Femme sorcière !, autour de photographies de Serge de Sazo – éd. Ion

Femme sorciere autour de photographies de Serge de Sazo IonSerge de Sazo (1915-2012) entre au magazine VU en 1933, et devient célèbre dix ans plus tard, lorsque ses clichés de la libération de Paris font le tour du monde. Connu pour ses photos sous-marines prises dans les années 1950, le photographe fait aussi carrière dans un genre beaucoup plus léger, alimentant des revues telles que Paris Hollywood, Chi-Chis ou Frou-Frou de ses pin-up dénudées. Dans Enquêtes, il signe également des “investigations” pas franchement poussées, souvent prétextes à mettre en scène des demoiselles dardant dans un décor vaguement ésotérique.

Femme sorciere ion serge de sazoC’est autour de l’un de ces reportages au titre prometteur, “Amour et sorcellerie”, qu’est bâti cet ouvrage. Dans une ambiance de magie noire d’opérette, les prises de vue de Serge de Sazo mélangent vieux grimoires, poupées vaudoues, ruines hantées et ombres menaçantes dans une orgie d’effets baroques, propices à dévoiler toujours plus de tétons hirsutes et de jouvencelles lascives. Autant dire qu’au lieu d’être sulfureux, le résultat s’avère surtout amusant : les troncs d’arbre se terminent en fessiers de jeunes filles et les sorcières chevauchent leur manche à balai en tentant de rester coquines, ce qui n’a rien d’aisé. Toutefois, il faut bien l’admettre, les montages saugrenus de Sazo dégagent parfois un charme insolite, aux relents surréalistes.

Femme Sorciere Ion Serge de Sazo Amandine CiosiMais ce sont surtout les contributions de la vingtaine d’artistes réunis ici qui changent notre regard sur son érotisme désuet. Car c’est là le principe du livre : chacun réagit, par le biais d’un texte, d’une planche de bande dessinée, d’un dessin ou d’une photographie, aux images de Serge de Sazo. Quand certains apportent leur touche d’humour (comme Oriane Lassus et son ironique portrait de sorcière, “une femme qui fait flipper parce qu’elle a du pouvoir”), d’autres habillent ces naïades kitsch d’une noirceur inattendue (L.L. de Mars, Aurélien Vallade), détournent les poses originales (Anne-Lise Boutin), ou teintent leur stupre en carton-pâte d’une aura poétique (Singeon) voire faussement religieuse (Megi Xexo). Capiteuse, Chloé Alibert trouve même les mots pour redonner à une “Prière à Satan” grotesque (une jeune femme nue lançant un regard admiratif à un démon qui la surplombe) la sensualité vicieuse qu’elle était sans doute censée dégager il y a plusieurs décennies de ça. C’est dire à quel point le dialogue entre les photos diaboliques de Sazo et les propositions qu’elles suscitent fonctionnent, aboutissant à un livre fantasque, mélange de volupté macabre et de dérision.

Avec des contributions de : Chloé Alibert, Mélanie Berger, Anne-Lise Boutin, Claude Cadi, Amandine Ciosi, Fräneck, Amélie Gagnot, Nicolas Gazeau, Guerrive, Benoît Guillaume, L.L. de Mars, Oriane Lassus, Benjamin Monti, Charles Papier, Bertrand Pérignon, Carl Roosens, Singeon, Aurélien Vallade et Megi Xexo.

Avril 2013, 40 pages, 9 euros.

Manifeste incertain, volume 1, de Frédéric Pajak – éd. Noir sur Blanc

Manifeste incertain Frederic Pajak volume 1 noir sur blanc“On peut aimer le travail, la raideur des gestes obligatoires. On peut aussi aimer le chaos, l’hésitation, la maladresse, l’erreur. On peut aimer ne pas choisir, ou même choisir de ne pas choisir.” Le Manifeste incertain déambule dans l’entre-deux. Ni bande dessinée, ni roman, ni vraiment texte illustré, sa forme louvoie entre texte et image, tandis que le fond semble se nourrir de fragments épars. Bouts de récits, citations, détails historiques, bribes autobiographiques : comme un naufragé qui assemble des débris pour construire son radeau, Frédéric Pajak dérive, s’appuie sur l’Histoire pour tenter d’appréhender la sienne, puise dans son expérience pour comprendre le passé. Remonte à sa grand-mère Eugénie, à ses bizutages adolescents, à sa timidité maladive ou au destin tragique de deux néo-nazis croisés un matin d’hiver de 1980.

Jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit, dans un mélange de poésie et d’érudition, de tourner autour de son sujet pour mieux le capturer, l’auteur de L’Immense Solitude convoque Beckett, Céline, le peintre Bram Van Velde ou le dramaturge Ernst Toller. Avant de se laisser attirer, comme un satellite, par la figure de Walter Benjamin, auteur insaisissable, écrivain-philosophe-traducteur-journaliste, penseur de l’ère de la culture de masse. En se concentrant sur les années 1932-1933, lorsque Benjamin, fuyant Berlin, trouve refuge sur l’île d’Ibiza, le Manifeste incertain met en perspective les méditations du Berlinois sur le roman avec le basculement de l’Europe dans l’extrémisme. Et se mue du même coup en une réflexion sur le rôle de l’intellectuel, bringuebalé par la fureur du XXe siècle, son fascisme carnassier, ses illusions passionnées, et ses désillusions plus terribles encore.

Manifeste-incertain-Frederic-Pajak-noir-sur-blanc-extrait-dessin

Manifeste-incertain-Frederic-Pajak-noir-sur-blanc-extrait-dessin

Et les illustrations là-dedans ? D’un noir et blanc au réalisme photographique, elles sont, nous explique l’auteur, “comme des images d’archives : morceaux de vieilles photos recopiées, paysages d’après nature, fantaisies. [Elles] vivent leur vie, n’illustrent rien, ou à peine un sentiment confus.” Elles apportent un contrepoint, un éclairage différent. Parfois même, quand le lien entre le dessin et le récit semble inexistant, leur puissance expressive est telle qu’elles insinuent une inquiétude diffuse. La plupart du temps, les personnages sont de dos, leurs traits dissimulés dans l’ombre, ou gâchés par un contre-jour menaçant. Quand on croise leur regard, il est dérangeant, exorbité, bizarrement dissonant. De quoi ajouter encore à la beauté désenchantée d’un ouvrage traversé, une fois encore chez Frédéric Pajak, par le spectre de la solitude. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a choisi de se pencher sur Walter Benjamin, qui écrivait : “Le lieu de naissance du roman est l’individu dans sa solitude.”

Manifeste-incertain-Frederic-Pajak-noir-sur-blanc-extrait-dessinOctobre 2012, 191 pages, 23 euros.