Les Nuits blanches d’Edimbourg, de Barry Graham – éd. Pulse/13e Note

Les Nuits blanches d Edimbourg Barry Graham Pulse 13e noteEntre son Ecosse d’origine et ses Etats-Unis d’adoption, l’ancien boxeur devenu bouddhiste et écrivain trouve toujours le moyen de nous embarquer dans des taudis minables. Des chambres gelées, où le chauffage coûte trop cher pour qu’on l’allume. Des immeubles dangereux, assiégés par des types juste bons à vous casser la figure. L’Ecosse, particulièrement, apparaît comme une nuit interminable, grise, froide et humide. “On n’est pas le seul pays à posséder un endroit comme ça. Les Russes en ont un aussi. Ils l’appellent Sibérie et l’utilisent comme un bagne. Nous, on l’appelle Inverness et on y vit.” Edimbourg et Glasgow ne semblent pas vraiment plus accueillantes. Certains s’y font crever les yeux, d’autres doivent déménager pour échapper à une vengeance, tandis qu’un “monstre” sillonne les routes de campagne, arrachant le cœur des jeunes filles. Les tabassages meurtriers rythment un quotidien morose, ankylosé par la drogue et la pauvreté. Beaucoup essaient de s’en sortir, peu y parviennent.

Au milieu de ce chaos, l’écrivain écossais progresse comme un entomologiste. Dans ces dix-sept nouvelles, parfois inégales, principalement écrites entre la fin des années 1980 et la première moitié des années 1990, il prend des notes, décrit ses congénères avec précision, dans un style comportementaliste. Même quand il parle de lui-même, qu’il se souvient des femmes qu’il a connues ou tente de raviver le souvenir de Françoise, son amour disparu, fiction, autofiction et réalité se mêlent. L’ancien fossoyeur raconte le désespoir de deux gamins lassés de la fureur de leurs parents (dans la sidérante nouvelle Va-t’en le plus tôt possible), suit la rédemption d’un boxeur héroïnomane (Ce qui se passe), devine le drame derrière un couple à la dispute pour le moins grotesque (Retenir l’aube). Sans effort apparent, Barry Graham saisit la fragilité du monde qui l’entoure, l’instant où l’on chavire dans une violence toujours en embuscade ; le moment absurde, mi-grotesque mi-pathétique, qui survient quand on ne l’attend plus. Un recueil sur la fugacité des relations humaines, qui ne laissent derrière elles qu’une nostalgie vite embuée par l’oubli.

Traduit de l’anglais par Marie Chabin, mai 2012, 256 pages, 8 euros.

Exit Music, de Ian Rankin – éd. Le Masque

Générique de fin pour John Rebus. Dans dix jours, c’est la retraite. Jack Palance vient de mourir, quelques heures à peine avant que le footballeur Ferenc Puskas, le légendaire Hongrois du Real Madrid, ne suive le même chemin. Sale temps pour les héros. La cigarette n’est plus autorisée dans les pubs, désormais embaumés par les seules vapeurs éthyliques, et la petite bourgade provinciale qu’est Edimbourg se la joue métropole internationale, espère l’indépendance et se laisse dévorer par ses envies d’argent frais. Même les méchants ont changé : désormais ils portent des costards bien coupés, se présentent comme des hommes d’affaires respectables, et leur immoralité rime malheureusement avec légalité. Que reste-t-il alors à ce dinosaure de John Rebus ? La foi, un peu. L’intuition, parfois. Mais surtout cette obstination, aveugle et anachronique, qui lui apporte plus d’ennuis qu’elle ne résout les crimes : c’est finalement avec l’establishment ou avec sa hiérarchie qu’il rencontre le plus de problèmes, et non pas avec les bandits qui sont censés lui mener la vie dure.

Sur une intrigue qui bifurque sans cesse, rendue plus dense encore par la tension qui grandit au fur et à mesure que le gong de la retraite approche, Ian Rankin signe un roman mélancolique, désabusé, hanté, finalement très émouvant et très profond malgré sa retenue. Perdu entre ses envies de vengeance, ses fantasmes de justicier et la basse réalité de la vie, Rebus s’égare dans une histoire sans gloire, terrifié à l’idée de devenir un retraité paisible pendant que dehors, les bandits courent toujours. Loin des clichés habituels des derniers jours du bon flic qui résout pile à l’heure l’enquête de sa vie, Exit Music se traverse comme une dernière nuit d’errance résignée dans les ruelles sombres et glacées de l’hiver d’Edimbourg, lorsque l’on sait qu’au petit matin, malgré les coups et l’alcool, on retrouvera son chemin, réchauffé par les premiers rayons du soleil.

Traduit de l’anglais (Ecosse) par Daniel Lemoine, octobre 2010, 450 pages, 22 euros.