Nègres jaunes et autres créatures imaginaires, de Yvan Alagbé – éd. Frémok

Negres jaunes et autres creatures imaginaires Yvan Alagbe Fremof frmk couverturePremière scène : le directeur d’un cinéma alternatif engueule lâchement un grand Noir silencieux. “Sans papier, je suis bien gentil de te faire travailler ! On fait tout pour vous aider, alors mettez-y un peu du vôtre, merde !” Deuxième scène : papa et sa grande fille sont dans une voiture. Il lui demande des informations sur son nouveau petit copain, qu’il n’a pas encore rencontré. “J’y crois pas, ma propre fille avec un nègre ! Comment t’as pu me faire ça ? Non mais sérieusement, c’est vrai ou pas ?” En deux pages, Nègres jaunes a déjà réussi à plaquer la pénible toile de fond qui étouffera l’intrigue jusqu’au bout. Mieux, en compactant avec autant d’éloquence cette description du racisme ordinaire, le récit peut immédiatement aller plus loin, dépassant la simple bande dessinée engagée pour construire une œuvre passionnée, brûlante, viscéralement politique. L’histoire d’Alain, sans-papiers, de son amour avec Claire la bien nommée, de Martine, forcée de faire des ménages en attendant un mari qui ne reviendra pas, et de Mario, l’ancien flic qui leur fait miroiter une régularisation pour asseoir un rapport de force malsain.

Autour de Nègres jaunes, déjà paru aux éditions Amok en 2000, gravitent cinq autres récits réalisés entre 1995 et 2011, dont quatre inédits. Dans Amour, Dyaa ou La Valise, les mots semblant se nourrir des éclats de voix des vies qu’ils racontent. Yvan Alagbé y évoque l’exil, la solitude, le rejet. Le déchirement de ces hommes et ces femmes dépossédés de leur propre destinée, rejetés par la France et parfois honnis en Afrique. Le cynisme de la Françafrique aussi, et ces hommes intègres assassinés avec la complicité de Paris, qui n’ont pas droit à leur nom dans le Larousse.

Yvan Alagbe Fremok Negres jaunes et autres creatures imaginaires extraitAnimée par un pinceau impétueux, chaque planche devient le ring d’un corps à corps rugueux et sensuel entre le blanc et le noir. Tour à tour, Yvan Alagbé use de la tendresse, de la fureur, de l’humour, chante une fable ou s’arme d’un réalisme froid pour rendre compte de l’existence de ces “créatures extraordinaires”. Ainsi Carte postale de Montreuil, enchaînement de vues d’un angle de rue que les sans-papiers ont occupé pendant des mois sans jamais s’attarder sur un visage, rappelle que ces créatures, chauffeurs de taxi ou travailleurs invisibles, sont bien là, près de nous, tous les jours. Mais personne ne les regarde. Un album où la rage se mue en une beauté rayonnante, pour mieux déciller nos yeux endurcis.

Mars 2012, 104 pages, 18 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Ecole de la misère, d’Yvan Alagbé.

Portugal, de Cyril Pedrosa – éd. Dupuis

portugal pedrosa dupuis couverture aire libreSimon râle tout le temps, ne prend jamais de décisions, s’enfonce dans un quotidien morne qui le satisfait sans lui plaire. Tandis que sa fiancée, agacée, a de plus en plus de mal à jouer le jeu, lui se complaît dans une sorte d’autoapitoyement et se renferme sur lui-même. Et puis un jour, il est invité à un festival de bande dessinée au Portugal, patrie de ses vacances quand, gamin, il retournait chez sa famille, sur la terre natale de son grand-père, émigré en France.

En partant de sa propre histoire, puisque ces quelques jours au bord de l’Atlantique produisirent réellement un déclic chez lui, Cyril Pedrosa raconte la quête d’identité de ce trentenaire paumé, lassé de subir mollement la vie en ayant l’impression de passer à côté de quelque chose. Et si son héros a forcément beaucoup de points communs avec lui, Pedrosa ne se contente pas de retracer son expérience, préférant à l’autobiographie une vraie fiction, construite et aboutie. De cette manière, il trouve la bonne distance avec son sujet – “L’amour et la honte : ça pourrait être la devise des familles de migrants” – et arrive à creuser son personnage, mais aussi ses relations avec son père, sa famille française, ses cousins portugais, sur plus de  250 pages sans que l’on ne s’ennuie un instant.

L’effet est d’autant plus prégnant que l’on a l’impression que l’auteur s’affirme, se libère et se déploie en même temps que son personnage progresse dans son cheminement. Les graphismes sont aériens, virevoltants, le trait fiévreux, et les superbes couleurs ne sont pas là juste pour faire joli, mais deviennent, au fil de l’album, un moyen d’expression à part entière, révélant un dessinateur relâché, en pleine possession de ses moyens. Au point de signer un album qui, derrière son foisonnement, repose en fait sur une simplicité et pureté émouvantes.

Portugal extrait pedrosa dupuis aire librePortugal extrait pedrosa dupuis aire libre Portugal extrait pedrosa dupuis aire libre

Août 2011, 270 pages, 35 euros.