Plastic Dog, de Henning Wagenbreth – éd. L’Association

Plastic-Dog-Henning-Wagenbreth-L-AssociationPlutôt que de faire de la bande dessinée avec un crayon, Henning Wagenbreth fut l’un des premiers à utiliser exclusivement l’ordinateur. Son graphisme singulier, composé de pixels, forme un univers inflexible et rigoureux où tout est géométrique. Pas la moindre courbe à l’horizon : seulement des petits cubes, des angles droits, des effets primaires et un carambolage de couleurs bruyantes dignes des jeux vidéos des années 1990, que le très beau livre cartonné imaginé par L’Association rend encore plus rigide.

Pourtant, la technique spartiate qui régit ces “24 histoires de l’âge de pierre du livre numérique” initialement diffusées en noir et blanc sur des ordinateurs de poche en 2000, puis parues en couleur dans le journal Die Zeit en 2004, ne bride absolument pas leur fantaisie effrénée. Avec sa tête de chien noir, Plastic Dog s’embarque chaque fois dans des mini histoires absurdes, joyeusement secondé par Seven, l’enfant qu’il a eu avec une sardine à l’huile, un gosse tout laid avec le même profil que E.T. Entre le Front de Libération des Arbres qui kidnappe les armoires pour les libérer du joug des humains, les robots qui tentent de prendre le pouvoir et les métiers surprenants que les chômeurs sont obligés de choisir, le quotidien de cet Anubis de synthèse n’a rien d’aisé.

Reprenant pas mal de thématiques chères à la science-fiction (la machine à voyager dans le temps, les extraterrestres…) et à sa petite sœur paranoïaque l’anticipation (l’Etat Big Brother, le triomphe d’une société de divertissement…), Plastic Dog se débat avec une ironie rugissante. Henning Wagenbreth plonge son héros de plastoc dans un monde violent empoisonné par le cynisme, où nos rêves sont entrecoupés de pages de pub. Et le plus surprenant, c’est que derrière son humour fracassant et son propos apocalyptique, l’album réussit tout de même à dégager, avec son esthétique futuriste d’il y a quinze ans, une certaine nostalgie, qui, par instants, le rend presque tendre.

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Traduit de l’allemand par Eugénie Pascal, octobre 2012, 28 pages, 18 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Nuit, d’Edgar Hilsenrath, dont la magnifique couverture est signée Henning Wagenbreth.

Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers Dessinés

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessinés couvertureDepuis plus de trente ans, les dessins de Martial Leiter sont régulièrement publiés dans les colonnes du Monde, du Temps, du Zeit et de bien d’autres quotidiens à travers l’Europe. Pourtant, comme le montre la sélection d’une centaine de planches réunie ici, le Suisse reste en décalage avec ce que l’on considère généralement comme le dessin de presse. Aucun homme politique connu, aucune référence à l’actualité ; pas de nom, pas de lieu, pas de date. La démarche de celui qui se sent plus proche de William Hogarth que d’Honoré Daumier n’est jamais journalistique, mais prend soin de faire toujours un pas de côté, pour avoir sur la situation un recul salvateur qui donne à ses images une pertinence intemporelle. Leiter préfère forcer son lecteur à passer plus de temps sur chaque dessin, pour en percer le sens, et saisir toutes ses implications. Du coup, sur des sujets très classiques, souvent hérités des années 1970 (l’antimilitarisme, les médias, l’entreprise, la mondialisation, la culture…), il parvient à ne jamais être ni redondant, ni dépassé. Au contraire, la persistance de tels thèmes montre avec virulence à quel point, depuis des décennies, le monde n’a cessé de tourner en rond.

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessines extrait

La pureté de l’esthétique noir et blanc – souvent muette, tout au plus accompagnée d’un titre plein d’ironie – va également dans le sens de cette intemporalité. Avec, toujours, immanquablement, ces lignes rampantes, ces trames qui cousent le papier, s’entrecroisent et creusent leurs sillons, imprimant leur monotonie ou leur hargne. “Mes dessins sont faits de fils plus ou moins serrés qui forment une toile, un filet où je saisis, emprisonne et arrête les choses, les observations”, explique l’auteur dans l’interview qui ouvre ce volume. Comme en écho aux gravures de Goya, il déroule son univers sombre, où l’humain semble toujours passer après, soumis aux courbes de la bourse, à l’opium enivrant servi par les médias, à l’exploitation sournoise des grands patrons. Là où certains cherchent le rire à tout prix, Martial Leiter, lui, a choisi de frapper la conscience de celui qui prendra le temps de s’enfoncer dans les canevas de son encre noire.

Mars 2012, 160 pages, 19 euros.