Pepito, de Luciano Bottaro – éd. Cornélius

Pepito Luciano Bottaro Cornelius couverturePepito a failli être oublié. Perdu parmi les dizaines de “petits formats”, ces bandes dessinées populaires des années 1950-1960 qui ne brillaient ni par leur personnalité ni par leur qualité. Menacé par le succès des biscuits du même nom, et par un procès de Danone pour déposséder Bottaro de sa création, heureusement gagné par l’auteur italien disparu en 2006. Amoureusement ressuscité par les éditions Cornélius, le petit pirate peut enfin reprendre le combat contre ce fieffé coquin de gouverneur La Banane.

Car à Las Ananas, sur cette île imaginaire des Caraïbes, règne un potentat ignare, juste capable de créer de nouveaux impôts (notamment sur l’air que les pauvres respirent) et de jeter aux cachots ceux qui ont eu l’outrecuidance de ne pas penser comme lui. Heureusement, Pepito veille. Bien qu’il soit un pirate, le jeune capitaine est avant tout un héros aux principes chevaleresques. Alors, avec son équipage composé de fiers-à-bras alcooliques, de perroquets gouailleurs et d’une poignée de flibustiers pittoresques, il veille à rétablir la justice en tenant tête au visqueux gouverneur La Banane – au point que Louis XIV himself l’appellera à la rescousse.

Dans ce premier volume (l’éditeur en prévoit trois), toutes les histoires datent de la décennie 1958-1968. Souvent assisté de Carlo Chendi, Luciano Bottaro façonne des récits fringants, pleins de joie et d’humour, peuplés de méchants grotesques, d’inventions loufoques et d’animaux surprenants, qui rappellent l’univers fantaisiste d’Osamu Tezuka. Dans la veine de Zorro, du pirate Sandokan d’Emilio Salgari ou des romans d’aventure de Robert L. Stevenson, les tribulations de Pepito sont idéalement mise en image par le trait bonhommes et sémillant de l’Italien. Loin de ne reposer que sur la nostalgie qu’elle dégage, cette série bourrée d’allégresse ne devrait avoir aucun mal à séduire une nouvelle génération de (jeunes) lecteurs.

Pepito Luciano Bottaro Cornelius dessin extraitAoût 2012, 256 pages, 25,50 euros. Préface de David Amram.

Le Retour des Tigres de Malaisie, de Paco Ignacio Taibo II – éd. Métailié

Le Retour des Tigres de Malaisie Paco Ignacio Taibo II Métailié Salgari Sandokan couvertureC’est en 1883 qu’apparaît pour la première fois, sous la plume de l’écrivain italien Emilio Salgari, Sandokan, prince-pirate toujours prêt à lutter contre l’oppresseur et à défendre les faibles. Accompagné du renégat portugais Yañez, le héros malais fait aujourd’hui son grand retour grâce à Paco Ignacio Taibo II, dont les convictions politiques et sociales se sont nourries du “code éthique des Trois Mousquetaires, de la vitalité de Robin des Bois, et de l’anti-impérialisme de Sandokan”. Les Tigres de Malaisie reviennent donc, malgré leurs soixante ans, sortis de leur retraite par l’exécution de plusieurs de leurs anciens comparses. Une diabolique organisation semble avoir décidé de tourmenter les deux compagnons et de semer la mort et la désolation au cœur de la luxuriante Bornéo.

Avec un enthousiasme communicatif et un savoir-faire inégalable, Paco Ignacio Taibo II réinvente l’univers foisonnant de Salgari, sacrifiant au passage un peu de sa fougue pour raviver le parfum désuet de ces aventures feuilletonesques, où les panthères viennent en aide aux gentils, où les méchants portent des masques d’argent. Sciences, superstitions, politique, religion et capitalisme fusionnent, dans ce XIXe siècle vieillissant, en un maelström qui rend possible tous les fantasmes du lecteur. Oui, on peut croiser Rudyard Kipling ou le professeur Moriarty, ennemi juré de Sherlock Holmes, dans un bordel de Ceylan. Sans parler des sociétés secrètes chinoises, des cow-boys de passage, et de réunions machiavéliques qui ont lieu, par snobisme, sur le siège des toilettes d’un club privé.

Taibo oblige, le tout baigne dans un anti-impérialisme moqueur, teinté de clins d’œil à la Commune de Paris, au Capital de Marx et Engels, ou à l’instrumentalisation de l’islam. L’intrusion violente de l’Empire britannique dans cette partie de l’Asie devient le symbole d’un capitalisme avide. Une “civilisation de merde” (dixit Yañez) qui aime “remplacer les chaînes de l’esclavage par les chaînes du salaire de misère prolétaire”, et combat les pirates alors qu’elle doit son implantation dans la région à des corsaires anglais. Mieux formulé, sur l’Angleterre victorienne, ça donne : “Rien de tel qu’un mélange de peur et de cupidité pour pousser à l’action une bête nourrie par une reine imbécile, la vapeur, le charbon et les manufactures textiles.”

Effets de manche, subterfuges, tics de langage, approximations géographiques… Paco Taibo II décuple le rythme d’une intrigue faussement compliquée, saupoudrant le tout d’une once d’ironie bienveillante – comme lorsque Sandokan, après avoir taillé en pièces ses adversaires, lance : “Nous devrions prendre la bonne habitude de laisser en vie l’un de nos assaillants, pour pouvoir l’interroger”. Car plus qu’une reprise de Salgari, Le Retour des Tigres de Malaisie respire Eugène Sue, Karl May, Jules Verne, Victor Hugo, Paul Féval, et se présente comme une déclaration d’amour à tout un genre, celui de la littérature populaire, et à ces personnages immortels qui nous hantent depuis l’enfance. Comme le rappelle le facétieux Yañez : “Je me dis parfois (…) qu’ils ne réussiront jamais à nous tuer et que, si par hasard, ils y parvenaient, personne ne les croira. Parce que, alors, d’autres rêveront qu’ils sont nous.”

Traduit de l’espagnol (Mexique) par René Solis, mai 2012, 310 pages, 20 euros.

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