Bienvenue à Mariposa, de Stephen Leacock – éd. Wombat

Bienvenue a Mariposa Stephen Leacock Seth WombatStephen Leacock est considéré comme un écrivain humoristique. Forcément, le livre datant de 1912, l’humour centenaire y est un peu désuet – et encore : dans la deuxième partie du roman notamment, Leacock enchaîne les situations cocasses et les descriptions caustiques dont la drôlerie n’a pas pris une ride. Le juge qui félicite l’accusé (son fiston qui a cassé la figure à un ennemi politique), le passage à la moulinette des clichés du grand amour ou le naufrage d’un bateau à vapeur dans 1,80 mètre d’eau restent des grands moments de n’importe quoi, au service d’une satire de la petite bourgeoisie de province, tyrannique, étroite d’esprit, vaniteuse et hypocrite, et de la rumeur qui, dans les petites villes, ne fait jamais dans la demi-mesure.

Mais Bienvenue à Mariposa rappelle surtout qu’avant d’être un écrivain pour faire rire, Leacock (1869-1944) est un grand écrivain tout court. Son oeuvre, si élégante, devient avec l’âge encore plus charmante. S’inscrivant dans cette longue tradition américaine des portraits de villes – de Winnesburg-en-Ohio de Sherwood Anderson à La Fin du vandalisme de Tom Drury en passant par Knockemstiff de Donald Ray Pollock -, l’écrivain canadien nous emmène dans les rues ensoleillée de Mariposa, pétulante bourgade imaginaire au bord d’un lac, où tout est beau et tout est tranquille. En apparence, du moins.

Entre les dettes de l’église, les incendies volontaires, les naufrages (en eaux peu profondes donc), les histoires d’amour torturées et les braquages de banque, il faut se méfier de l’eau qui dort. Soyeuse mais toujours facétieuse, l’écriture de Stephen Leacock dégage, sous ses airs moqueurs, une profonde empathie pour ses personnages ridicules, et arrive plus d’une fois à glisser, mine de rien, vers l’émotion. L’ultime chapitre du roman, nimbé dans une nostalgie doucereuse, prouve à lui seul le talent de son auteur pour réussir, en quelques dizaines de pages, à tisser entre son petit monde cocasse et le lecteur des liens beaucoup plus étroits qu’il n’y paraît.

Il faut dire que les éditions Wombat ont bien fait les choses avec ce splendide volume doré et cartonné illustré par le dessinateur Seth. Un choix d’une grande justesse, tant l’univers nostalgique et bonhomme du compatriote de Leacock paraît en totale osmose avec l’atmosphère chaleureuse de Mariposa. (D’ailleurs, ceux qui ont lu les bandes dessinées Wimbledon Green ou George Sprott comprendront à quel point le roman de Leacock a dû être une influence marquante pour Seth.) Assurément l’un des plus jolis livres parus cette année.

Bienvenue a Mariposa Stephen Leacock Seth Wombat

Sunshine Sketches of a Little Town. Traduit de l’anglais (Canada) par Thierry Beauchamp. Graphisme, illustrations et postface de Seth. Octobre 2014, 288 pages, 29 euros.

Chiennes de vies, de Frank Bill – éd. Gallimard/Série Noire

Chiennes de vies Frank Bill Gallimard Serie NoireDepuis quelques années, le roman noir américain quitte son traditionnel décor urbain pour s’installer dans des bleds de plus en plus miteux. James Crumley, Harry Crews, Larry Brown ou Chris Offutt avaient déjà initié le mouvement à partir des les années 1980. Récemment, William Gay, Ron Rash et Donald Ray Pollock sont allés plus loin encore, enfouissant leurs intrigues dans un décor en friche peuplé de consanguins, de paysans, d’alcoolos ou de paumés défoncés venus du fin fond de l’Ohio, du Tennessee ou de la Caroline. Et comme Donald Ray Pollock (qu’il remercie d’ailleurs en fin d’ouvrage) avec le village de Knockemstiff, ou, il y a un siècle, Sherwood Anderson avec Winnesburg-en-Ohio, le nouveau venu Frank Bill joue sur une unité de lieu, élargie cette fois à un Etat entier, l’Indiana.

Les ingrédients restent les mêmes : un paquet de types brutaux, qui résolvent leurs problèmes à coups de poing ou à coups de gros calibre. De la bière tiède et des labos de meth planqués derrière les arbres. Des combats de chiens (ou d’hommes) dont l’argent des paris coule à flot. “Un paysage de remorques corrodées et de fermes délabrées devant lesquelles traînaient des tracteurs rouge argile abandonnés, ainsi que les diverses carcasses de véhicules posées sur les parpaings. (…) Il ne restait plus qu’à attendre que la loi du talion pointe sa tête hideuse.” Ajoutez-y quelques règles archaïques, des fantômes qui hantent encore le Sud profond et des gangs salvadoriens venus vendre de la drogue au bouseux, et vous avez la recette de ces Chroniques du Sud de l’Indiana.

Si son écriture n’a pas (pas encore ?) la puissance dévastatrice de celle de Donald Ray Pollock ou la majesté ensorcelante de William Gay, Frank Bill fait déjà admirer l’impact de son style, notamment pour esquisser des personnages très denses. Tendues au point de rompre, ses nouvelles se coulent dans le monde âpre et impitoyable de ces autres Etats-Unis, à des millions de kilomètres des lumières de la ville. Entre la génération brisée des vétérans du Vietnam et celle traumatisée par la guerre en Afghanistan, les âmes coincées ici ne s’affirment que par le sang, tentant de survivre au milieu des viols, des meurtres et des vengeances qui ont tailladé le tissu social.

Frank Bill ausculte particulièrement le noyau familial, mis à mal par la pauvreté et la violence de cet Indiana implacable : on vend sa petite-fille pour quelques billets, on tue son père pour un héritage, on bat son épouse comme un sourd en sachant très bien qu’un jour, les enfants viendront la venger. Sous ce ciel assombri, hommes et femmes ressemblent de plus en plus à ces chiens qu’ils forcent à s’entretuer dans des combats clandestins, pour tromper l’ennui. Les seules lueurs d’espoir se cachent dans la mort des autres, ou dans la fuite, loin, très loin. “Il ignorait encore où les mènerait leur voyage, et il s’en fichait ; il savait juste qu’il ne s’arrêterait pas avant d’avoir mis plusieurs Etats entre eux et les crimes du sud de l’Indiana.”

Crimes in Southern Indiana. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet, janvier 2013, 250 pages, 21 euros.

☛ POURSUIVRE AVEC > Nos interviews de Ron Rash et de Donald Ray Pollock, et notre article sur le dernier William Gay.

RENCONTRE AVEC DONALD RAY POLLOCK / Ecrivain du Sud

Donald Ray Pollock interview Knockemstiff Diable tout le tempsIls n’étaient pas si nombreux, ceux qui avaient lu Knockemstiff, mais tous s’en souviennent. Knockemstiff (littéralement “Etends-les raides“), l’incroyable chronique d’un bled oublié quelque part dans l’Ohio. Des hommes, des femmes, des ados, des enfants perdus déambulant au gré de ces 18 nouvelles tissant magistralement des existences en vase clos. Des murs butés au fond d’impasses. Des consanguins, des incestueux. La drogue, l’alcool, le sexe, la violence. Le malheur, le ridicule, les heures de nuit, la misère qui abîment. Une fois, des étrangers de passage. Le type qui s’étonne “c’est difficile de s’imaginer qu’il y a des gens si pauvres dans ce pays … Qui vivent comme ça dans le pays le plus riche du monde“, et repart. Et ce val “méchant” d’où certains tenteront de partir, mais où la plupart resteront toute leur vie “comme un champignon collé à un tronc d’arbre pourri“. Pas étonnant qu’on pense à Harry Crews en lisant Knockemstiff. Pas étonnant que la parution du Diable, tout le temps, son dernier roman chez chez Albin Michel, soit un événement.

Retour à Knockemstiff et alentours. Toujours sans espoir, ni horizon malgré la plaine. Meade à quelques kilomètres, la fabrique de papier, l’odeur d’oeuf pourri. Entre les deux, le passé triste et vacant de Willard Russell, parti vaincu, rentré terrassé par les horreurs de la guerre du Pacifique. Le travail dans l’abattoir, les porcs innombrables, la chair, le gras, la rencontre avec Charlotte, le mariage, la naissance d’Arvin. Puis les douleurs de Charlotte, insoutenables. La maladie qui ronge. Le désespoir et la folie de Willard se dissout dans une mystique brutale. Prier, obliger Arvin à prier, tout le temps, longtemps, agenouillés près du tronc. Animaux sacrifiés, sang souillé, carcasses décomposées, “il avait tout fait pour elle, tant pis pour le sang et la puanteur et les insectes et la chaleur“. Tant pis pour la suite, tant pis pour le fils déjà brisé. De toute façon, il y a peu de lendemains, encore moins qui chantent, dans ce monde enfermé de chasseurs imbibés, de péquenauds dégénérés, de mères pitoyables, d’épouses sacrifiées, de filles ravagées avant l’âge, de prédicateurs délirants, de petites frappes et d’hommes tannés. Partout, la crasse coagulée par le sang, les sermons terrifiants, la came, les alambics rouillés, la sueur, les dents gâtées, le front bas. Le pasteur pédophile, le prophète de la résurrection mangeur d’insectes, le guitariste invalide sodomite et Carl et Sandy Anderson, couple de tueurs. Ici entre culpabilité et rédemption, là où “le Diable n’abandonne jamais“. Un roman immense et violent, cauchemar transpercé libérant le talent sidérant d’un auteur à l’apparence si tranquille.

Vous avez été ouvrier dans usine à papier pendant plus de trente ans, avant d’entamer, tardivement, une carrière littéraire. Comment avez-vous opéré ce changement de cap ?

Donald Ray Pollock Knockemstiff Buchet Chastel couvertureJ’ai travaillé dans cette usine pendant 32 ans. Comme mon père et mon grand-père avant moi, sans jamais imaginer qu’il puisse en être autrement. C’est quand j’ai eu 45 ans que j’ai connu ce que l’on pourrait appeler une crise existentielle. Mon père venait de prendre sa retraite et le voir arrêter de travailler du jour au lendemain, se contenter de rentrer chez lui et de se vautrer sur le canapé pour regarder la télé, m’a vraiment fait réfléchir. J’ai toujours trouvé très triste ces gens qui prennent leur retraite et végètent. Et là ça été d’autant plus difficile qu’il s’agissait de mon père. J’ai ressenti le besoin impérieux de réfléchir a ce que je pouvais faire pour inventer le reste de ma vie, pour ne pas me préparer cette fin-là. Ce qui ne voulait pas forcément dire que j’allais quitter l’usine, je ne savais rien faire d’autre. Mais il y avait une chose que j’aimais par dessus tout : les livres. J’ai toujours été un grand lecteur, même si chez moi il n’y avait aucun livre – mes parents n’avaient même pas une Bible. Je me suis donc dis que j’allais essayer de devenir écrivain. Je me suis donné cinq ans pour y arriver. En tout cas essayer, pour ne pas avoir de regrets. A la fin de ces cinq années, j’avais publié six ou sept nouvelles dans des revues et obtenu une bourse pour intégrer un programme d’écriture à l’université d’Ohio. L’usine payait une partie des frais de scolarité. J’ai donc décidé de me présenter et ai étudié pendant trois ans. Quand mon premier livre est paru, en 2008, j’étais d’ailleurs toujours étudiant. Lire la suite