Sous-Sols, de DoubleBob – éd. Frémok

Sous-Sols DoubleBob FremokDans une pyramide lisse comme du verre, repose une silhouette humaine, en position fœtale. Pourtant, le refuge protecteur s’avère rapidement plus poreux qu’il n’en a l’air. Ses sous-sols dissimulent tout un ensemble de ramifications, de tunnels, de crevasses et d’échelles pénétrant dans les entrailles de la terre. Ces passages invisibles permettent à des visiteurs mi-hommes mi-bêtes – divinités souterraines ? créatures du royaume des morts ? – de s’immiscer dans la pyramide. Comme des fées autour du berceau d’un nouveau-né, ils encerclent la silhouette. “Il dit qu’il s’est perdu et qu’il ne reviendra pas.”

Feutré, juste cadencé par quelques phrases évanescentes, l’ouvrage s’engouffre dans le ventre de la terre pour sonder le moment de basculement, le lieu de passage entre le monde d’en dessous avec le monde d’au-dessus – glissement matérialisé par le “SOUS-SOLS” de la couverture, qui devient un “SO S SO S” lorsqu’on referme l’album. Ici, tout fonctionne dans un mouvement de balancier. A la géométrie froide et raisonnée du triangle, symbole de l’abri, répondent les formes chaudes et organiques de l’œuf, image obsessionnelle qui défie la symétrie des lignes droites.

Le territoire qu’explore l’auteur se cache entre le solide et le liquide, l’homme et l’animal, la naissance et la disparition. Entre la parole et le dessin, aussi. Lorsque les mots ne suffisent plus, DoubleBob trouve dans une poignée d’images le pouvoir d’évocation de milliers de phrases. Alors il atteint les confins du langage. Dans un silence assourdissant, son trait gris s’enfonce dans nos recoins les plus intimes, nos angoisses les plus primales, qui demandent de descendre encore d’autres échelles, d’autres escaliers, pour fouiller la douleur de la perte. Son dessin arrive à suggérer un amour infini par un simple mouvement de bras ; à insinuer la peur de la mort en nous faisant croiser le regard d’une hyène hilare. Transpercé par des bouffées de désir et de chagrin, ce petit livre plonge dans l’indicible. Dans ces limbes où “à chaque instant, toute chose s’endort et se réveille”.

Sous-Sols DoubleBob FremokSous-Sols DoubleBob FremokSous-Sols DoubleBob Fremok

Septembre 2012, 36 pages, 9 euros.

George, le fanzine

Depuis 2007, Francesco Dufourny (L’Association, United Dead Artists) et Eric Nosal (auteur du chimérique Mode d’Emploi chez Les Requins Marteaux), mènent la barque du fanzine George, qui a atteint en ce début d’année son 31e numéro. Petit volume chic, George se présente comme un espace de bande dessinée créative, dans lequel se confrontent tous les genres et tous les tons. Depuis sa création, plus de 50 auteurs français, belges, italiens, suisses ou danois y ont été publiés. Strips humoristiques, feuilletons à suivre d’un numéro sur l’autre, histoires courtes et récits plus expérimentaux se côtoient derrière cette couverture sur laquelle, traditionnellement, un rose pétant lutte contre un bleu électrique.

Chaque numéro est l’occasion de retrouver des signatures récurrentes. Eric Nosal, d’abord, dépouille son trait à la légèreté virtuose qui rendait Mode d’emploi si ensorcelant pour nous raconter les aventures drôles et amères (et muettes) d’un petit gros pas très doué avec les filles. Avec ses collages futés, tirés de vieilles publicités ou du catalogue Darty (pour la friteuse), Anne Citron impose son univers ironique, tandis que Boris Hurtel, avec son dessin très nu, nous renvoie plutôt à la simplicité brute de la gravure sur bois. L’esthétique maniaque et kafkaïenne de Karamalli, la puissance dérangeante des graphismes de Gaiihin ou les lignes mécaniques de Manuel font ainsi partie – entre autres – des atmosphères singulières dans lesquelles nous entraîne George. A côté des invités ponctuels (citons encore Jacques Velay, Bertoyas ou Doublebob), le fanzine s’attache également à ouvrir ses pages à de jeunes artistes. Le dernier numéro fait ainsi de la place à Guérine Regnaut, qui, paraît-il, ne devrait pas tarder à publier son premier album où il sera question de Blanche-Neige, de sept nains, d’alcool et de sexe – dit comme ça, le cocktail paraît un peu inquiétant…

Un fanzine ambitieux, entre noirceur et humour, atelier fertile combinant tout ce que la jeune bande dessinée est capable de proposer. Reste qu’on ne sait toujours pas qui est George.

64 pages, 5 euros. Informations complémentaires et liste des points de vente sur le blog de George.