Thérapie de choc pour bébé mutant, de Jerry Stahl – éd. Rivages

Par Clémentine Thiebault

Thérapie de choc pour bebe mutant Jerry Stahl Rivages

Quand Lloyd rencontre Nora dans un car, il fuit Tulsa et les possibles conséquences du braquage remarquablement foiré d’une pharmacie. C’est un écrivain raté, le genre d’écrivain dont vous n’entendrez jamais parler. “Le type qui lisait attentivement les textes sur les boîtes de céréales quand il était petit en rêvant de devenir Ernest Hemingway, puis qui a grandi et a fini par écrire les textes pour boîtes de céréales”, devenu par défaut rédacteur de notices pharmaceutiques – “par exemple et sans vouloir me vanter, c’était mon idée de parler de la zone rectale en disant ‘fuites anales’ plutôt que ‘pertes intestinales’”. Un spécialiste des effets secondaires ayant choisi la dope comme instrument de survie, la chute comme élan, le fond comme élément, peut-être “parce qu’une fois que vous vous êtes départi de votre dignité, tout devient plus facile“.

Les Dépendants Sexuels Anonymes pour faire “l’expérience du miracle de la guérison, de la joie terrible de la rechute, et puis celle de la libération qui suivait les deux“, les désintox – “onze. Ou huit. Trois en Arizona, en tous cas” – parce que toucher le fond était un bon point de départ pour un livre. Pas pour une vie. Un boulot comme une rédemption pour jesusmhabite.com, le site de rencontres pour célibataires chrétiens parce qu’il faut bien tenter quelque chose. La fuite et Nora qui dort sur son siège. Le tatouage (une tête de berger allemand prêt à mordre, au dessus “papa” écrit en lettres gothiques), des bouffées d’empathie et ce qu’on appelle le plaisir. “Tu es si jolie quand tu respires par la bouche.

Nora, enceinte, qui a décidé de faire de son corps un instrument de lutte, de son foetus une expérience de vengeance, un étendard du toxique qui, exposé à toutes les substances chimiques deviendra la preuve vivante (?) de la nocivité du monde. Un plan parfait pour un spécialiste des effets secondaires amoureux qui découvre que “la seule façon de bannir une obsession réellement horrible, c’était de nourrir une obsession pour quelque chose d’encore plus odieux”.

Défonce, paranoïa, amour, violences et lucidité passagère dans ce mélange détonnant d’autodérision et de brutal propre à Jerry Stahl, punk lettré qui a compris mieux qui quiconque que la vie en Amérique de nos jours était “plus quelque chose qu’on traite que quelque chose qu’on vit”.

Happy Mutant Baby Pills. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis Nolent, septembre 2014, 300 pages, 22 euros.


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L’interview de Jerry Stahl et l’article sur son précédent roman Anesthésie générale.

Prague, faubourgs est, de Timothée Demeillers – éd. Asphalte

Prague faubourgs est Timothee Demeillers AsphalteIl y a sept ans, Marek est parti. Au moment où tout le monde fêtait la fin de l’URSS, la liberté, le renouveau, le futur souriant, l’arrivée de la société de consommation. « Alors que tout se colorait », lui a déserté de l’autre côté de l’Atlantique. La mort de son père le fait brutalement revenir à Prague, le confrontant à une ville qu’il peine à reconnaître, et au souvenir douloureux de son amitié avec Jakub, perdue pour les yeux de la belle Katharina, qu’ils aimaient tous les deux.

Comme son titre l’indique, le sujet de ce récit polyphonique est bien la capitale tchèque. Les points de vue de Marek le revenant, de Jakub qui n’a cessé de s’enliser, et de Scott le jeune touriste américain, s’entrechoquent pour former un portrait amer de la ville bohème, transformée en un paradis pour touristes libidineux, pressés de vérifier si tous leurs clichés sur la région sont vrais. Et évidemment, grâce à l’application que mettent les autorités à satisfaire les visiteurs et à bonifier cette « richesse numéro un » qu’est le tourisme, ils le seront : l’alcool n’est pas cher, la bouffe dégueulasse, et les filles, même si elles ne ressemblent pas toutes à la bombe d’Europe de l’Est espérée, ne décevront pas non plus.

Pour son premier roman, Timothée Demeillers impressionne par sa manière de mener sa barque alors que son texte ne contient pas vraiment d’action (même si le dénouement entre Marek et Jakub est réussi). Tout tient à la force de son style et l’habileté avec laquelle, à travers ses trois narrateurs, il brosse le portrait d’une Prague vidée de son sang, passée sans transition de la cité grise planquée derrière le Rideau de fer à ce décor en carton-pâte fabriqué sur mesure pour les hordes d’Occidentaux en mal de sensations fortes. Des espoirs nés de la révolution de velours, ne reste qu’une sorte de gigantesque bordel à ciel ouvert, où certains boivent pour s’amuser pendant que d’autres boivent pour oublier. « Du moment qu’ils entendaient une langue qui sonnait slave, que les types avaient des gueules imbibées d’éthanol et que les nanas ressemblaient à des actrices de X, ça leur suffisait, le dépaysement culturel était complet et Prague au temps du libéralisme et du tourisme de masse se retrouvait inexorablement rattachée au grand frère russe. »

Octobre 2014, 160 pages, 16 euros.

Born to be Wild : Dennis Hopper, de Tom Folsom – éd. Rivages Rouge

Born to be Wild Dennis Hopper Tom Folsom Rivages RougeEn grandissant dans les années 1990, on ne comprenait pas trop la notoriété de cet acteur certes charismatique mais cantonné à des seconds rôles de méchants dans des blockbusters tape-à-l’oeil comme Speed ou Waterworld. On avait aussi croisé ses yeux gris de prédateur vicieux lors des mornes soirées « Hollywood Night » sur TF1, dans des téléfilms à la limite du grotesque. Et puis, on a découvert Apocalypse Now, Blue Velvet, Easy Rider, et commencé à piger pourquoi ce type avait une aura particulière.

Car la carrière de Dennis Hopper brasse large. Elle s’étale d’un premier rôle dans l’ombre d’un James Dean qui le hantera toute sa vie (La Fureur de vivre, 1955) à un featuring avec Gorillaz. Elle concilie l’inconciliable, tant le rapport semble ténu entre les expos photo de ce pote d’Andy Warhol et ce héros de la contre-culture qui finit par soutenir ouvertement George W. Bush. Disparu en 2010, Hopper ne pouvait entrer dans le format du biopic hagiographique. Coup de chance, il aura eu la bio qu’il méritait. Avec Born to be Wild, Tom Folsom livre un texte survolté qui se fout de la chronologie, et fait impunément le choix de la légende quand la vérité ne lui semble pas à la hauteur du personnage. La vie ponctuée de longues éclipses de cet admirateur de Marlon Brando se mue ici en odyssée dantesque, mise en abyme du film maudit réalisé par Hopper : The Last Movie.

Cet exercice de funambule aurait pu tourner au récit sans queue ni tête. Mais entraîné par son enthousiasme et son style échevelé, Folsom transforme les interviews qui lui ont servi de matière première à son récit en une collection de scènes endiablées, alimentées à la coke et à la folie d’un homme qui voulut n’en faire qu’à sa tête dans l’univers lisse et calibré d’Hollywood. Et qui, avec Easy Rider, réussit l’inconcevable : révolutionner cette vieille machine bien huilée qu’était le cinéma à papa des années 1960. Parfois sordide, souvent flamboyant, le Hopper de ce Voyage dans le rêve américain s’avère à l’image de sa devise : « Vois un film, sois un film. »

Hopper : A Savage American Journey. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stan Cuesta, septembre 2014, 300 pages, 22 euros.

La Faux soyeuse, de Eric Maravélias – éd. Gallimard/Série Noire

Par Clémentine Thiebault

La Faux soyeuse Eric Maravelias Gallimard Serie NoireParis, septembre 1999. Dans un taudis et partout, la canicule encercle la déchéance d’Eckel le taré et tout. Ce qu’il reste de Fanck le ouf. Un corps pitoyable vaincu tantôt par la dope, tantôt par le manque, la maladie, la souffrance et la peine. Et le chaos des souvenirs.

Les années 80, la sortie de l’adolescence et la banlieue qui découvre la poudre en masse. L’union qui fait la force, le fric qui fait désormais l’union. Les magouilles, la violence, le deal et la mort. Les heures fastes. Puis la dope « cette pute », « salope infâme » qu’ils s’injectent et la dépendance. Le vol, les mensonges, le manque qui suinte, la crasse, le désespoir. Les couleurs abîmées, les odeurs faisandées. Les suées, le VIH, la pourriture, les symptômes qui étrillent la nuée des criquets – « l’expression que les jeunes dealers ont collé aux toxicos. Ils déboulent sur un plan en masse, venus d’on ne sait où. Comme ces bestioles sur un champ ». L’avenir en forme de cercueil. La destruction de Franck et d’autres. La trajectoire furieuse d’une génération qui plonge dans le chaos « sans exemple vivants de la déchéance pour inspirer la crainte ».

L’histoire de Franck, celle de l’auteur aussi et d’un monde, entre commotion romanesque et adresse documentaire. Une langue à vif, une écriture qui écorche, qui pointe l’incohérence des fantasmes télégéniques des mal initiés (on ne chauffe pas la blanche malheureux !), décortique les rouages du trafic, les ravages du commerce, le carnage de la consommation. Et l’incarne avec la brutalité ajustée de celui qui a su trouver les mots pour dire qu’il en est revenu.

Mars 2014, 256 pages, 16,50 euros.

Dame un beso & Maximal Spleen, éd. Misma

Dame un beso, de El Don Guillermo

Dame un beso El Don Guillermo Misma“Ca sent l’herbe séchée, la terre chauffée au soleil, l’air salé… Non c’est pas ça, c’est l’odeur des souvenirs.” Dame un beso, l’histoire de deux homosexuels qui retournent dans l’Espagne où ils passaient leurs vacances, chaque été, étant gamins. Deux amants qui à l’époque n’étaient qu’amis, et s’amusaient avec la belle Cristina, la petite Espagnole qui vendait des glaces sur la plage, dont ils étaient tous les deux amoureux. Et là, des années plus tard, voilà qu’après une nuit sur la plage, ils se réveillent aux côtés de la fameuse Cristina. La petite Espagnole a grandi mais est toujours aussi jolie, et son retour inattendu au milieu du couple de vacanciers va faire glisser leur trio vers un jeu amoureux.

Avec une grande sensibilité, El Don Guillermo raconte cet été pas comme les autres avec une infinie délicatesse. Au fil de chapitres courts (qu’on avait pu lire dans la revue Lapin notamment), il tresse une histoire pleine de silences et de moments intimes, sans jamais se départir d’un humour qui dégonfle toutes les situations, et capte à merveille l’ambiguïté de ce trio qui se cherche à tâtons – enfin quatuor, il ne faudrait pas non plus oublier le chien moche. Baigné par la lumière douce d’une Espagne hantée par la nostalgie de l’enfance, Dame un beso raconte l’amour, l’amitié, l’âge adulte avec une poésie et une légèreté que peu d’auteurs savent atteindre.

Dame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo Misma

Mai 2014, 200 Pages, 20 euros.

 

Maximal Spleen, de Simon Hanselmann

Maximal Spleen Simon Hanselmann MismaDans un style complètement différent, Megg la sorcière (verte et avec un grand chapeau pointu comme il se doit) et Mogg le chat qui parle (un chat noir évidemment, pour être bien sûr de porter malheur) nous entraînent dans leurs aventures trash. De leurs journées, ils ne font que picoler, fumer des joints, se faire des bangs (voire s’adonner à des jeux sexuels zoophiles), et martyriser leur pote Owl, le hibou géant un peu bêta.

Si l’on croit d’abord pénétrer dans un univers simplement drôle et provocant, parodie d’une série de livres anglais pour enfants des années 1970, on s’aperçoit vite que l’humour jusqu’au-boutiste de Simon Hanselmann cache une profonde noirceur. Le rire devient jaune, révélateur du mal-être d’une jeunesse en décrépitude, assommée par l’ennui et l’inaction. Dans le monde de l’Australien, malgré son dessin attachant, les sorcières sont bien loin des contes de fée, et les forêts magiques ont été rasées pour laisser place à des banlieues sinistres. Dépressifs, célibataires, accros à toutes les substances possibles et imaginables, les personnages semblent avoir été achevés par le monde moderne. D’un autre côté, avec un titre comme Maximum Spleen, on était prévenus.

Traduit de l’anglais (Australie) par Renaud, avril 2014, 180 pages, 25 euros.

La Chute vers le haut, de Mokeït – éd. The Hoochie Coochie

La Chute vers le haut Mokeit The Hoochie CoochieUn matin, Après un entretien d’embauche qui tourne mal, monsieur Tout-le-monde s’arrête dans un bar pour s’en jeter un avant de rentrer chez lui. Alors qu’il monte les escaliers pour atteindre son appartement au sixième étage, il se retrouve soudain décollé du sol d’une dizaine de centimètres. L’étrange maladie ne fait qu’empirer et, en quelques heures, le voilà en apesanteur, incapable de tenir au sol s’il n’est pas lourdement lesté : inexplicablement, il est devenu trop léger pour garder les pieds sur terre. Partant de cette perte de poids surréaliste, Mokeït construit un récit lapidaire, juste centré sur la dégénérescence de son personnage lambda.

Initialement paru en 1987 chez Futuropolis, La Chute vers le haut, introuvable depuis, est enfin réédité par les éditions Hoochie Coochie – pour la modique somme de 6 euros en plus, ça fait pas cher le chef-d’œuvre. Car oui, cette bande dessinée de Mokeït, la seule réalisée par ce membre fondateur méconnu de L’Association qui s’orientera ensuite vers la peinture et l’illustration, est un de ces albums parfaits qu’on se plaît à relire à peine terminé.

Conte fantastique à la chute acide, La Chute vers le haut est un récit aux multiples reflets, une allégorie de la solitude, de l’enfermement, de l’agonie, pétrie d’images fortes d’une absurdité noire (comme la maigreur du personnage qui ressemble aux images de déportés). Servie par une remarquable science des cadrages qui permet à l’auteur de multiplier les jeux visuels avec pour seul décor un type dans son salon, l’intrigue dégage une angoisse paranoïaque qui fait évidemment écho aux nouvelles de Kafka (La Métamorphose ou Le Terrier), mais rappelle aussi les récits d’addiction (Journal d’un morphinomane) ou les histoires de voyageurs solitaires perdus au milieu d’immensités désertiques (chez Jack London par exemple). Un petit livre d’une infinie richesse, qui montre que certains auteurs, en un seul album de moins de trente pages, peuvent vous marquer beaucoup plus que d’autres en 47 volumes.

La Chute vers le haut Mokeït The Hoochie Coochie

Réédition. 24 pages, 6 euros. Préface d’Etienne Robial.

Au secours ! Un ours est en train de me manger !, de Mykle Hansen – éd. Wombat

Au secours Un ours est en train de me manger Mykle Hansen WombatMarv Pushkin est un enfoiré, un vrai. Misogyne, mesquin, caractériel, ce publicitaire despotique et imbu de lui-même exècre ses semblables et déteste sa femme. Le genre de type qui donne un prénom à son pénis – Walter -  et se prend pour le roi de la jungle parce qu’il se tape la petite du service client, influençable et obéissante (les deux qualités qu’il préfère chez une femme). La seule chose qu’il aime, c’est lui – et ses signes extérieurs de richesses bien sûr, veste en peau de chameau et Land Rover 4×4 toutes options en tête.

Problème : quand s’ouvre ce roman, Marv est coincé sous le fameux Land Rover, les jambes écrasées par l’essieu, tandis qu’un ours est tranquillement en train de lui bouffer les pieds. Situation critique, mais pas alarmante : le bon Marv a sous le coude des kilos de viande séchée, et assez de drogues diverses (calmants, anxiolytiques, analgésiques…) pour ne même pas ressentir la douleur. Alors, c’est parti pour 150 pages de rire, où le crétin imbu de lui-même piégé sous sa carlingue pendant des jours déverse son fiel sur la société, vomit sa haine de la nature, tresse les louanges de son rutilant Land Rover et s’embarque dans des délires causés par la solitude et l’abus de narcotiques.

Explorant le dédale des névroses de l’homme moderne écrasé par son ego surdimensionné, Mykle Hansen signe un roman dans lequel son humour outrancier et son (très) mauvais esprit tiennent la distance, portrait acide de notre monde consumériste. Ce n’est pas parce que l’ours lui a grignoté les pieds que Marv va se laisser faire : “Tu te prends pour un dur, Monsieur l’Ours ? J’ai botté des culs plus gros que le tien. Mange, dors et sois poilu ; demain, je te crève.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Beauchamp, janvier 2014, 160 pages, 17 euros.

La vie est un tango, de Lorenzo Lunar – éd. Asphalte

La vie est un tango Lorenzo Lunar AsphalteLe quartier est un monstre, la vie est un tango.” Lorenzo Lunar écrit comme on fredonne une vieille chanson. Avec un mélange de nonchalance et de nostalgie, une pointe de désenchantement et une once de joie, il répète les mêmes refrains qui viennent ponctuer ses histoires tirées du quotidien de Santa Clara. Au centre de l’île de Cuba, cette ville vit le rêve de la révolution castriste. Officiellement, en tout cas. Ici, il n’y a pas de coupures d’électricité (ou bien une ou deux fois par jour maximum), pas de prostituées (juste des femmes qui monnayent leurs charmes), pas de criminalité (mais parfois les cadavres s’entassent) et le trafic de drogue n’existe pas (à peine trafique-t-on quelques lunettes de soleil sous le manteau). Dans cet Eden de l’hypocrisie et des faux-semblants, Léo le commissaire de quartier tente tant bien que mal de mettre fin aux meurtres qui menacent la routine de Santa Clara.

Sous prétexte d’écrire un polar, Lorenzo Lunar s’attelle à décrire une société en lambeaux, notamment à travers la nuée de personnages secondaires qui apparaissent au fil de l’enquête. La vie est un tango raconte la dictature cubaine comme un tableau pointilliste, par bribes. On croise les destins brisés de jeunes filles, prostituées avec la bénédiction de leurs mères trop contentes de se faire entretenir. On suit ces policiers locaux sensibles aux rumeurs et renseignés par un essaim d’indics plus ou moins fiables, qui doivent négocier le moindre trajet en voiture à cause du prix de l’essence. Avec partout, ces petits boulots inventés par ceux qui n’ont rien pour récupérer quelques piécettes, comme ces types qui se lèvent tôt pour faire la queue dans des files d’attente et revendre ensuite leur place au plus offrant. Dans ce décor figé où tout le monde s’applique à faire semblant pour respecter le scénario officiel, le sexe et la violence apparaissent finalement comme les derniers vestiges d’une liberté mise à mal par la dictature.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Morgane Le Roy, juin 2013, 170 pages, 18 euros.

Block Party, Un roman à dix étages, de Richard Milward – éd. Asphalte

Block Party Un roman à dix étages Richard Milward AsphalteTrois cents pages sans une respiration, sans une pause, sans un seul retour à la ligne ou changement de chapitre. Un bloc de mots qui paraît recréer la silhouette monolithique des immeubles de Middlesbrough dans lesquels se déroule l’action. Presque une seule phrase, changeante, innervée de sons et de couleurs, qui traverserait le roman de part en part. Le résultat aurait pu être éreintant. Au contraire, il est bouillonnant, tant l’écriture imagée de Richard Milward ne cesse de prendre de nouvelles formes au fil des histoires tumultueuses des habitants de cette “tour de Babel rose” du nord de l’Angleterre. Porté par un souffle infatigable, Block Party passe d’un personnage à l’autre comme un virus se propage, suivant avec frénésie deux couples de vingtenaires et une nuée de figures secondaires, du livreur de pizza au conducteur de bus.

Richard Milward le revendique : c’est le Trainspotting de Irvine Welsh, lu alors qu’il était adolescent, qui lui a donné envie de se lancer dans la littérature. Comme son aîné, le jeune Anglais sait saisir l’essence d’une époque, décrivant, avec un humour acerbe et un profond optimisme malgré la noirceur qui affleure parfois, les ambitions d’une poignée de jeunes hommes et femmes. Tous ont une addiction (à la drogue, à la pornographie, aux sucreries…), tous peinent à trouver leur voix dans cette vie miteuse qui les attend, entre soirée alcoolisées, ennui, vols de portable, jobs minables et files d’attente au pôle emploi. (“Ce n’est pas facile d’être un loser, vous savez.”) Lorsque Bobby voit certaines de ses toiles conçues sous acide achetées par de riches collectionneurs londoniens, c’est toute la vie de la petite communauté qui en est affectée, happée par le cynisme des gens sérieux.

Reflet de ces adultes encore inaboutis, l’écriture repose sur une effervescence désordonnée, impudente, parsemée de références encore très enfantines. Avec une empathie palpable, Richard Milward signe un roman tour à tour drôle, très sombre et complètement halluciné, hymne à une génération qui tente de trouver ses propres repères, et avant tout de profiter de la vie. “On est sur terre pour profiter du moindre souffle, comme un marin que l’on ramène enfin à la surface alors qu’il est sur le point de se noyer.” L’Angleterre ouvrière des années 2010 réenchantée, racontée avec la pétulance des années 1960 et la dureté des années 1990.

Ten Storey Love Song. Traduit de l’anglais par Audrey Coussy, mars 2013, 304 pages, 21 euros.

Deux petites filles, de Cristina Fallarás – éd. Métailié

Deux petites filles Cristina Fallarás MétailiéAu milieu des zonards, des junkies et de ceux qui font tourner la machine en donnant à la population son comptant de sexe et de drogue, Victoria González mène son enquête pour retrouver le tortionnaire de deux soeurs en bas âge, sauvagement assassinées. Quarantenaire, ex-droguée, journaliste ratée, assistée d’un fainéant sympathique, Victoria n’est pas un détective comme en accouche habituellement le polar. Déjà parce qu’elle est une femme, ce qui n’est pas si courant (son personnage à l’humour cinglant rappelle par instants la détective de l’Italienne Grazia Verasani). Ensuite parce qu’elle est enceinte de six mois, certes. Mais surtout parce qu’elle est traversée par une rage sauvage, qui la dévore. Cristina Fallarás n’a pas esquissé un enquêteur féminin juste pour se faire remarquer. Elle compose un personnage retors, à la fois attachant et angoissant auquel elle parvient à donner une densité remarquable.

Mettre les pieds dans le Barcelone de Cristina Fallarás donne l’impression de revenir, des années plus tard, dans la cité catalane telle que nous l’avait laissée Manuel Vázquez Montalbán. Cette ville que le détective Pepe Carvalho, à la fin, ne comprenait plus, ayant perdu peu à peu ses repères, ses vieux amis, ses complices les putes du Barrio Chino et ses ruelles d’antan, recouvertes par le goudron de la modernité. Entre une sordide banlieue et le quartier du Raval, à quelques encablures des Ramblas des cartes postales, Cristina Fallarás épluche une Barcelone pelée, damnée, “métropole miniature, marmite à faire macérer les touristes”.

Roman amer à la noirceur venimeuse, Deux petites filles semble se dérouler dans une ville sous-marine, au milieu des noyés, des vestiges du passé en décomposition et des cadavres bouffis par l’eau sombre. Comme si tout s’opérait sous “un porche triste dans une rue triste d’un quartier triste que tout le monde insiste pour appeler joyeux ou coloré ou populaire parce qu’ils ont honte d’admettre qu’il n’est plus que très triste et qu’il ne reste aucune trace de ce qu’il était en d’autre temps, quand l’oisiveté était plus simple, qu’il y avait des putes bien en chair, des comiques, des promenades, des choristes ou une chanson à la radio à la gloire des amours célibataires”.

Las niñas perdidas. Traduit de l’espagnol par René Solis, mars 2013, 220 pages, 17 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Tatouage, de Manuel Vázquez Montalbán.

Chiennes de vies, de Frank Bill – éd. Gallimard/Série Noire

Chiennes de vies Frank Bill Gallimard Serie NoireDepuis quelques années, le roman noir américain quitte son traditionnel décor urbain pour s’installer dans des bleds de plus en plus miteux. James Crumley, Harry Crews, Larry Brown ou Chris Offutt avaient déjà initié le mouvement à partir des les années 1980. Récemment, William Gay, Ron Rash et Donald Ray Pollock sont allés plus loin encore, enfouissant leurs intrigues dans un décor en friche peuplé de consanguins, de paysans, d’alcoolos ou de paumés défoncés venus du fin fond de l’Ohio, du Tennessee ou de la Caroline. Et comme Donald Ray Pollock (qu’il remercie d’ailleurs en fin d’ouvrage) avec le village de Knockemstiff, ou, il y a un siècle, Sherwood Anderson avec Winnesburg-en-Ohio, le nouveau venu Frank Bill joue sur une unité de lieu, élargie cette fois à un Etat entier, l’Indiana.

Les ingrédients restent les mêmes : un paquet de types brutaux, qui résolvent leurs problèmes à coups de poing ou à coups de gros calibre. De la bière tiède et des labos de meth planqués derrière les arbres. Des combats de chiens (ou d’hommes) dont l’argent des paris coule à flot. “Un paysage de remorques corrodées et de fermes délabrées devant lesquelles traînaient des tracteurs rouge argile abandonnés, ainsi que les diverses carcasses de véhicules posées sur les parpaings. (…) Il ne restait plus qu’à attendre que la loi du talion pointe sa tête hideuse.” Ajoutez-y quelques règles archaïques, des fantômes qui hantent encore le Sud profond et des gangs salvadoriens venus vendre de la drogue au bouseux, et vous avez la recette de ces Chroniques du Sud de l’Indiana.

Si son écriture n’a pas (pas encore ?) la puissance dévastatrice de celle de Donald Ray Pollock ou la majesté ensorcelante de William Gay, Frank Bill fait déjà admirer l’impact de son style, notamment pour esquisser des personnages très denses. Tendues au point de rompre, ses nouvelles se coulent dans le monde âpre et impitoyable de ces autres Etats-Unis, à des millions de kilomètres des lumières de la ville. Entre la génération brisée des vétérans du Vietnam et celle traumatisée par la guerre en Afghanistan, les âmes coincées ici ne s’affirment que par le sang, tentant de survivre au milieu des viols, des meurtres et des vengeances qui ont tailladé le tissu social.

Frank Bill ausculte particulièrement le noyau familial, mis à mal par la pauvreté et la violence de cet Indiana implacable : on vend sa petite-fille pour quelques billets, on tue son père pour un héritage, on bat son épouse comme un sourd en sachant très bien qu’un jour, les enfants viendront la venger. Sous ce ciel assombri, hommes et femmes ressemblent de plus en plus à ces chiens qu’ils forcent à s’entretuer dans des combats clandestins, pour tromper l’ennui. Les seules lueurs d’espoir se cachent dans la mort des autres, ou dans la fuite, loin, très loin. “Il ignorait encore où les mènerait leur voyage, et il s’en fichait ; il savait juste qu’il ne s’arrêterait pas avant d’avoir mis plusieurs Etats entre eux et les crimes du sud de l’Indiana.”

Crimes in Southern Indiana. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet, janvier 2013, 250 pages, 21 euros.

☛ POURSUIVRE AVEC > Nos interviews de Ron Rash et de Donald Ray Pollock, et notre article sur le dernier William Gay.

Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des Livres

Gangs Story Kizo Yan Morvan La Manufacture des LivresIls ont beau faire régulièrement la une des journaux télévisés, les délinquants et autres “racailles” font partie d’un monde dont les ressorts nous échappent encore souvent. Ancien membre de la “Mafia Z” de Grigny, Kizo, désormais soucieux d’apaiser les quartiers et de les sortir de l’ombre, retrace l’histoire des gangs, principalement à Paris et en banlieue. Epaulant les photographies de Yan Morvan, son récit revient sur les racines de la violence endémique qui secoue toute une frange de la société française.

Gangs Story remonte à l’époque des Blousons noirs, des “Rebelles” en perfecto, des rockers banane vissée au front, des Hell’s Angels bagarreurs. L’arrivée des skinheads, inspirés du mouvement britannique, dans les années 1980, engendre une radicalisation de certaines de ces bandes, qui deviennent racistes ou néonazies. En réaction, imitant les gangs américains sans en avoir le professionnalisme, se montent des groupes d’autodéfense, comme les Black Dragoons d’Yves “Le Vent”, fusion du vaudou haïtien, des sports de combat et de l’imagerie hip-hop. A la “guerre des races”, qui voit rapidement les skinheads abandonner la rue, succède l’ennui. Faute d’ennemis extérieurs, les cités s’affrontent entre elles pour évacuer leur violence désormais sans objet. A mesure que les chefs se casent ou sont arrêtés, les gangs s’étiolent en bandes éparses, cloîtrées dans leur coin d’immeuble ou dans la gare la plus proche, à vivoter de petits trafics.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Yves-Vent-Manufacture-des-livresLes très belles photographies de Yan Morvan, spécialiste du reportage de guerre qui a pénétré ce milieu depuis la fin des années 1970, parviennent à cerner la tension des corps en lutte permanente, mais aussi le poids de ces décors glauques, entre squats parisiens hantés par des punks camés (et le tueur en série Guy Georges) et tours de banlieue désincarnées. Car raconter l’histoire des gangs, c’est aussi, et surtout, raconter l’histoire de la pauvreté, des “classes dangereuses” et des populations exclues qui trouvent dans le gang un moyen de retrouver leur fierté et de renouer avec une vie sociale. Noirs, Blancs Arabes, tous, quel que soit leur camp, du loubard castagneur quasi SDF au jeune délinquant repoussé en banlieue, se retrouvent livrés à eux-mêmes.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Manufacture-des-livres-skinheadsEn filigrane, Gangs Story ébauche aussi le portrait musical d’une quarantaine d’années où l’imagerie des gangs, certes également marquée par le sport ou le cinéma, semble surtout s’inspirer des disques et rythmes des postes de radio. Les mauvais garçons des années 1960 imitent Cochran ou Presley, les motards puisent dans le hard-rock ou le metal, les punks s’identifient au courant du même nom, les skinheads portent haut les couleurs de l’Angleterre ska, et le hip-hop américain (qui s’impose aussi par le graffiti ou la danse) inonde rapidement la jeunesse banlieusarde. Au détour des clichés de Yan Morvan, on croise Passi, Doc Gynéco, le Secteur Ä, K-Mel, MC Jean Gabin, et tant d’autres qui feront du rap le genre numéro 1 en France à partir des années 1990. Imposant ainsi leur propre culture à la société qui les avait repoussés dans les marges.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Yves-Vent-Manufacture-des-livresNovembre 2012, 300 pages, 49 euros.

Marlisou, de Pierre Ferrero – éd. Les Requins Marteaux

Marlisou Pierre Ferrero Requins Marteaux ArbitraireMarlisou renverse tout sur son passage. Lorsqu’elle se lève le matin, elle va d’abord s’acheter son shoot chez le dealer du coin, puis affronte les chars d’assaut de la police, se paie une course-poursuite dans l’espace et finit sur une planète peuplée de dinosaures – et encore, ça, ce n’est que le premier chapitre. Triomphant des embûches qui se dressent sur son chemin aussi vite que si elle avalait l’Histoire de l’humanité en une demi-heure, Marlisou avance malgré les barbares, les magiciens, les nazis ou les astronautes, têtue comme un personnage de jeu vidéo pressé d’atteindre le dernier niveau. Avec ses seins triangulaires et son visage sans nez, la brunette est embringuée dans des aventures aux accents surréalistes concoctées par Pierre Ferrero, talentueux hurluberlu repéré dans la non moins talentueuse revue Arbitraire.

Mené à une vitesse folle, avec une audace intrépide, l’intrigue peut se permettre n’importe quel saut, n’importe quel écart, tant le dessin trapu, malgré ses apparences fantasques, s’avère solide, précis et d’une efficacité rare. Le découpage ne laisse rien au hasard, entretenant sans cesse une tension narrative haletante. Les personnages de ce monde absurde, derrière leur rigidité de figurines en carton découpé, s’avèrent très malléables et plein de caractère. Même les changements de la typographie s’opèrent à bon escient, suivant les convulsions de la voix-off gueularde, au ton ringard mêlant phonétique et verlan bancal. C’est là sans doute le secret de Pierre Ferrero : nous entraîner dans une histoire complètement timbrée, mais mise en scène avec une minutie qui non seulement rend possible toutes ses extravagances, mais lui permet en plus de passer sans effort de l’humour à l’effroi, comme lorsque notre héroïne se retrouve prisonnière à Auschwitz après avoir échappé à Moktar le magicien joueur de poker. Une décharge d’adrénaline pure.

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Janvier 2012, 102 pages, 15 euros.

RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violence

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En 1988, David Simon, alors reporter au Baltimore Sun, retient cette phrase d’un flic croisé dans les bureaux de la brigade criminelle : “On voit de ces trucs… Si quelqu’un  écrivait juste ce qui se passe ici pendant un an, il aurait un putain de bouquin .” Il demande, et obtient, l’autorisation de suivre les enquêteurs, prend un congé exceptionnel et plonge dans le quotidien de la brigade des homicides qu’il suit pendant un an : le tableau (les affaires élucidées ou en cours), la drogue, les trafics, les meurtres, les enquêtes, les interrogatoires, les froides autopsies, les insupportables annonces aux familles.

Examiner ce niveau violence était effrayant ”

Baltimore David Simon The Wire Homicide SonatineDe cette immersion dans ce monde à part, David Simon tire un livre Homicide : A Year on the Killing Streets, chronique d’une année de vie de la brigade criminelle de la police de Baltimore. “Livre de bord tenu au jour le jour, entrelacs de banalités quotidiennes et d’atrocités bibliques” tout juste traduit en français sous le titre de Baltimore (aux éditions Sonatine). Une réaction “brusque et perspicace” à la négligence nationale vis-à-vis des problèmes urbains, que Richard Price, préfacier, définit comme “un récit de guerre”. Au cœur de Baltimore, là où “l’homicide est une simple broutille”,  “West Side, huit tours de délabrement et de désespoir qui tenaient lieu de supermarché de l’héroïne et de la cocaïne ouvert 24 heures sur 24”.  Deux cent quarante meurtres par an en moyenne (“soit deux homicides tous les trois jours ”) dont plus de la moitié liés à l’usage ou la vente de narcotiques et moins de 40 % de probabilité d’être arrêté et condamné pour avoir pris une vie, faute de témoin, de mobile, de suspect. “A Baltimore, le signalement d’un corps dans une ruelle est voué à être accueilli par des grognements et autres sons gutturaux”, un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs, pas assez de temps pour boucler les enquêtes. “Il n’y a pas de limite au nombre d’assassinats. Il y a seulement une limite au temps qu’on peut passer à enquêter dessus”.

Les Etats-Unis, “un pays armé jusqu’aux dents, enclin à la violence, qui trouve parfaitement raisonnable de munir ses forces de l’ordre d’armes et de l’autorité d’en faire usage”. Baltimore “vallée de larmes, ayant plus que son comptant de violence, de saleté et de désespoir”. Une des villes les plus sous-éduquées des Etats-Unis, au taux de chômage vertigineux. “Une grande partie de la population est exclue de l’éducation, de l’économie, surtout dans notre société de service. Les emplois industriels peu qualifiés ont disparu, pas la population qui les occupait. Le trafic de la drogue reste alors la seule usine” qui tourne en permanence”. Et cette violence meurtrière, le symptôme d’un malaise social dans la chaîne des misères humaines.

Il n’y avait rien à gagner à être flic

The Corner volume 1 David Simon Ed BurnsLes flics, mal payés, qui se font tirer dessus comme des chiens (sans que personne ne lève le petit doigt), la merde qui suit le pente (“La gravité fécale, définition parfaite de la hiérarchie”), le jeu des statistiques, devenu une science aux Etats-Unis, comme si le fait de rendre présentables de mauvais chiffres était l’enjeu”, les mensonges (“Tout le monde ment.”), les deals, les arnaques, la vie violente du corner, la misère, le ghetto, les taudis, “les habitants désespérés, aux abois, d’une cité déshéritée”.

Alors, avant de démissionner de son journal en 1995, David Simon repart effectuer une longue enquête sur le terrain, avec Ed Burns (un ancien flic devenu enseignant). De l’autre côté de la barrière cette fois-ci. Au milieu du corner de la drogue, du côté des voyous. Et un autre livre The Corner : A Year in the Life of an Inner City Neighborhood (1997), traduit chez Florent Massot en 2010, étrangement amputé de la moitié. Le récit écrit “avec la voix de ceux que la police traquait”, l’accès à un monde caché, voire volontairement ignoré par “tout ce journalisme dépassionné” (lui cite James Agee dans Louons les grands hommes, parle de journalisme impliqué – “Je l’admets j’aime ces types”). Lire la suite

Le Jardin du mendiant, de Michael Christie – éd. Albin Michel

Le Jardin du mendiant Michael Christie Albin MichelEn neuf nouvelles seulement, le jeune Michael Christie s’impose déjà comme un grand espoir de la littérature canadienne. D’abord parce qu’il a le courage d’aborder un sujet difficile, peu vendeur et souvent ignoré par les écrivains d’aujourd’hui : les pauvres, les drogués, les fous, les suicidaires, les SDF… Christie parcourt les marges de notre société, donne corps à tous ces êtres abîmés, brisés, ces laissés-pour-compte qui se sont écartés (ou qui ont été mis à l’écart) du chemin. Plutôt que de se concentrer uniquement sur les plus démunis, il s’intéresse aussi à des personnages issus d’une classe moyenne, rappelant que la solitude, la détresse, le mal-être ne sont pas que l’apanage des plus mal lotis. D’autant que ceux qui considèrent les sans-logis avec un mélange de dégoût et d’incompréhension (“Qu’est-ce qui poussait un homme à opter pour une telle vie, désespérée et cruelle, plutôt que pour un pavillon et une famille ?”) ne sont pas à l’abri de se retrouver à leur tour dans des situations désespérées.

Entre cet homme seul au point de faire de son chien le centre de l’univers, et cette femme qui appelle les urgences plusieurs fois par semaine pour attirer l’attention d’un beau secouriste, Christie se frotte à des personnages pathétiques, noyés dans leur misère sociale. Le destin de ce junkie qui parle à un ami imaginaire ou de Saül le fou, qui se prend pour l’inspecteur Columbo, rappellent que ces marginaux ont eux aussi une famille, un passé et des espoirs. Pour éviter tout sentimentalisme, Michael Christie s’appuie sur une écriture sobre qui se coule dans chacun de ses personnages. Son ton tragicomique lui permet d’aborder des sujets lourds sans jamais s’y empêtrer. Rebut, la poignante nouvelle sur ce grand-père qui découvre que son petit-fils est devenu un clochard, en est la meilleure illustration, tant l’empathie de l’écrivain de Vancouver et la pudeur des sentiments qu’il met en scène lui permet de tirer le meilleur d’une intrigue qui, sinon, aurait pu s’engluer dans une mièvrerie bien-pensante. Une expédition pleine de discernement et de lucidité au cœur d’un monde à portée de main, mais trop souvent ignoré.

The Beggar’s Garden. Traduit de l’anglais (Canada) par Nathalie Bru, septembre 2012, 310 pages, 21,50 euros.

Pike, de Benjamin Whitmer – éd. Gallmeister

Pike Benjamin Whitmer GallmeisterQuand sa fille Sarah, qu’il connaissait à peine, meurt d’overdose, Douglas Pike se retrouve avec sa petite-fille de 12 ans sur les bras. L’ancien bandit redouté espérait s’être définitivement rangé, mais les questions qui planent sur la mort de Sarah et le policier qui rôde autour de la fillette abandonnée l’entraînent dans un nouveau déferlement de violence. A la frontière de l’Ohio et du Kentucky, dans la Cincinnati du milieu des années 1980, Pike et son ami Rory s’engouffrent dans un long tunnel peuplé de junkies, de prostituées, de loques sans espoir, de rescapés du Vietnam ou de Noirs brimés. Face à eux, un flic corrompu, psychopathe féroce qu’on jurerait sorti d’un roman de Jim Thompson, s’applique à aller toujours plus loin dans la folie. Ni le bien, ni le mal, ni l’espoir ou la rédemption n’ont pu trouver leur place ici. Ne reste que des hommes qui s’affrontent, implacables.

Même si l’intrigue aurait pu être un peu plus épurée pour gagner en force et en clarté, Benjamin Whitmer saisit à bras le corps le genre noir, signant un premier roman dur, brutal, transi par le froid hivernal des Appalaches désolées. Le tout sur fond de Bruce Springsteen, visiblement le seul disque disponible dans tout le comté. Cette hargne contamine même l’écriture, rongée par des images inquiétantes ou des comparaisons grimaçantes, au point que l’on a parfois presque l’impression que Benjamin Whitmer en fait un peu trop. Les personnages rugueux, qui semblent n’avoir aucun autre horizon que la cigarette qu’ils sont sur le point d’allumer, possèdent au fond d’eux une sauvagerie au bord de l’explosion. Comme s’ils ne pouvaient qu’alimenter cette violence, incapables de faire un pas de côté pour oser, un instant, s’écarter du fleuve sanglant qui les emporte.

Pike. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, septembre 2012, 270 pages, 22,90 euros.

 

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RENCONTRE AVEC RON RASH / L’enfer au paradis

Ron-Rash-interviewVous autres, les péquenauds, vous serez chassés de cette vallée jusqu’au dernier comme de la merde dans une cuvette de chiottes.” Avec Un pied au paradis, premier roman fulgurant saisissant la fin d’un monde, Ron Rash avait ouvert un monde habité. Des lieux aux “noms bourrés de voyelles” sur d’anciennes terres Cherokee. Presque l’enfer dans des montagnes griffues, dans la chaleur triomphante, sur des terres pelées, dans la vallée menacée par l’engloutissement où les hommes sont arides. Drame choral, chronique suspendue d’un bout de nature en passe de devenir un “coin pour les disparus” ou l’on ne sait plus très bien quel cercle vicieux s’acharne à délier les relations des hommes – cruels – entre eux ou avec leur milieu.
Puis il y eu Serena, entre polar et fresque historique remontant aux fondements de l’Amérique moderne, dans les sombres lendemains de la Grande dépression, les années amères et le flot régulier des ouvriers qui font la queue pour trouver n’importe quel travail, décrits avec la netteté des photos de Dorothea Lange, la violence des Raisins de la colère.
La scierie, le déboisement massif, le terrible quotidien des bûcherons, les vallées qui enferment, les forêts qui étouffent, la montagne qu’on massacre, les hommes qui meurent à un rythme endiablé. Le changement qui menace. Toujours.
Avec Un monde à l’endroit, roman initiatique au cœur d’un univers de rivières poissonneuses et de désespoir, Ron Rash poursuit son impressionnante exploration de la noirceur des hommes qui risquent tant d’être chassés de là où il n’ont mis qu’un pied : le paradis. La beauté, la dureté, le paysage comme un destin, dans les Appalaches toujours, avec une voix comme celle de Johnny Cash, “capable de transformer le chagrin et le regret en quelque chose de beau”.

Un pied au paradis, Serena et Un monde à l’endroit se déroulent tous entre la Caroline du Nord, la Caroline du Sud et les Appalaches. Pourquoi une telle unité de lieu ?

Comme disait Eudora Welty : “Comprendre un lieu aide à mieux comprendre tous les autres.” (1) Je m’inscris dans cette tradition d’écrivains qui cherchent à raconter une histoire universelle à travers une histoire locale, tradition qui remontent par exemple à William Faulkner ou James Joyce – il n’existe pas de livre plus régional que Ulysse. Quand j’écris, j’essaie de reconstruire la Caroline aussi intimement que possible, pour essayer d’atteindre non seulement l’essence de ce territoire, mais aussi celle de tous les territoires.

A chaque fois, dans vos récits, la nature est omniprésente. Une nature forte, belle et majestueuse qui parfois, aussi, se mue en piège infernal. Comment expliquez-vous cette dualité ?

le monde a l endroit ron rash seuilDans ma région, la nature peut à la fois être protectrice, guérisseuse, mais elle s’avère également étouffante, accablante, en retenant les gens prisonniers dans ses filets. Souvent, les habitants des Appalaches sont nés dans la misère et n’ont pas forcément eu accès à l’éducation. Ils sont piégés, physiquement et psychologiquement. C’est une contrée sublime, mais on y trouve aussi des villages reclus, coincés au fond de vallées sombres et étroites depuis des générations. Comme je dis toujours : notre destin dépend de l’endroit où l’on vit. Si je devais avoir une phrase tatouée sur le corps, ce serait celle-là. J’ai connu des jeunes femmes comme Laurie, le personnage féminin de Le Monde à l’endroit, issues de familles pauvres, qui avaient compris que l’éducation était le seul moyen pour elles d’échapper à leur destin. Elles étaient concentrées sur le objectif : aller à la fac, ne pas tomber enceinte, rester libre, ne pas finir comme leur mère. Mais derrière, on sentait aussi beaucoup d’aigreur.

La relation que vous décrivez entre l’homme et le lieu dans lequel il vit se matérialise aussi par ses tentatives de dompter la nature, par exemple en coupant les forêts (dans Serena), ou en installant des barrages (dans Un pied au paradis).

Mon propos en tant que romancier n’est pas seulement de raconter, mais de décrire le cadre en donnant des détails spécifiques sur la faune, la flore, un rocher ou une rivière, de manière à révéler la nature, sa complexité, sa beauté et à étudier l’interaction entre l’homme et son milieu. Il faut d’abord donner à voir au lecteur la beauté d’une contrée pour lui faire ensuite prendre conscience de ce que l’homme commet.

Du coup, l’écologie est aussi un sujet récurrent dans vos romans. Dans Serena par exemple, vous décrivez la naissance d’un sentiment écologique, au début des années 1930.

Serena Ron Rash Le MasqueJ’ai écrit Serena comme une réponse directe à ce qui se passait alors, sous l’administration de George W. Bush, qui voulait ravager des forêts protégées pour faire du profit. Encore aujourd’hui, les Républicains annoncent qu’ils veulent lever la protection des parcs nationaux pour exploiter le pétrole ou gaz naturel. Serena raconte le début de ce combat entre exploitation et écologie.

A vos yeux, la Caroline est une région qui incarne bien l’ensemble des Etats-Unis ?

Je pense, oui. La majorité des Américains vivent comme des personnages de Jim Harrison, Daniel Woodrell ou Annie Proulx, et non pas comme les New-Yorkais de Bret Easton Ellis. New York ou Los Angeles s’apparentent presque à un autre monde, déconnecté des Etats-Unis. Quand on lit Bret Easton Ellis, on observe vraiment une toute petite portion du pays, pas forcément représentative. Des auteurs comme Richard Price y parviennent avec plus de justesse, en retranscrivant en même temps la vie dans plusieurs couches de la société. Lire la suite

RENCONTRE AVEC JERRY STAHL / Après les ténèbres

Jerry Stahl interview rencontre portraitAprès avoir écrit pour des magazines pornos – expérience qui s’avérera “aussi excitant que de plier du linge en regardant une émission politique” – Jerry Stahl met le cap sur Hollywood, devient un scénariste “ridiculement surpayé et plein de haine de soi” et junkie à plein temps “pour ne pas penser”, comprend que faire des films est “la chose la moins importante à Hollywood” et se tourne vers l’écriture, la vraie ! Il expulse littéralement Mémoires des ténèbres, un récit autobiographique, “exorcisme schizophrène sur moi et sur la drogue”, avant de romancer son sens inné de l’autodestruction. Pour lire A poil en civil ou Anesthésie générale, il faut effectivement être prêt à plonger dans le monde subversif, délirant, cru, flamboyant et brutal de Manny Rupert ex-flic, ex-toxico, ex-mari, alcoolo à l’hygiène dentaire discutable, (troisième) foie (greffé) en vrac, la déchéance en bandoulière dans un monde à l’envers.

Quand on lit vos Mémoires des ténèbres (Permanent Midnight), on a vraiment l’impression que leur écriture est née d’un besoin presque physique.

Avant, j’avais toujours considéré l’écriture d’un point de vue purement littéraire. J’ai toujours adoré les auteurs qui ont un style marqué, sauvage, plein d’imagination, alors j’essayais de les imiter. Mais en réalité, je me cachais derrière les mots, qui étaient devenus une sorte de camouflage. Jusqu’à Mémoires des ténèbres. J’avais vécu dans la rue, comme un clochard, et quand j’ai commencé à l’écrire, j’habitais dans un taudis sans salle de bains, au rez-de-chaussée d’une crack-house – je vous épargne les détails. Mais au moins, j’étais enfin clean. J’avais dû mettre mes sentiments de côté pendant si longtemps que j’étais comme un cheval avec des œillères, seulement concentré sur ma survie. Mémoires des ténèbres n’était pas tant un vrai livre, qu’un moyen pour moi de crever l’abcès. Lorsque j’ai commencé à écrire mon histoire, les digues ont sauté, j’ai explosé, et j’ai noirci 2.000 pages – l’éditeur a dû faire beaucoup de coupes, et il a eu raison parce que sinon je serais en prison, ou ils m’auraient pendu… (Rires)

Cette expérience a changé votre manière d’écrire ?

Memoires des tenebres Jerry Stahl 13e noteDu tout au tout. L’objectif n’était plus d’impressionner le lecteur avec mes jolis mots. Là, j’écrivais vingt, trente pages par jour, sans me préoccuper de quoi que soit. Il fallait juste que ça sorte. Le premier jet formait un texte très dur, très émouvant. Je ne pourrais plus l’écrire aujourd’hui. Je m’étais totalement mis à nu. En un sens, c’est ce livre qui m’a écrit.

Vous dites dans vos Mémoires… : “Ce livre va tuer ma mère mais ne pas l’écrire me tuerait. Je vais donc commettre un matricide ou un suicide.”

 

Au cours de l’écriture du bouquin, j’ai recommencé à prendre de l’héroïne : je ne supportais plus la pression. J’ai même dû passer à la télévision, sur le plateau d’Oprah Winfrey, et mentir, racontant que j’étais sorti d’affaire alors que je venais de rechuter. C’était dur. Puis j’ai réussi à arrêter de nouveau, définitivement cette fois, et reparler aujourd’hui de ces moments-là les rend presque comiques. En fait, je n’avais que deux possibilités : soit j’arrêtais tout, soit je passais le reste de ma vie à mentir et à vivre comme un monstre, en espérant que personne ne se rende compte à quel point j’étais pathétique. Ca m’a presque tué, mais il fallait que je le fasse.

Tous vos héros étaient des junkies : Lenny Bruce, Keith Richards, William Burroughs, Hubert Selby Jr…

Tous mes héros étaient des junkies, oui. Mais en réalité, c’est beaucoup moins glamour que ça en a l’air. Ca n’a rien d’élégant – à moins que tu considères que vomir sur tes propres chaussures est élégant. Après avoir écrit Mémoires des ténèbres, je n’avais plus aucun secret. Et bizarrement, à partir de ce moment-là, de parfaits inconnus sont venus me confier les leurs : c’est une sorte de privilège de s’en sortir, alors plein de drogués veulent savoir comment tu t’y es pris, et viennent te parler. J’étais passé de l’autre côté. J’étais la preuve qu’ils pouvaient s’en tirer, une preuve bien plus puissante que toutes les conneries moralisatrices ou religieuses avec lesquelles on peut les bassiner. Lire la suite

Un ange passe à Memphis, de Marc Villard – éd. Rivages/Noir

Un ange passe Memphis Marc Villard Rivages Noir poche couvertureOn croyait tout connaître de Marc Villard. Son style affilé, parmi les plus remarquables du roman noir français. Son univers emprunt de classicisme (jazz, boxe…) et en même temps brutalement contemporain, navigant en général entre Barbès et Les Halles, parmi les putes, les dealers, et une nuée de laissés pour compte qui essaient de ne pas se laisser dévorer dans ce théâtre implacable. Et pourtant, avec ces six nouvelles, Villard nous cogne en pleine mâchoire. Particulièrement avec les deux premiers textes, d’ailleurs un peu plus longs qu’à son habitude (70 et 90 pages).

En ouverture, Un ange passe à Memphis, qui donne son nom au recueil. Au crépuscule des années 1960, un agent du FBI accompagné de quelques barbouzes manigance l’assassinat de Martin Luther King. Là où James Ellroy en aurait fait 600 pages, Villard cisèle une novella magnétique qui, en plus, bascule à mi-parcours, sautant de l’ambiance moite et paranoïaque du Tennessee à la froideur ouatée du Dakota, dans les pas d’un journaliste qui enquête sur des villages abandonnés suite à des expropriations. Branchés à la source, la deuxième nouvelle, replonge elle dans le 18e arrondissement, entre la rue Doudeauville, où les immeubles délabrés brûlent comme des fétus de paille, et le bourdonnement incessant du boulevard Barbès, qui ne se calme que pour pleurer la disparition de Michael Jackson, alors que ses squares cachent bien d’autres morts.

Rêche, acérée, son écriture ne prend aucun détour. Dans l’amour ou la violence, les mots coupants de Marc Villard sont toujours soigneusement pesés pour décupler leur pouvoir d’évocation, et renforcer encore l’addiction qu’ils suscitent. L’urgence qui innerve ses récits donne l’impression que tout ne tient qu’à un fil, comme sur le point de se dissoudre. Avec toujours, élégante, cette pointe d’humour à froid, qui rit des clichés qu’il réutilise (“Qu’ont-ils tous avec leurs moustiquaires dans cette région glaciaire ?”) et désamorce les situations les plus terribles, sans jamais se moquer des pauvres âmes que l’auteur couve avec une grande empathie. Désabusé, mais jamais cynique. Et jamais totalement désenchanté non plus, tant en une phrase, Villard est capable de faire surgir des images éblouissantes. Comme ces animaux incongrus qui ont réinvesti les villes fantômes d’un Dakota lunaire. Ou ces fulgurances, capables de changer un moment dramatique en un instant de grâce suspendu :

“En quelques secondes, elle est près de lui. Il ne connaît plus le chemin qui mène à Lariboisière. Il a peur. Non, il est terrifié. Elle lui prend la main et le tire en direction des voies ferrées. Maintenant ils courent et, de loin, on a l’impression qu’ils jouent.”

Mai 2012, 310 pages, 9,15 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur une bande dessinée scénarisée par Marc Villard : La Messe est dite.

La Crème de Crumb, de Robert Crumb – éd. Cornélius

La Creme de Robert Crumb Cornelius couverture dessinCe n’est pas une crème pâtissière, encore moins une chantilly immaculée. Non. La crème de Crumb, c’est plutôt une mixture jaunâtre, collante et corrosive, où le sucre a été remplacé par un cocktail (d’)acide. L’éditeur Cornélius a réuni plus de 200 pages de bandes dessinées, quintessence de plus de cinquante ans de folie du maître de la BD underground. Au fil des aventures de Fritz the Cat, Mr. Natural ou Mr Snoid, Crumb se transforme sans arrêt, ses récits foisonnants des années 1960 inspirées par le LSD glissant, au cours des années 1980, vers un travail plus réaliste. Pour autant, jamais il ne perd son incontrôlable subversion. Il revendique sa liberté sans penser aux conséquences de ses dessins ni s’autocensurer ; sans se canaliser pour défendre une cause ou une autre, ni avoir à se justifier. Traversée par un humour farfelu (“Encore plus d’humour tordu pour ne rien dire”, proclame-t-il en ouverture de Mr Snoid), fourmillant de saynètes psychédéliques, l’œuvre de l’Américain possède une énergie comique inégalable, immédiate et hyper sexuée.

dessin Robert Crumb baignoire poster Cornelius Kitchen Sink PressMais armé de son dessin déformé par le désir (toutes les femmes font deux mètres, ont des cuisses de rugbymen et un fessier improbable), Crumb est surtout l’un des auteurs qui manie le mieux l’autofiction – ou plutôt, comme il l’appelle, l’“autodénigrement”. L’un des premiers à explorer ce genre avec autant de sincérité, et à lui donner une telle résonance. Que ce soit pour décrire les troubles de l’adolescence ou de la crise de la quarantaine, son ton introspectif s’avère d’une humanité extraordinaire, révélant ses doutes, sa culpabilité, ses frustrations poisseuses et ses craintes enfouies. Derrière ses délirantes perversions, Crumb étudie avec une grande perspicacité ses débordements, reconnaît ses faiblesses, et compose en fait le portrait outrancier d’une société en pleine déliquescence. Inlassablement, il attaque la religion, la bien-pensance, la famille, la vacuité de notre civilisation et toutes les barrières qu’elle impose à nos pulsions, nos envies, nos espérances – “C’était sinistre, mais nous pouvions toujours trouver refuge dans le monde merveilleux et loufoque des comic books.”

Robert-Crumb-autoportrait-dessin-Cornelius creme Des dizaines de dessins et couvertures inédites, des photographies, ainsi que des extraits des carnets de l’auteur complètent ce volume, notamment dans certaines sections en couleur, magnifiques. Un entretien-fleuve passionnant, réalisé par Gary Groth en 1988 et jamais traduit en français, revient sur le parcours de ce héraut malgré lui de la contre-culture. Robert Crumb y parle de musique, de drogue, du suicide, du féminisme, de la politique, et même de l’attraction sexuelle incontrôlable exercée sur lui par… Bugs Bunny. Ainsi que de cette vie moderne qu’il exècre tant, “pratique facile, bon marché. La vie toute entière devient un hamburger de chez McDonald : comestible, mais sans beaucoup de substance.” Heureusement que pour la rendre plus savoureuse, on peut l’assaisonner avec la crème de Crumb.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Mercier, Jean-Paul Jennequin et Emilie Le Hin, mai 2012, 304 pages, 25 euros.