Petite sélection de bandes dessinées moites

> Démoniak – éd. Frémok (6 volumes parus)

Demoniak FremokAvec Démoniak, la bande dessinée renoue avec la mentalité libertaire, faisant du sexe le catalyseur d’une libre-pensée dissidente et violemment provocatrice. Profanateur du bon goût, l’insaisissable Démoniak puise son inspiration dans le feuilleton, dans les détournements salaces des Tijuana Bibles et dans l’exotisme des pulps pour mieux déformer l’actualité. Avec une irrévérence crasse, chaque épisode, porté par un noir et blanc perturbé par des intrusions de rouge sang, met en scène des politiques ou des célébrités au nom hypocritement déformé dans des positions pour le moins compromettantes. Scandaleux, impitoyable et terriblement excitant.

32 pages par volume, 9 euros pièce. Plus d’informations sur le site de Démoniak.

 

> Necron, de Magnus – éd. Cornélius (série en 7 volumes)

Necron Magnus CorneliusErsatz du monstre de Frankenstein, Necron est une bête musculeuse et puissamment bâtie (à tous points de vue), créée par un savant fou, ou plutôt une savante folle : Frieda Boher. Avec son homme-objet aux airs de Golem vicieux, elle s’embarque dans des aventures délirantes. Le dessin voluptueux de l’Italien Magnus fait de cette série l’une des plus drôles et des plus abouties de la bande dessinée populaire, dont l’érotisme n’a d’égal que l’insatiable énergie. Un classique, symbole de l’insouciance délurée des sixties.

Environ 220 pages par volume, 16 euros pièce.

 

> Filles perdues, de Alan Moore & Melinda Gebbie – éd. Delcourt

Après les super-héros, l’histoire ou les classiques du fantastique, Alan Moore s’attaque à Peter Pan, au Magicien d’Oz et à Alice dans une odyssée pornographique abyssale. En parfaite osmose avec les graphismes très art nouveau de son épouse Melinda Gebbie, l’Anglais bâtit une ode à l’amour et à la liberté qui, derrière sa sensualité charnelle, réfléchit sur nos tabous sans se départir de son humour coutumier. Avec, en arrière-plan, la menace imminente de la Première Guerre mondiale. Un monument de la bande dessinée pour adultes.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Capuron, 320 pages, 49,90 euros.

 

> L’Ile Panorama, de Suehiro Maruo, d’après Edogawa Rampo – éd. Casterman

Suehiro Maruo s’appuie sur un trait raffiné pour nous embarquer dans un univers tourmenté, entrelaçant érotisme et grotesque. Adaptation d’un roman de Rampo, L’Ile Panorama raconte l’usurpation d’un écrivain raté, qui prend la place de son sosie, un industriel richissime, à la mort de celui-ci. A la tête d’une fortune colossale, il entreprend alors de recréer le paradis sur terre. Sur une île percée de tunnels sous-marins, couverte de jardins luxuriants et de recoins discrets où l’on peut s’ébattre avec des nymphes, Maruo donne vie à un Eden étourdissant et sensuel. Angoissant, aussi…

Traduit du japonais par Miyako Slocombe, 276 pages, 13,50 euros.

 

> Collection BD Cul – éd. Les Requins Marteaux (3 volumes parus)

L’an dernier, les Requins Marteaux ont lancé BD Cul, pastiche des albums débauchés des années 1970. Petit format, maquette lubrique, humour salace : tout y est. L’originalité réside dans le choix des auteurs, issus de la bande dessinée indépendante et peu familiers du genre. Aude Picault a ainsi inauguré la collection avec Comtesse, récit poétique et léger dans lequel la frontière entre fantasme et réalité se brouille jusqu’à nous perdre. Hugues Micol a signé le second album de la série,  La Planète des Vülves, parodie indécente des séries Z, avant que Morgan Navarro ne prenne la suite avec l’hilarant Teddy Beat.

De 10 à 13 euros pièce.

 

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Le Royaume, de Ruppert & Mulot – éd. L’Association

Une fois la table débarrassée et la vaisselle faite, vous pouvez enfin déplier ce grand format (40×58 cm quand même) et vous plonger dans la lecture de l’étonnant Royaume. Toujours prompts à se remettre en question et à renouveler leur mode d’expression, Florent Ruppert et Jérôme Mulot délaissent le format livre au profit d’un immense journal de 28 pages. Le fameux Royaume dont il est ici question, c’est le royaume des cieux, le royaume de l’au-delà, le royaume des morts, bref : l’après. L’ailleurs. “La probabilité qu’une vie après la mort existe est vraisemblablement très faible, mais la probabilité que cet au-delà ressemble à ce que décrivent les religions est, à coup sûr, totalement nulle.” Voilà la note d’intention qui régit cette exploration insolente de l’univers céleste. Alors, s’il n’y a pas de Dieu(x), s’il n’y a ni Enfer ni Paradis, s’il n’y a pas de lumière au bout du tunnel, que reste-t-il ?

Partant de faits divers aussi sordides qu’hilarants, Ruppert & Mulot montent une histoire en forme de puzzle, dévoilant pièce après pièce les facettes de ce monde de l’après : des objets flottent dans un espace indéfini, les réincarnations sont soumises au bon vouloir d’une bonne femme mal lunée, les gens picolent ou se défoncent (“Après avoir été informé de la non-existence de Dieu, chaque croyant se voit offrir un astéroïde d’héroïne qui remplace pendant un temps la béatitude post-mortem promise par les religieux.”). Quant à la lune, elle s’avère constituée d’un amas moite et confus de milliers de corps nus partouzant. Dans le fond, mort ou vif, rien ne change vraiment. Derrière la provocation évidente de cet Eden démythifié et leur réjouissant humour punk, R&M singent le grotesque de notre société, ridiculisent les inquiétudes et les certitudes illusoires qui régissent notre pensée.

Comme toujours, ils ne laissent rien au hasard. Le format journal permet d’abord de composer une mise en page en parfaite adéquation avec le sujet. On voit apparaître les rubriques, les feuilletons, les brèves, comme dans un quotidien. Les magnifiques planches célestes, sur fond de nuit étoilée, nourrissent l’atmosphère extraordinaire de l’album, tout comme le découpage des histoires, toujours changeant, comme en apesanteur, mais parfaitement fluide à la lecture. Le jeu des corps, obsession récurrente de l’œuvre de Ruppert et Mulot, les mouvements cinématiques des personnages ou les interstices répétitifs qui fonctionnent comme le refrain d’une chanson donnent à ces pages démesurées des airs de symphonie visuelle. Sur ce support singulier, beaucoup plus souple que les traditionnels albums, ils peuvent poursuivre, comme à l’accoutumée, leur collaboration avec le lecteur, chargé de trouver la solution de devinettes, de découper, de plier, et même de loucher en 3D. Une réussite à tous points de vue, tant le duo de L’Association sait louvoyer avec ce ton ludique, absurde, désopilant, satirique et intelligent qui fait de chacune de ses nouvelles parutions une expérience unique.

Janvier 2011, 28 pages, 9,50 euros.