El Sexto, de José María Arguedas – éd. Métailié

El Sexto Jose Maria Arguedas metailie couverture perouEn 1937, José María Arguedas, alors étudiant, est arrêté lors d’une manifestation antifasciste. A cette époque, le Pérou vit sous le joug du général Benavides. Arguedas et ses compagnons sont enfermés dans le pénitencier de Lima, le lugubre El Sexto. Le futur écrivain y reste pendant huit mois. Ce n’est que vingt ans plus tard, à la fin des années 1950, qu’Arguedas en tire un roman. A travers les yeux de Gabriel, un étudiant idéaliste, rêveur et affilié à aucun parti, on parcourt l’étrange prison péruvienne, dont les locataires sont répartis selon des strates précises. Au rez-de-chaussée, les assassins et les clochards, la lie de Lima. Au premier étage, les criminels non récidivistes, violeurs, escrocs, voleurs. Au second, les prisonniers politiques. Tout ce petit monde s’observe, accoudé aux parapets, évitant soigneusement l’escalier central pour ne pas se mêler aux autres.

L’incarcération, arbitrairement ordonnée, devient une torture quotidienne : le médecin ignore ses patients, les dirigeants de la prison sont lâches et sadiques, les clochards ont si faim qu’ils lèchent le sang répandu sur le sol après une bagarre, et les assassins s’enrichissent en violant et prostituant les détenus les plus faibles. Pourtant, la prison apparaît aussi comme un lieu de formation, d’éveil, d’appréhension du monde.“Réfléchis, ami étudiant. La prison, ça sert à ça.” Petit à petit, sous la plume lancinante de José María Arguedas, les murs du pénitencier d’El Sexto s’estompent, devenant une sorte de métaphore universelle non seulement du pénitencier, mais de la société tout entière. Chaque personnage devient un symbole, comme ce caïd qui reproduit en détention l’oppression de l’extérieur, ou ce commissaire, emblème d’une tyrannie funeste.

Quant aux détenus politiques, du haut de leur deuxième étage, ils semblent peu préoccupés par la population qui tente de survivre en bas de l’échelle. Critique amère du dogmatisme politique, El Sexto met en scène le clivage entre les deux organes de la gauche péruvienne, l’APRA (Alianza Popular Revolucionaria Americana) et le parti communiste local, chacun accusant l’autre dans une cacophonie puérile, et privilégiant la rigueur idéologique à l’instinct d’humanité. “Pourquoi sommes-nous obligés de nous combattre ici aussi, en prison ? Ne sommes-nous pas enfermés pour la même cause ?” José María Arguedas touche ici du doigt le drame du XXe siècle, cette propension de la gauche à s’entredéchirer plutôt que de lutter contre le véritable ennemi fasciste. Pendant ce temps, les Indiens, les pauvres et les ouvriers continuent de souffrir, courbés sous le poids de l’exploitation des entreprises américaines, si puissantes en Amérique du Sud. Et les despotes en uniforme, eux, gardent la mainmise sur le pays. “Ils savent plus reconnaître un être humain ; et même eux, ils perdent la conscience qu’ils sont humains. L’uniforme, mon ami, c’est la sépulture qui sépare le galonné de nous.”

Traduit de l’espagnol (Pérou) et préfacé par Eve-Marie Fell, octobre 2011, 192 pages, 18 euros.