…Et tu connaîtras l’univers et les dieux, de Jesse Jacobs – éd. Tanibis

Et tu connaitras l'univers et les dieux Jesse Jacobs TanibisEt si tout cela n’était qu’un jeu ? Si notre humanité n’était que le fruit de l’imagination d’une poignée de divinités puériles et chamailleuses, occupées à construire des mondes pour être ensuite évaluées par une sorte de professeur plutôt sympa ? Et puis un jour, l’un d’eux, qui aime s’amuser avec le carbone, créerait des petites bestioles poilues trop douces et mignonnes : les ani-maux. Alors son camarade jaloux déciderait de pourrir son monde en y implantant une bestiole retorse et sanguinaire – qu’il baptiserait hu-main, évidemment.

En conservant toujours une dérision qui ôte à son récit toute prétention, Jesse Jacobs permet à son histoire de l’humanité de toujours garder une légèreté joueuse. Réduite à trois couleurs (turquoise, violet et bleu nuit), son esthétique méticuleuse donne à ces pages un magnétisme étrange, et une froideur qui contrebalance l’ironie du propos. Sans en avoir l’air, Jesse Jacobs arrange une fable philosophico-biblique, se moque de l’orgueil humain et dépeint nos glorieux créateurs comme des gamins inconséquents, capables de se lancer dans des bastons mémorables ou dans les pires cruautés. Un album facétieux, plein de malice.

Et tu connaitras l'univers et les dieux Jesse Jacobs Tanibis

Traduit de l’anglais (Canada) par Madani & The Chluk Chluk Squad, mai 2014, 76 pages, 18 euros.

Anouk Ricard + Winshluss – éd. Les Requins Marteaux

Planplan culcul Anouk Ricard Requins Marteaux BD culUne jeune chatte un peu chaude reçoit les réparateurs télé à moitié à poil et tente de les entraîner sur les chemins du vice. Malheureusement, ils semblent un peu longs à la détente. Puis c’est au tour du pompier, de l’infirmière, des policiers, des extraterrestres. Bref, avec une nonchalance narquoise, Anouk Ricard ose le pire, sans jamais sombrer dans la vulgarité. Car elle a beau faire dans le porno (assez soft tout de même), son dessin, lui reste le même. Alors même s’ils ont envie de s’enfiler, ses petits personnages animaliers aux couleurs crues et aux contours enfantins restent… mignons. Et toujours aussi drôles.

Si l’on en doutait encore, on sait désormais que le dessin d’Anouk Ricard lui permet de toucher à tout. Après s’être frottée à la violence absurde des faits divers il y a quelques mois, elle signe dans la collection “BD Cul” un Planplan culcul qui, au-delà de son titre génial, arrive à enfoncer toutes les portes ouvertes du film porno sans jamais se départir de sa grâce naïve – il fallait le faire.

Novembre 2013, 144 pages, 12 euros.


In God we Trust Winshluss Requins Marteaux

Autre parution chez Les Requins Marteaux, très attendue, celle de Winshluss, qui revient enfin, cinq ans après le carton de Pinocchio. Dans un ouvrage beau comme une Bible du Club du livre (couverture rigide en simili-cuir bleu nuit avec dorures intégrées), Winshluss nous donne sa version de l’Ancien Testament. Et forcément, il y a beaucoup plus de bière, de vomi et de baston que dans la version officielle…

Au-delà de l’humour iconoclaste et de la provocation punk toujours présente chez lui, Winshluss impressionne une fois encore par son sens du récit éclaté, et la faculté de métamorphose de son dessin. Qu’il lorgne vers la fantasy, vers le cartoon, vers les comics (pour un indispensable duel Dieu VS Superman), ou se cantonne à une esthétique épurée et pastel, son trait ne cesse de changer d’apparence pour mieux coller avec le récit. Ce qui donne à cette Histoire du christianisme des airs d’Histoire de la bande dessinée, tant Winshluss revisite tous les styles sans jamais perdre la spontanéité et l’excitation adolescente qui l’animent.

Novembre 2013, 100 pages, 25 euros.

Sick City, de Tony O’Neill – éd. 13e Note

sick city tony oneill 13 note editionsL’histoire est simple. Deux junkies se retrouvent en possession de ce qui, à Los Angeles, équivaut à peu près au Graal : un porno amateur sulfureux, resté caché dans les entrailles d’un coffre-fort depuis les années 1960, impliquant Yul Brynner, Steve McQueen, Mama Cass et la sublime Sharon Tate, qui fut sauvagement assassinée par la bande de Charles Manson. Evidemment, les deux chanceux vont essayer de se faire un paquet de fric en refourguant leur trésor au plus offrant. Et évidemment, shootés jusqu’aux oreilles, ils accumulent les embrouilles, poursuivis par un tueur fou, dealer psychopathe prêt à tout, fana de Phil Collins de surcroît – ça situe bien la folie du bonhomme. Une histoire simple donc, servie par une écriture qui, si elle n’a pas la force de frappe de certains grands textes sur la drogue, reste d’une efficacité redoutable. Sans se presser, sans multiplier les rebondissements mais en laissant aux personnages la place de s’épanouir, Tony O’Neill attire tranquillement sa bande de détraqués dans la même impasse.

Dans la faune des vieux richards qui se rachètent des organes neufs arrachés à des jeunes Mexicains, des actrices ratées devenues strip-teaseuses ratées, des collectionneurs vicieux, des flics pervers, des moralisateurs libidineux et de kilos de drogués aussi pétillants que des zombies anémiés, O’Neill ne cesse d’aller et venir entre la vitrine huppée d’Hollywood et l’arrière-boutique nauséabonde qu’elle peine à dissimuler. Du petit travesti au ponte de la télévision, de l’acteur porno minable à la star du 7e art, tous ne sont que les différentes têtes d’une même hydre dégénérée. Et personne ne semble pouvoir échapper au venin de cette Mecque du cynisme et de l’exploitation humaine : Los Angeles ressemble à un piège dont on ne peut s’enfuir, une prison gluante cernée de barreaux invisibles. “Cette ville est pourrie. C’est une fosse d’aisances. Ce surnom de “cité des anges”, c’est de la connerie, une blague horrible.”

Dans le sillage de la déchéance de ces deux camés, le récit revendique son âpreté et son anticonformisme, ne reculant pas ni devant la boue ni devant la misère – “Ils ne veulent pas de ça. Ils veulent des camés gentils et présentables. Des camés qui regrettent. Qui pleurnichent et demandent pardon.” Car ici, ce ne sont pas les accès de violence qui choquent le plus. Plutôt ces pages saisissantes sur la dépendance, sur l’hypocrisie des centres de désintoxication, sur ce “Dieu” exhibé à tout bout de champ pour justifier l’absurdité d’une Amérique en déliquescence : “Dieu : le mot qui efface les péchés des politiciens malhonnêtes, des avocats pourris, des héritières droguées et des acteurs de soap operas qui conduisent en état d’ivresse.” Un roman d’une lucidité crasse, dont la citation d’ouverture, signée Christopher Reeve, le Superman en fauteuil roulant, présageait déjà le pessimisme blafard.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Daniel Lemoine, août 2011, 430 pages, 19 euros. 

Le Dieu du 12, de Alex Barbier – éd. Frémok

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Auréolé de sa légende noire, Le Dieu du 12 revient nous convertir. Paru en 1982 chez Albin Michel, l’album bénéficie alors d’une publication “très désastreuse” (c’est l’auteur qui le dit) : des pages sont montées dans le désordre, et le rendu des couleurs est saboté par des reproductions toutes aussi (très) désastreuses. Puis c’est au tour des planches originales de subir la vindicte d’une main destructrice. Sans raison apparente, un pyromane mystérieux vient un jour jusque chez Alex Barbier à Fillols (un hameaux de 149 habitants au cœur des Pyrénées-Orientales, ce qui dénote tout de même une certaine opiniâtreté) pour brûler son atelier, détruisant la quasi totalité des œuvres de l’artiste. Pourtant, trente ans après, Le Dieu du 12 est bien là, entre nos mains fébriles. Et cette fois, magnifiquement édité, reproduisant même quelques-unes des pages dévorées par le feu. Bizarrement d’ailleurs, le récit qu’il contient ressemble à une mise en abyme de cette histoire maudite.

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Dans un monde passé sous la coupe des extraterrestres, la France entière est occupée, ou presque. Seule ville libre, Perpignan doit son indépendance à la puissance de son dieu, qui la protège des envahisseurs malfaisants. Enfin, puissance de son dieu, c’est vite dit : à part pour réussir ses créneaux ou faire (involontairement) apparaître des vautours dans les lavabos, sa condition divine ne lui sert visiblement pas à grand-chose. Incapable de vaincre ses ennemis, cocu et dépassé, le fameux dieu semble bien piteux au volant de sa vieille Pigeot.

A l’image de son démiurge pitoyable, l’univers du Dieu du 12 baigne dans un mélange contrasté de gravité et d’ironie. Pour un peu, on croirait que Barbier s’acharne à ridiculiser ses personnages, par exemple en les affublant de noms grotesques – le dieu s’appelle Azertyuiop, les extraterrestres les Couics. La deuxième partie de l’ouvrage fonctionne sur le même principe, mettant en scène une humanité que des machines auraient rapiécée en s’inspirant des Garçons sauvages de Burroughs. Les hommes cohabitent désormais avec… des lampes qui parlent et des armoires qui bougonnent.

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Lessivées par les défauts de l’édition de 1982, les couleurs s’embourbent dans des tons ternis, les décors désincarnés ajoutant encore à l’angoisse palpable. Le jaune délavé et le vert spectral teintent l’intrigue de leur éclat obsédant. Les corps peinent à se détacher de l’ombre qui les enveloppe, puis ce sont les visages qui deviennent flous, comme si le peintre ne parvenait plus à les fixer sur le papier. De temps à autre, des incursions saugrenues viennent perturber le mal-être ambiant : un petit Mickey criard sort de nulle part, un homme tombe enceinte, des touches de rose impudiques explosent brutalement. Rythmée par les voix lancinantes des personnages, la narration semble presque irréelle, traversée par des phrases drôles et désespérées à la fois – “C’est un sale coup pour un dieu d’apprendre qu’il n’existe pas.” Le “je” du narrateur perd pied dans un délire paranoïaque, la déliquescence de l’univers qui l’entoure devenant le reflet de sa propre déchéance. Sommes-nous dans un récit de science-fiction, ou bien simplement dans la tête d’un type rongé par la folie ?

D’habitude si présente dans l’œuvre de Barbier, la pornographie passe ici au second plan. Dans un monde crépusculaire où les femmes ont disparu, le sexe n’est plus que la manifestation d’un amour évidé, d’une solitude inconsolable, d’un ennui morose (“Et nous n’avons pas grand-chose d’autre à faire que, moi décharger et lui avaler.”). Mais aussi le dernier espace où survivent, tant bien que mal, la liberté et la beauté. Possédé par une irrépressible mélancolie, Le Dieu du 12 transpire la subversion, régurgite son dégoût d’une société accablante. Surtout, il dégage un charme hypnotique, amer et incandescent, que même les flammes malveillantes n’auront pas réussi à consumer.

Réédition, mai 2011, 88 pages, 22 euros. Préface de Erwin Dejasse.

Le Royaume, de Ruppert & Mulot – éd. L’Association

Une fois la table débarrassée et la vaisselle faite, vous pouvez enfin déplier ce grand format (40×58 cm quand même) et vous plonger dans la lecture de l’étonnant Royaume. Toujours prompts à se remettre en question et à renouveler leur mode d’expression, Florent Ruppert et Jérôme Mulot délaissent le format livre au profit d’un immense journal de 28 pages. Le fameux Royaume dont il est ici question, c’est le royaume des cieux, le royaume de l’au-delà, le royaume des morts, bref : l’après. L’ailleurs. “La probabilité qu’une vie après la mort existe est vraisemblablement très faible, mais la probabilité que cet au-delà ressemble à ce que décrivent les religions est, à coup sûr, totalement nulle.” Voilà la note d’intention qui régit cette exploration insolente de l’univers céleste. Alors, s’il n’y a pas de Dieu(x), s’il n’y a ni Enfer ni Paradis, s’il n’y a pas de lumière au bout du tunnel, que reste-t-il ?

Partant de faits divers aussi sordides qu’hilarants, Ruppert & Mulot montent une histoire en forme de puzzle, dévoilant pièce après pièce les facettes de ce monde de l’après : des objets flottent dans un espace indéfini, les réincarnations sont soumises au bon vouloir d’une bonne femme mal lunée, les gens picolent ou se défoncent (“Après avoir été informé de la non-existence de Dieu, chaque croyant se voit offrir un astéroïde d’héroïne qui remplace pendant un temps la béatitude post-mortem promise par les religieux.”). Quant à la lune, elle s’avère constituée d’un amas moite et confus de milliers de corps nus partouzant. Dans le fond, mort ou vif, rien ne change vraiment. Derrière la provocation évidente de cet Eden démythifié et leur réjouissant humour punk, R&M singent le grotesque de notre société, ridiculisent les inquiétudes et les certitudes illusoires qui régissent notre pensée.

Comme toujours, ils ne laissent rien au hasard. Le format journal permet d’abord de composer une mise en page en parfaite adéquation avec le sujet. On voit apparaître les rubriques, les feuilletons, les brèves, comme dans un quotidien. Les magnifiques planches célestes, sur fond de nuit étoilée, nourrissent l’atmosphère extraordinaire de l’album, tout comme le découpage des histoires, toujours changeant, comme en apesanteur, mais parfaitement fluide à la lecture. Le jeu des corps, obsession récurrente de l’œuvre de Ruppert et Mulot, les mouvements cinématiques des personnages ou les interstices répétitifs qui fonctionnent comme le refrain d’une chanson donnent à ces pages démesurées des airs de symphonie visuelle. Sur ce support singulier, beaucoup plus souple que les traditionnels albums, ils peuvent poursuivre, comme à l’accoutumée, leur collaboration avec le lecteur, chargé de trouver la solution de devinettes, de découper, de plier, et même de loucher en 3D. Une réussite à tous points de vue, tant le duo de L’Association sait louvoyer avec ce ton ludique, absurde, désopilant, satirique et intelligent qui fait de chacune de ses nouvelles parutions une expérience unique.

Janvier 2011, 28 pages, 9,50 euros.