Le Grand Bousillage, de Volker Braun – éd. Métailié

Le Grand Bousillage Volker Braun Métailié“Il avait passé toute sa vie au travail, ça avait été son besoin vital premier et maintenant qu’on le lui enlevait, ça devenait vraie rage et possession.” Flick, à peine soixante ans, perd son boulot. Mais incapable de tenir une journée de retraite forcée, tel un héroïnomane sans sa dose, celui qui “circulait toujours fringué de son invariable tenue, mousqueton au ceinturon, casque rouge” court au pôle emploi retrouver une occupation qui comblera son corps en manque d’activité. Le super-héros de la réparation et ennemi intime de la panne accumule les petits boulots rocambolesques, dans tous les domaines, et dans le monde entier, comme Hercule enchaînait ses travaux. Le problème, c’est que de la mine d’ex-RDA au marché de l’emploi du XXIe siècle, il y a un fossé que le bon Flick ne peut combler.

Roman picaresque dans lequel Don Quichotte et Sancho Panza se sont mués en un travailleur accro et son petit-fils, un jeune dadais en sweat à capuche, Le Grand Bousillage se présente comme un tour d’horizon du travail moderne, de la cueillette des fruits jusqu’aux performances des musées d’art contemporain. Les arabesques littéraires du style touffu, capable de nous raconter une grève d’ouvriers avec la verve de Shéhérazade narrant un épisode des Mille et une nuits, font de ce roman une fable grimaçante. Volker Braun mélange les tons, les niveaux de langue, joue avec l’intertextualité, l’oralité, les citations, les tournures désuètes. Attaquant par le rire l’aliénation, il pointe autant la nocivité de cette aliénation au travail, que sans le travail – lorsque l’on se retrouve sans emploi et exclu, en quelque sorte, de la société. Paradoxe que résume la sentence placée en exergue du livre : “Ô Travail, il vaudrait mieux que tu n’aies jamais commencé. Mais, une fois commencé, il faudrait que tu ne finisses jamais.”

Traduit de l’allemand par Jean-Paul Barbe, mai 2015, 224 pages, 22 euros.

Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil – éd. Attila

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Attila couverture Julien Couty“Les cinq parties du monde appartenaient aux grandes personnes. Elles disposaient de l’histoire, galopaient à cheval, chassaient, commandaient des navires, fumaient, construisaient pour de vrai, faisaient la guerre, aimaient, sauvaient, enlevaient, jouaient aux échecs. Et les enfants, on les mettait au coin.” Afin de combattre cette crasse injustice, le jeune Lolia et son petit frère Osska imaginent le pays de leurs rêves : la Schwambranie. Ils inventent une géographie, une faune, des dynasties belliqueuses et un panthéon de personnages farfelus à cette île en forme de molaire perdue au milieu de l’océan. Dans ce Neverland manichéen où les méchants ont des noms de médicaments (empruntés aux ordonnances de papa), et où Don Quichotte, Sherlock Holmes et Robinson Crusoe sont toujours là pour donner un coup de main en cas de besoin, Lolia et Osska s’évadent. Mais nous sommes en Russie, en 1917, et la révolution éclate brutalement. Les guerres chimériques sont rattrapées par les vrais combats : “La réputation de la guerre est fortement entamée par la présence du sang”, constate tristement Lolia. Le tsar est renversé, l’idyllique Schwambranie bouleversée.

Chef-d’œuvre d’imbrication, Le Voyage imaginaire, originellement paru en France en 1937, est une poupée russe qui mêle autobiographie, roman initiatique, récit historique, conte et éloge de la révolution. A l’image des mots-valises qui parsèment le langage fantaisiste de Léo Cassil, le réel et l’imaginaire s’emboîtent, s’enchevêtrent, s’influencent. Alors que la mutation brutale imposée par les révolutions de 1917 font de la Schwambranie un endroit rétrograde, le monde réel, sens dessus dessous, gonflé par un vent de liberté, paraît bien plus romanesque. Les repères deviennent flous, le temps semble se dissoudre. Vu à travers les yeux d’un enfant, Russie et Schwambranie se font écho, comme si tout cela n’était qu’un jeu.

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Julien Couty AttilaIndéniablement partisan, Léo Cassil a trouvé dans la révolution un espoir infini. S’il élude certains aspects autoritaires du nouveau régime, il ne nie pas la faim, le froid, la pauvreté, la misère sanitaire, ou l’antisémitisme lancinant. Lorsqu’il enjolive le nouvel ordre, l’écrivain russe n’oublie jamais de verser dans une ironie qui n’épargne personne, pas même les nouveaux venus, comme ce commissaire à l’éducation passablement idiot qui n’a visiblement jamais entendu parler de Gogol. Alors, même si “les contes ne finissent bien que dans les livres”, Léo Cassil tente de croire jusqu’au bout à son utopie, espérant que l’insouciance triomphera… Document fascinant sur une époque de basculement (et rendu plus intéressant encore par l’appareil critique de l’éditeur et la matérialisation des coupes de la censure opérées en 1955), Le Voyage imaginaire est avant tout une œuvre pleine d’esprit. Une ode à la liberté, à ranger aux côtés de Peter Pan, Don Quichotte, Alice au pays des merveilles et Les Voyages de Gulliver.

Réédition, traduit du russe par Véra Ravikovitch et Henriette Nizan, mars 2012, 260 pages, 18 euros. Illustrations de Julien Couty. Postfaces de Vladimir Tchernine et Benoît Virot.