vingt ans. De l’histoire de sa vie, Guibert tira d’abord le magnifique triptyque La Guerre d’Alan, consacré aux pérégrinations du soldat Alan Ingram Cope durant la Seconde Guerre mondiale. Cette fois, il se concentre sur ses souvenirs d’enfance, dans la Californie de l’entre-deux-guerres. La Californie d’autrefois, avant que sa population ne double brusquement après 1945, et que les voitures et le béton ne la submergent. Celle qui sentait le citron, et dont les plages sauvages étaient bercées par le chant des coyotes et les cris des pumas.

Comme il l’avait déjà fait avec la première trilogie consacrée à Alan, Emmanuel Guibert parvient à rendre palpitant l’aspect documentaire de son récit. La famille de Cope, la mort de sa mère, le choc de la crise de 1929, le séisme de 1933, le bonheur chiche d’une jeunesse paisible, les jeux, les copains, Dieu… L’Enfance d’Alan explore avec nostalgie un monde désormais disparu. Le bourdonnement d’un insecte dans le conduit de chauffage, une route féerique scintillant de décorations de Noël ou le charisme surnaturel d’un oncle descendant d’une locomotive rugissante sont autant de pièces qui forment le tissu lacunaire et incohérent de l’enfance. Bienvenue dans l’âge où quelques idées ridicules, souvent semées par les adultes, peuvent marquer à jamais. Un âge où les événements cruciaux paraissent sans importance mais où, par contre, un moment complètement anodin deviendra inoubliable.

Avec une intelligence narrative hors pair, Emmanuel Guibert donne à son récit une universalité touchante. Plutôt que d’illustrer platement les propos d’Alan Cope, fonctionnant comme une voix-off, il parvient à se fixer sur des détails, des objets, comme un souvenir vague dont il ne subsisterait plus que quelques bribes. La précision photographique de son dessin est contrebalancée par l’omniprésence du blanc, empreinte vide du temps et de l’oubli, qui donne à ses compositions la grâce éthérée d’un rêve. Un rêve insouciant, brutalement interrompu par l’irruption d’un drame qui précipitera Alan dans le monde adulte.

Enfance Alan Emmanuel Guibert L Association extrait dessinEnfance Alan Emmanuel Guibert L Association extrait dessinEnfance Alan Emmanuel Guibert L Association extrait dessin

Septembre 2012, 160 pages, 19 euros.

Tohu-Bohu, de Shin’ya Komatsu – éd. Imho

Tohu-Bohu Shinya Komatsu Imho mangaOuvrir Tohu-Bohu, c’est mettre le pied dans un univers fantasmagorique, où l’émerveillement devient la norme. Shin’ya Komatsu écrit des historiettes comme on fouillerait un coffre à jouets dans lequel marionnettes, animaux fabuleux et voitures colorées s’animeraient soudainement. Ici, des pluies d’ampoules obscurcissent un ciel où les nuages sont des carrés de sucre, des cimetières de dinosaures refont surface après une tempête de sable, les enfants sont des pantins mécaniques, et des œufs saugrenus apparaissent, pondus par des oiseaux de bois. Dans un monde qui mêle la candeur de l’enfance à la fantaisie du rêve, le trait rond et touffu du démiurge japonais rend possible l’impossible. Au point que certains récits se conçoivent comme de simples balades : la traversée de l’extravagant décor suffit à nous enchanter.

Bric-à-brac futuriste, Tohu-Bohu invoque autant Jules Verne que Alice au pays des merveilles ou Little Nemo. Shin’ya Komatsu pioche dans l’imaginaire du XIXe siècle et la culture populaire occidentale comme Osamu Tezuka ou Hayao Miyazaki avant lui, tout en s’inspirant beaucoup de l’art moderne. Le surréalisme de Magritte, les paysages infinis de Dalí ou les images prégnantes de Giorgio De Chirico s’immiscent dans ces pages, comme l’ombre désincarnée de cette fillette au cerceau échappée même de la toile Mélancolie et mystère d’une rue (1914). Ces emprunts attisent d’ailleurs une certaine gravité, qui affleure derrière la naïveté de Rem, le gamin curieux et savant qui apparaît régulièrement au fil des pages. Une rivière qui absorbe les âmes, un serpent noir ventru ou l’évocation de la fin du monde imminente font planer sur ce manga onirique une menace irrationnelle. Comme si la magie de Shin’ya Komatsu, fragile, reposait sur un équilibre extrêmement précaire. Ensorcelant.

Tohu-Bohu Shin'ya Komatsu Imho manga extraitTraduit du japonais par Aurélien Estager, septembre 2012, 192 pages, 14 euros.

Pepito, de Luciano Bottaro – éd. Cornélius

Pepito Luciano Bottaro Cornelius couverturePepito a failli être oublié. Perdu parmi les dizaines de “petits formats”, ces bandes dessinées populaires des années 1950-1960 qui ne brillaient ni par leur personnalité ni par leur qualité. Menacé par le succès des biscuits du même nom, et par un procès de Danone pour déposséder Bottaro de sa création, heureusement gagné par l’auteur italien disparu en 2006. Amoureusement ressuscité par les éditions Cornélius, le petit pirate peut enfin reprendre le combat contre ce fieffé coquin de gouverneur La Banane.

Car à Las Ananas, sur cette île imaginaire des Caraïbes, règne un potentat ignare, juste capable de créer de nouveaux impôts (notamment sur l’air que les pauvres respirent) et de jeter aux cachots ceux qui ont eu l’outrecuidance de ne pas penser comme lui. Heureusement, Pepito veille. Bien qu’il soit un pirate, le jeune capitaine est avant tout un héros aux principes chevaleresques. Alors, avec son équipage composé de fiers-à-bras alcooliques, de perroquets gouailleurs et d’une poignée de flibustiers pittoresques, il veille à rétablir la justice en tenant tête au visqueux gouverneur La Banane – au point que Louis XIV himself l’appellera à la rescousse.

Dans ce premier volume (l’éditeur en prévoit trois), toutes les histoires datent de la décennie 1958-1968. Souvent assisté de Carlo Chendi, Luciano Bottaro façonne des récits fringants, pleins de joie et d’humour, peuplés de méchants grotesques, d’inventions loufoques et d’animaux surprenants, qui rappellent l’univers fantaisiste d’Osamu Tezuka. Dans la veine de Zorro, du pirate Sandokan d’Emilio Salgari ou des romans d’aventure de Robert L. Stevenson, les tribulations de Pepito sont idéalement mise en image par le trait bonhommes et sémillant de l’Italien. Loin de ne reposer que sur la nostalgie qu’elle dégage, cette série bourrée d’allégresse ne devrait avoir aucun mal à séduire une nouvelle génération de (jeunes) lecteurs.

Pepito Luciano Bottaro Cornelius dessin extraitAoût 2012, 256 pages, 25,50 euros. Préface de David Amram.

Simenon, Ellroy : ils ne pensent qu’à ça

Certains auteurs de polar auraient-ils un problème avec les femmes ? Il y en a tout cas deux que la question travaille notoirement : Georges Simenon et James Ellroy. Comme le confirment l’essai de Michel Carly sur Simenon et les femmes (2011) et la confession masturbatoire de James Ellroy, La Malédiction Hilliker (2011). Par Clémentine Thiebault.

L’essayiste (Michel Carly donc) nous avertit d’emblée que l’image du taureau insatiable qui colle à la peau de l’auteur belge est une légende, le cabotinage sur les dix mille femmes qu’il aurait connu, une boutade. Simenon n’est donc pas un serial fucker, se contentant d’assumer discrètement “une santé exubérante, une virilité peu commune et une ardeur triomphante” sans doute aiguillonnée par la peur de la solitude et la vision idéale du couple qui le hante. Le problème n’est donc pas là. Ellroy, lui, nous rassure tout de suite. S’il assume son image de coureur de jupons et de bouffon de droite, son rapport aux femmes est ce qui “nourrit une part essentielle de cette quête de lui-même qu’il a poursuivie durant toute l’écriture de son œuvre ». C’est donc pour la bonne cause.

LTrois chambres a Manhattan Georges Simenon’incontournable question du rapport à la mère, difficile bien sûr, se pose très vite. Le Belge, “contraint par la pudeur de l’époque », raconte le désert affectif d’une mère à “la religiosité étouffante », une femme qui le méprise, et évoque alors Balzac qui affirmait qu’un romancier “est celui qui n’est pas aimé par sa mère ». L’Américain, lui, fut abandonné par Jean Hilliker, une mère “à la nudité impassible et abrupte” assassinée à 39 ans et un père, “jean-foutre plutôt beau gosse nommé Ellroy », “l’homme blanc le plus paresseux du monde nanti d’une queue de quarante centimètres”, avouant des activités un tantinet déviantes. De quoi vous filer de sérieux complexes, alimenter une solide mésestime de soi et légitimer un voyeurisme acharné.

1958 jean hilliker james ellroy meurtre dahlia noirEncore prépubères, déjà empêtrés dans une libido compliquée, les deux futurs auteurs confessent alors leurs travers comme une litanie. Ils espionnent les filles aux fenêtres, dans les bars, aux arrêts de bus, dans les parcs. Collent l’œil aux trous de serrures, pistent les filles, rôdent et fantasment. En attendant l’âge de la compulsion. Défilent alors les initiatrices, les copines, les épouses, les maîtresses, les rencontres d’un soir, les partenaires rétribuées, les femmes du monde, les inconnues libertines, les excentriques en goguette, les garçonnes délurées, les danseuses sans pudeur et les vénus tarifées dans pénombre des cabarets, “des pierreuses du trottoir aux hétaïres des maisons de luxe ». “Dans un premier temps filles chastes. Par la suite, une rafale de succès flatteurs.” L’un (Georges) admet en avoir peut-être connu des milliers mais n’en connaître pas une, l’autre (James) voulant que Leurs histoires (celles des femmes) éclipsent La Sienne (celle de sa mère) par leur volume et leur contenu. Le mariage (avec garçonnière) par peur d’être seul, par besoin d’être protégé contre les débordements.

Bref, les femmes c’est pas simple. Encore moins quand se pose le mythe de la muse qu’ils invoquent ou convoquent (trop) rapidement dès que leur est posée la question du sexe faible. Oui, il y a des femmes dans les romans de Simenon – dans une œuvre qui compte près de 9.000 personnages. Un vivier de personnages secondaires bidimensionnels, durs, dépourvus de scrupules ou d’intérêt. Une légion des vieilles filles qui vendent du fil à coudre, de l’encre violette et des épingles, les mères de familles nombreuses, les veuves, les secrétaires, les vendeuses, les receveuses des postes, les institutrices, les petites bonnes qui meublent. Même si bien des hommes fuient dans les romans de Simenon, ou “ratent », selon sa propre expression. Et jamais les femmes. Lire la suite

Les livres, c’est de la balle !

L’Euro 2012 commence, le prétexte parfait pour parler de… lectures. Plutôt que de se taper des résumés de matches écrits avec les pieds, pourquoi ne pas apprécier quelques bons livres sortis ces dernières années ? De la Hongrie au Chili en passant par la France et, évidemment, l’Italie, ici pas de quotas : social, drôle, politique ou poétique, le foot devient un art.

> Adieu au foot, de Valerio Magrelli – éd. Actes Sud

Adieu au foot Valerio Magrelli Actes SudQuatre-ving-dix récits, divisés en deux mi-temps de 45 minutes chacune. Lorsque Valerio Magrelli fait ses adieux à son sport tant aimé, il le fait jusqu’au bout. Sur trois générations, dans un triangle amoureux (du ballon rond) qu’il forme avec son père et son fils, le poète italien livre une flopée de petits textes nostalgiques, légers, érudits ou intimes. Objets fétiches, idoles qu’il n’oubliera jamais, souvenirs héroïques ou ridicules qui ont jalonné sa relation au football : Magrelli construit un kaléidoscope d’images, avec, comme fil rouge, le temps qui passe. De ses premiers émois en crampons au jour où il s’est senti vieux, en passant par l’histoire du baby-foot à ce gardien allemand qui osa uriner en plein stade, il trouve dans le foot une source de poésie, amusante et pleine d’émotions.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli (en collaboration avec René Corona), 120 pages, 17 euros.


> Le Virtuose, de Hernán Rivera Letelier – éd. Métailié

Le Virtuose Hernan Rivera Letelier MetailieLa mine de salpêtre de Coya Sud va disparaître, rasée au nom d’impératifs économiques supérieurs. Baroud d’honneur d’une population condamnée à l’exil, le match contre l’ennemi juré, l’équipe de la ville voisine, prend alors une saveur toute particulière. Or voilà que débarque dans ce village perdu du désert chilien un génie du football… L’occasion pour Hernán Rivera Letelier et sa langue orale, souvent leste, de faire le tour des habitants de ce trou perdu de la pampa, brossant une galerie de personnages délirants qui parviennent, derrière leur façade grossière, à nous confier leurs espoirs, leurs peines, leur résignation ou leurs envies. Une ode au foot dans ses aspects les plus amateurs bien sûr (coups bas et bagarre générale recommandés), avec, en toile de fond, la décrépitude sociale d’un pays aux mains de la dictature.

Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, 160 pages, 17 euros.


> Libre arbitre, de Dominique Paganelli – éd. Babel poches

Libre arbitre Dominique Paganelli Babel pochesDe la Roumanie à l’Argentine, des années 1940 aux coups de gueule du charismatique Robbie Fowler, Dominique Paganelli (non, pas le mec de Canal+) sillonne l’histoire du foot, et rend hommage à ces gestes courageux qui ont coûté la vie à bien des insoumis. Pas les frappes de trente mètres sous la barre ni les coups du foulard, non, mais l’engagement et les liens étroits qu’entretiennent foot et politique. Lorsque les stades deviennent un lieu de torture. Lorsqu’une victoire est un formidable moyen de promouvoir une dictature. Lorsqu’un but a valeur de rébellion, ou que le refus de perdre a le poids d’un affront. Là où le foot dévoile son pire aspect, amnésique et avilissant, mais aussi ses vertus universelles et pacifistes. Onze nouvelles passionnées, dans lesquelles la fiction vient au secours de la mémoire. Pour ne pas que ces “autres” grands moments du football sombrent dans l’oubli. Lire la suite

Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil – éd. Attila

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Attila couverture Julien Couty“Les cinq parties du monde appartenaient aux grandes personnes. Elles disposaient de l’histoire, galopaient à cheval, chassaient, commandaient des navires, fumaient, construisaient pour de vrai, faisaient la guerre, aimaient, sauvaient, enlevaient, jouaient aux échecs. Et les enfants, on les mettait au coin.” Afin de combattre cette crasse injustice, le jeune Lolia et son petit frère Osska imaginent le pays de leurs rêves : la Schwambranie. Ils inventent une géographie, une faune, des dynasties belliqueuses et un panthéon de personnages farfelus à cette île en forme de molaire perdue au milieu de l’océan. Dans ce Neverland manichéen où les méchants ont des noms de médicaments (empruntés aux ordonnances de papa), et où Don Quichotte, Sherlock Holmes et Robinson Crusoe sont toujours là pour donner un coup de main en cas de besoin, Lolia et Osska s’évadent. Mais nous sommes en Russie, en 1917, et la révolution éclate brutalement. Les guerres chimériques sont rattrapées par les vrais combats : “La réputation de la guerre est fortement entamée par la présence du sang”, constate tristement Lolia. Le tsar est renversé, l’idyllique Schwambranie bouleversée.

Chef-d’œuvre d’imbrication, Le Voyage imaginaire, originellement paru en France en 1937, est une poupée russe qui mêle autobiographie, roman initiatique, récit historique, conte et éloge de la révolution. A l’image des mots-valises qui parsèment le langage fantaisiste de Léo Cassil, le réel et l’imaginaire s’emboîtent, s’enchevêtrent, s’influencent. Alors que la mutation brutale imposée par les révolutions de 1917 font de la Schwambranie un endroit rétrograde, le monde réel, sens dessus dessous, gonflé par un vent de liberté, paraît bien plus romanesque. Les repères deviennent flous, le temps semble se dissoudre. Vu à travers les yeux d’un enfant, Russie et Schwambranie se font écho, comme si tout cela n’était qu’un jeu.

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Julien Couty AttilaIndéniablement partisan, Léo Cassil a trouvé dans la révolution un espoir infini. S’il élude certains aspects autoritaires du nouveau régime, il ne nie pas la faim, le froid, la pauvreté, la misère sanitaire, ou l’antisémitisme lancinant. Lorsqu’il enjolive le nouvel ordre, l’écrivain russe n’oublie jamais de verser dans une ironie qui n’épargne personne, pas même les nouveaux venus, comme ce commissaire à l’éducation passablement idiot qui n’a visiblement jamais entendu parler de Gogol. Alors, même si “les contes ne finissent bien que dans les livres”, Léo Cassil tente de croire jusqu’au bout à son utopie, espérant que l’insouciance triomphera… Document fascinant sur une époque de basculement (et rendu plus intéressant encore par l’appareil critique de l’éditeur et la matérialisation des coupes de la censure opérées en 1955), Le Voyage imaginaire est avant tout une œuvre pleine d’esprit. Une ode à la liberté, à ranger aux côtés de Peter Pan, Don Quichotte, Alice au pays des merveilles et Les Voyages de Gulliver.

Réédition, traduit du russe par Véra Ravikovitch et Henriette Nizan, mars 2012, 260 pages, 18 euros. Illustrations de Julien Couty. Postfaces de Vladimir Tchernine et Benoît Virot.