Peau de lapin, de Gauthier – éd. Misma

Peau de lapin Gauthier MismaAvec sa couverture toute douce, son joli titre fluo et son petit format carré, Peau de lapin instaure tout de suite un lien intime avec son lecteur. Le tendre trait de crayon à papier forme un dessin accueillant ; la monotonie du découpage est propice à une lecture ronronnante. Il est question d’enfance, de gamins qui se déguisent en lapin, d’après-midis au soleil, de jeux insouciants. Tout du moins, c’est comme ça que tout commence. Car ensuite, le malaise s’installe, et avant qu’on ait pu s’en rendre compte, la légèreté s’est muée en gravité. L’innocence du dessin a fait volte-face : la fragilité du crayon dégage soudain une force étonnante, et souligne l’embourbement d’une vie d’enfant.

Violence domestique, divorce, solitude, ennui, rejet : le bambin planqué sous sa cagoule aux grandes oreilles perd peu à peu le contact avec la réalité, et essaie tant bien que mal de reprendre en main sa destinée. Délicatement, Gauthier réutilise les ressorts de la bande dessinée classique que son personnage aime tant lire : des histoires courtes, des décors connus (l’école, la piscine…), des situations habituelles (la concurrence entre gamins) et des personnages familiers (le prof, l’animal de compagnie). Sauf qu’au lieu de s’achever sur un gag, chaque court récit dégringole un peu plus vers la noirceur, comme un Petit Nicolas qui s’enfoncerait dans l’ombre, paniqué par la dureté du monde qui l’entoure. Sorti en 2009, ce premier livre de Gauthier méritait une réédition : rares sont les albums qui ont su raconter les angoisses de l’enfance avec une telle acuité.

Peau de lapin Gauthier MismaPeau de lapin Gauthier Misma

Réédition. Avril 2013, 106 pages, 16 euros.

Mistero doloroso, de Anna Maria Ortese – éd. Actes Sud

Mistero doloroso Anna Maria Ortese Actes SudVraisemblablement écrit au cours des années 1970, Mistero doloroso était depuis resté caché dans les archives d’Anna Maria Ortese. Dans cette novella posthume d’une centaine de pages, l’écrivain italienne (1914-1998) s’attaque au mystère douloureux de l’amour. Comme dans un conte de fée, la petite Florida croise le regard d’un prince dans la Naples francophone de la fin du XVIIIe siècle, où se côtoient faste et misère. L’envoûtement est immédiat. Lui, harcelé par toutes les beautés de la ville, s’étonne d’être aimanté par le regard gris de la jeune roturière. Quant à elle, une force inédite la terrasse. Malheureusement, nous ne sommes pas dans un conte où l’amour triompherait toujours, mais une société lâche et hypocrite, peuplée de “femmes vêtues de soie et d’orgueil”.

A travers l’exploration du sentiment amoureux par l’innocente Florida, l’Italienne raconte avec une finesse d’orfèvre la révélation, la découverte, la prise de conscience d’une fillette qui, brusquement, devient une femme en apprivoisant cette sensation nouvelle. Et bouleverse par là même son entourage : le regard épouvanté de sa mère, qui comprend soudain que sa fille a laissé place à “une adulte inconnue et sans bonté”, ne s’y trompe pas. Car dès sa naissance, cet amour impossible, mort-né, engendre autant de bonheur que de souffrance.

Le raffinement exquis de l’écriture, très classique à première vue mais parsemée de comparaisons lumineuses et d’images inopinées, se plie aux moindres soubresauts des personnages, qui semblent s’exprimer par leurs émotions, plutôt que par leurs actions ou leurs mots. Comme si Anna Maria Ortese éprouvait un nouveau langage intense, à la croisée du réalisme et de l’onirisme, pour tenter de raconter l’indicible, de capter les tressaillements de la chenille qui devient papillon, abandonnant le cocon de l’enfance pour voler de ses propres ailes. Et se jeter dans le vide.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, janvier 2012, 100 pages, 15 euros.