Les Immortelles, de Makenzy Orcel – éd. Zulma

Les Immortelles Makenzy Orcel Zulma seisme HaitiLorsque la prostituée apprend que son client est écrivain, elle passe un marché avec lui. En échange de sa passe, il devra raconter l’histoire de celles qu’on surnomme les immortelles : les prostituées de Port-au-Prince. Et plus précisément, la destinée tragique de “la petite”, une jeune pute arrivée au bordel lors d’une nuit pluvieuse alors qu’elle n’avait que 12 ans. Elle se faisait appeler Shakira, et mourut sous les décombres du terrible tremblement de terre qui frappa Haïti le 12 janvier 2010, après avoir attendu les secours pendant douze jours.

Texte lapidaire et morcelé, Les Immortelles est un roman lancinant, hanté par différentes voix, qui donne l’impression d’avoir attrapé au vol le débris d’une humanité mise à mal par les éléments, mais jamais vaincue. Au quotidien des gagneuses de la Grand-Rue répondent les diatribes haineuses de la petite envers sa mère, qu’elle ne parvient pas à aimer. Aux portraits cocasses des putes les plus légendaires du quartier, comme Fedna-la-pipeuse ou Geralda Grand-Devant, répondent les complaintes déchirantes de la narratrice, restée auprès de la jeune disparue durant toute son agonie.

Le sexe et la mort, l’amour et le deuil, la pauvreté et la liberté : dans les mots flamboyants de Makenzy Orcel, visiblement marqués par l’écrivain-prostituée Grisélidis Réal (à qui le livre est dédié), tout s’imbrique, s’affronte, s’entrelace. Afin de sauver de l’oubli Shakira, qui aimait se réfugier dans les livres du poète haïtien Joseph Stephen Alexis, Orcel fait de la littérature une matière capable de “laisser couler le sang des mots”, de surpasser l’horreur pour atteindre une poésie que l’on croyait enfouie sous la poussière du séisme.

“Cette nuit-là, c’était brusque et rapide. Si seulement ça te laissait le temps de t’échapper. Comment veux-tu, l’écrivain, que je comprenne ça ? Le destin a voulu que tu sois ici aujourd’hui, dans cette pièce, en face de moi, juste à cette place où elle aimait s’asseoir pour lire, pour que tu rendes compte de tout ça. Pour que tu la rendes vivante parmi les morts. La petite. Elle le disait souvent. Les personnages dans les livres ne meurent jamais. Sont les maîtres du temps.” (Page 108)

Août 2012, 140 pages, 16,50 euros.

 

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Les Incidents de la nuit, volume 1, de David B. – éd. L’Association

Les Incidents de la nuit David B L Association couverture reedition integraleTout part d’un songe, une nuit d’avril 1993 : dans une librairie, David B. met la main sur trois volumes des Incidents de la nuit. A la tête de cette revue mystérieuse, un personnage masqué, Emile Travers, défiguré lors de la bataille de Waterloo : un illuminé, le sabre en bandoulière, qui voue sa vie à remettre l’empereur Napoléon sur le trône. Pour accomplir ses sombres desseins, Travers est bien décidé à devenir immortel, alors il se cache depuis des décennies dans les livres pour échapper à l’Ange de la Mort. L’auteur se lance à la poursuite de ce fantôme, et rencontre, sur les chemins de Travers, une galerie de personnages farfelus, truands patibulaires, policiers borgnes, libraires qui puent ou divinités sanguinaires.

Les Incidents de la nuit David B L Association extrait reedition integrale

Parus entre 1999 et 2002 et réunis ici en un volume, ces trois premiers épisodes de la série développent un album dans lequel réalité, rêve et littérature se fondent. Si avec L’Ascension du Haut Mal, qui narrait comment l’épilepsie de son frère avait bouleversé sa famille, David B. avait réinventé l’autofiction en bande dessinée au milieu des années 1990, ces Incidents de la nuit poursuivent cette exploration du genre. Mais cette fois, au lieu de partir de la réalité pour en tirer une histoire, le cheminement est inverse. Les Incidents de la nuit est une sorte d’autobiographie en miroir, qui se reflète dans tout ce que l’auteur parcourt, pense, rêve, lit et écrit. Elle transparaît dans le Paris que David B. sillonne, dont les rues portent encore les traces de ses bandits fameux, de ses faits divers devenus légendaires, et de ses libraires magiciens. Elle resurgit dans les romans populaires qui l’ont marqué, notamment les auteurs des vieilles collections d’horreur noires et fantastiques, comme Hanns Ewers ou Arthur Machen. Elle apparaît dans les cauchemars qui le dévorent, ou dans son intérêt pour l’Histoire, la mythologie, l’ésotérisme.

Au confluent de toute l’œuvre de David B., Les Incidents de la nuit est un livre-monde, envoûtant comme un conte venu d’une contrée lointaine, excitant comme un feuilleton policier. Un jeu de piste nébuleux qui avale le lecteur, happé par cette porte ouverte sur l’imagination qui déforme sa réalité pour la remplacer par celle, hantée, énigmatique et évanescente, de David B.

Réédition, mai 2012, 96 pages, 13 euros.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Les Meilleurs Ennemis, de JP Filiu & David B.

+ ET AUSSI :

Papa Aude Picault L Association reedition

L’Association publie ces jours-ci une autre réédition qui mérite que l’on s’y attarde : Papa, d’Aude Picault. Un album cathartique, dans lequel l’auteur affronte la douleur du suicide de son père, et tente, plutôt que de comprendre ce geste terrible, de trouver le moyen de vivre avec cette douleur. Et de surmonter l’oubli qui, jour après jour, semble découdre les dernières images qui lui restent : le souvenir de son père lui fait mal, mais l’oublier est encore plus pénible. “J’ai peur de ne plus souffrir car c’est ma souffrance qui me rappelle à toi. Si je ne souffre plus, tu disparais.” Un album dépouillé et bouleversant, tenu par un trait noir fragile, fil ténu qui relie, par-delà la mort, une fille à son père.

Réédition, mai 2012, 104 pages, 12 euros.

Cartons, de Pascal Garnier – éd. Zulma

Cartons Pascal Garnier Zulma posthume couvertureDisparu en mars 2010, Pascal Garnier revient pourtant nous donner un dernier petit coup de poignard dans le dos avec ce roman posthume, aussi savoureux qu’inespéré. Un déménagement, des cartons entassés, le froid de novembre. Brice, la soixantaine, quitte Lyon pour s’installer à la campagne avec sa femme de vingt ans sa cadette, et pour le moment restée en Egypte pour finir un reportage. En l’attendant, n’osant prendre ses marques dans la nouvelle maison, grande et vide, il découvre le village paisible, coincé entre des vignes et une nationale. Brice y rencontre un chat collant, mais également l’irréelle Blanche, petite vieille aux airs de fillette, aussi perdue que lui.

De la monotonie de ces jours languides, de l’enlisement de l’attente, de l’ennui visqueux, émerge peu à peu le malaise. Pourquoi Brice donne l’impression de lâcher prise ? Que cache le comportement déroutant de Blanche ? Et sa femme qui n’arrive toujours pas… La tension, sinueuse, dévoile ses anneaux au fil d’un texte incisif dans lequel chaque mot compte, les dialogues à double tranchant suggérant ce qui se tapit derrière les apparences. Le monde de Cartons paraît trop fragile pour tenir jusqu’à la dernière page sans s’effondrer sur lui-même. Constamment à la frontière de l’humour et du désespoir, Pascal Garnier signe un nouveau – un dernier – roman noir d’orfèvre, sur ses congénères, sur le deuil, la solitude. Son ironie pernicieuse dissimule mal l’empathie qu’il éprouve pour ces âmes errantes tentant de trouver la bouée qui retardera leur noyade. Pour le dire autrement : “C’était beau, c’était triste. Ca donnait envie d’écrire un poème ou de chier.”

Février 2012, 192 pages, 17,50 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre roman de Pascal Garnier : Lune captive dans un œil mort.

Un amour fraternel, de Pete Dexter – éd. Points

Malgré les apparences, Un amour fraternel (1991) n’est franchement pas un polar, ni même un roman noir. Deux cousins sont forcés de grandir ensemble : la  famille du premier a éclaté à la suite de la mort accidentelle de la petite dernière, renversée par une voiture. L’histoire est primaire, minimale. La mafia, et les rivalités entre Irlandais et Italiens dans la Philadelphie des années 1960-1980, ne servent finalement que de décor à cette intrigue renfermée sur elle-même. Mais ce décor oppresse les personnages et emmure Peter, fils et neveu de mafieux, dans un monde à la cruauté atavique, dont il ne parvient pas à s’extirper.

A l’action, Pete Dexter préfère la force de l’épure. La violence, quant à elle, reste larvée, juste sous la surface. Toujours sur le point d’éclabousser l’intrigue, mais toujours confinée hors champ. Le roman repose en fait sur une poignée de tableaux dépouillés, rendus très imagées par le style descriptif, étirant certains passages comme s’ils se déroulaient au ralenti. Quelques pages éloquentes suffisent à résumer des décennies. Malgré sa froideur initiale, l’écriture rigoureuse, dénuée de toute emphase, étonne par la justesse avec laquelle elle cerne les sentiments extrêmes, comme la perte d’un enfant, souvent compliqués à coucher sur le papier. Un combat de boxe improvisé, une dispute à mots couverts ou l’exécution d’un cheval sont autant de scènes apparemment très simples que Pete Dexter imprègne d’une tension écrasante, essentielle. Plutôt que de fouiller la psychologie de ses personnages, il les révèle à travers ces moments-clé, tournants de destins dont on ne sait, sinon, pas grand-chose. Mais que l’on n’est pourtant pas près d’oublier.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicole Bensoussan, édition de poche, novembre 2010, 350 pages, 7,50 euros.

Souliers rouges, petits pois, etc…, de Gabriel Hernandez – éd. Les Requins Marteaux

Comme quoi, ce n’est pas la taille d’un livre qui fait sa qualité. Ce minuscule volume tout rouge et tout carré le prouve. Autour de la disparition d’une petite fille recherchée par son ami inquiet, Hernandez dévoile un monde onirique, peuplé de personnages étranges, baignant dans un silence ouaté. Les mots sont rares, lapidaires ; les images parlent à leur place. Usant d’un style dépouillé, aux relents faussement enfantins, Gabriel Hernandez construit une histoire qui a la simplicité des contes. Fausse simplicité donc, puisque Souliers rouges, petits pois, etc… possède une profondeur métaphorique qui lui permet de parler de la mort avec une justesse troublante, tant on ne s’attend pas à être bousculé par ces quelques planches apparemment inoffensives. Chaque page comporte une seule vignette, immuable : on ne peut s’empêcher de tourner les pages de plus en plus vite, comme si on feuilletait un flip books, les aléas du rythme de notre lecture coïncidant alors avec celui de l’intrigue, ou avec l’emballement des sentiments des personnages. L’inventivité de la mise en scène des passages-clé et le format facile à prendre en main font le reste. La douleur de la perte, la difficulté de faire son deuil ou la souffrance née de cette nouvelle solitude deviennent, au fil des pages, palpables, au point que l’on se sent gagné par une irrépressible mélancolie. Souliers rouges, petits pois, etc… n’a qu’un défaut, puisqu’il en fallait un : celui de snober cette immuable règle de syntaxe qui interdit, quelles que soient les circonstances, de mettre des points de suspension après “etc”. Cette remarque extrémiste mise à part, Gabriel Hernandez signe un album remarquable.

Septembre 2010, 120 pages, 11 euros.