La Demeure éternelle, de William Gay – éd. Seuil policiers

La Demeure eternelle William Gay Seuil policiersA Mormon Spring, dans le Tennessee rural des années 1940, le temps semble s’écouler au ralenti. Des chèvres efflanquées parcourent des vallons misérables, au cœur d’un paysage de ruines sur lequel la forêt semble reprendre le dessus : une poignée de baraques qui rouillent sur place, des murs osseux, des potagers faméliques. On se croirait dans “un pays où la civilisation aurait périclité et disparu, où les dieux seraient devenus vengeurs et pervers, forçant les habitants à ramasser ce qu’il leur restait de leurs pauvres existences et à fuir.” Sur cette terre où certains aiment enfiler des cagoules blanches pour imposer leur point de vue, les habitants semblent être retournés à l’état sauvage. Alors, comme dans la jungle, le plus cruel est le chef. “Aussi insensible, aussi implacable qu’un dieu de l’Ancien Testament”, Dallas Hardin tue, brûle, détruit tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Après avoir fait son beurre sous la Prohibition en fabriquant de l’alcool de contrebande, il est désormais à la tête du lieu de débauche local, son whiskey et ses putes se chargeant de vider les poches des soldats en permission.

Dans cette contrée de taiseux, chaque mot prononcé a valeur de discours. Chaque geste devient un événement, et se pare d’une aura biblique. L’écriture de William Gay (1943-2012) suit le même principe. Hiératique, majestueuse, gorgée de significations métaphoriques, elle trouve dans sa lenteur un lyrisme digne des tragédies antiques – pour un peu, on entendrait presque le bruit de la mousse agrippée sur les troncs humides. Si l’écrivain américain prend tranquillement le temps de creuser ces personnages pendant le premier tiers du roman, il ne lui faut pourtant que quelques lignes pour nous hypnotiser. Car ici, le gris n’existe pas. Il n’y a que du noir et du blanc. Les sentiments sont simples, rugueux, essentiels, comme exacerbés par la présence envahissante de la nature. Alors, lorsque le jeune Nathan décide de s’élever contre le diabolique Hardin, l’affrontement est impitoyable. Dans ce monde obscur et brûlant, si l’on hait, c’est jusqu’à la mort. Si l’on aime, c’est jusqu’à la mort.

The Long Home. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, septembre 2012, 340 pages, 21 euros.

Adieu Gloria, de Megan Abbott – éd. Le Masque

Peut-on faire plus cliché que le personnage de la femme fatale ? Sublime mais venimeuse, Gloria est de cette trempe : une vipère mortelle perchée sur des jambes à se damner. La coqueluche des caïds de la mafia, dont elle gère les recettes des casinos et des hippodromes. Megan Abbott s’applique à mettre en place un décor familier, très classique, celui des vieux romans noirs : Cadillac Eldorado rutilantes, robes soyeuses, restaurants aux banquettes acidulées, et tables de jeux enfumées où l’on peut tout perdre, jusque son âme. Avec, au-dessus de cet amas de stupre et de billets verts, l’ombre du Milieu, infatigable machine à engranger les bénéfices et à faire disparaître les corps des gêneurs.

Seulement, si Megan Abbott use de tous ces clichés, c’est pour mieux imposer son ton âpre et son histoire atypique. Une histoire de femmes, dont les hommes sont quasiment exclus. Celle d’une jeune comptable qui s’ennuie et devient l’assistante de la capiteuse Gloria, avant de s’enticher d’un playboy flambeur et de trahir sa patronne. S’ensuit alors un duel implacable, dont une seule sortira indemne. L’intrigue est simple, prenante, entretenue par des rebondissements adroits, mais là n’est pas le plus important. Megan Abbott limite en effet au maximum les scènes d’action. Toute la tension de son roman, vu à travers les yeux de la jeune traîtresse vénale, se concentre dans des dialogues subtils, pétris de sous-entendus, d’amour et de haine mêlés, ou dans des épisodes terrifiants cristallisant la lutte à mort entre Gloria et sa disciple. Aux antipodes de l’élégant décor, l’écriture de l’Américaine, rêche et acérée, instille à ces années 1950 une fureur lancinante, qui laisse deviner l’issue tragique de ce face-à-face acharné. Une relecture féroce et ingénieuse des mythes du roman noir américain.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, février 2011, 260 pages, 19,50 euros.

Code de l’honneur et du duel, de Georges Breittmayer, illustré par Nawelle Saïdi – éd. Baleine

Battez-vous sérieusement ou ne vous battez pas.” Pour Georges Breittmayer, le duel n’est pas un jeu, ni cette mascarade à la mode où l’on tire en l’air de peur que le sang ne coule. Au sortir de la Grande Guerre, ce fameux bretteur, fondateur du Comité d’escrime de la ville de Paris en 1909, s’acharne à préciser les règles strictes du duel, à rappeler quelles armes, quels vêtements, quel comportement, quelle étiquette font un vrai combat. Derrière la codification à l’extrême de l’affrontement, apparaît, en creux, le profond traumatisme de la guerre, des boucheries de Verdun et des années de luttes dans les tranchées : le code du duel semble vouloir dresser sa législation pointilleuse contre la mort aveugle, cruelle, absurde, impitoyable, qui a saigné l’Europe entière.
Au coeur de ce règlement prosaïque et (trop) sérieux, Nawelle Saïdi distille ses illustrations décalées, qui donnent aux recommandations de Georges Breittmayer une nouvelle épaisseur en lui conférant un second degré pétillant. Très élégants, tout en retenue, les dessins collent parfaitement à l’atmosphère du livre : sans jamais ridiculiser les propos de l’auteur, ils apportent une touche de légèreté et de recul, une pointe d’humour subtile qui relativise le texte et, finalement, redonne vie à des mots qui sinon n’auraient plus grand intérêt. La magnifique maquette de ce curieux petit volume – relevée par ce rose éclatant qui jure avec l’austérité des consignes prodiguées – ajoute encore au charme de ce livre insolite et singulier. Au point de nous donner envie de provoquer son prochain pour utiliser les procès-verbaux pré-rédigés, à découper en fin d’ouvrage.

Octobre 2010, 110 pages, 15 euros.