Heartbreak Valley, de Simon Roussin – éd. 2024

Heartbreak Valley Simon Roussin 2024Il y a un an et demi, Simon Roussin se faisait remarquer avec Lemon Jefferson et la grande aventure, dont l’intrigue rocambolesque était mise en valeur par les couleurs pétantes du feutre. Le résultat, frais et acidulé, aurait facilement pu devenir la marque de fabrique de l’auteur. Mais Roussin n’a pas l’air du genre à se reposer sur ses lauriers, et Heartbreak Valley, à l’inverse de son prédécesseur, est uniquement en noir et blanc. Un noir et blanc irréel, teinté d’un gris ambigu, en parfaite osmose avec le ton de l’album qui délaisse les territoires de l’aventure pour s’enfoncer dans les méandres incertains du Noir.

Après l’aventurier et le cow-boy (Le bandit au colt d’or), Simon Roussin continue son exploration du mythe du héros. Un détective, une jolie jeune femme à retrouver, un récit nonchalant à la première personne. “Je te recherche depuis trop longtemps déjà. Je ne sais rien faire d’autre. Je retrouve les égarés et les ramène chez eux.” Dès les deux pages d’ouverture, magnifiques, l’auteur a posé son décor, prégnant, comme toujours marqué par les codes d’un genre, qu’il se réapproprie avec un mélange de légèreté et de nostalgie lancinante. L’enquête d’Eliot, le privé aux lunettes de soleil, glisse vers le fantastique, alors que survient la plus longue éclipse de l’histoire de l’humanité : le récit se drape des reflets sombres et nébuleux du film noir, tandis que sa ligne claire, abandonnée par la lumière, bascule le noir de l’expressionnisme.Heartbreak Valley Simon Roussin 2024

Simon Roussin parvient une fois encore à trouver la parfaite distance entre réappropriation et parodie : il s’empare du noir en y apportant un timbre insolite, plein de poésie. Onirique, comme coincé entre le rêve, la folie, et l’obsession, Heartbreak Valley, avec sa bande-son langoureusement fredonnée par Roy Orbison, s’avère aussi psychédélique qu’émouvant. De la trempe de ces livres qui vous habitent longtemps après les avoir refermés.

Avril 2013, 80 pages, 23 euros.


(L’Accoudoir remercie chaleureusement Sarah Vuillermoz pour sa générosité.)

LIRE UN EXTRAIT > de Heartbreak Valley : cliquer ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Lemon Jefferson et la grande aventure de Simon Roussin.

Deux petites filles, de Cristina Fallarás – éd. Métailié

Deux petites filles Cristina Fallarás MétailiéAu milieu des zonards, des junkies et de ceux qui font tourner la machine en donnant à la population son comptant de sexe et de drogue, Victoria González mène son enquête pour retrouver le tortionnaire de deux soeurs en bas âge, sauvagement assassinées. Quarantenaire, ex-droguée, journaliste ratée, assistée d’un fainéant sympathique, Victoria n’est pas un détective comme en accouche habituellement le polar. Déjà parce qu’elle est une femme, ce qui n’est pas si courant (son personnage à l’humour cinglant rappelle par instants la détective de l’Italienne Grazia Verasani). Ensuite parce qu’elle est enceinte de six mois, certes. Mais surtout parce qu’elle est traversée par une rage sauvage, qui la dévore. Cristina Fallarás n’a pas esquissé un enquêteur féminin juste pour se faire remarquer. Elle compose un personnage retors, à la fois attachant et angoissant auquel elle parvient à donner une densité remarquable.

Mettre les pieds dans le Barcelone de Cristina Fallarás donne l’impression de revenir, des années plus tard, dans la cité catalane telle que nous l’avait laissée Manuel Vázquez Montalbán. Cette ville que le détective Pepe Carvalho, à la fin, ne comprenait plus, ayant perdu peu à peu ses repères, ses vieux amis, ses complices les putes du Barrio Chino et ses ruelles d’antan, recouvertes par le goudron de la modernité. Entre une sordide banlieue et le quartier du Raval, à quelques encablures des Ramblas des cartes postales, Cristina Fallarás épluche une Barcelone pelée, damnée, “métropole miniature, marmite à faire macérer les touristes”.

Roman amer à la noirceur venimeuse, Deux petites filles semble se dérouler dans une ville sous-marine, au milieu des noyés, des vestiges du passé en décomposition et des cadavres bouffis par l’eau sombre. Comme si tout s’opérait sous “un porche triste dans une rue triste d’un quartier triste que tout le monde insiste pour appeler joyeux ou coloré ou populaire parce qu’ils ont honte d’admettre qu’il n’est plus que très triste et qu’il ne reste aucune trace de ce qu’il était en d’autre temps, quand l’oisiveté était plus simple, qu’il y avait des putes bien en chair, des comiques, des promenades, des choristes ou une chanson à la radio à la gloire des amours célibataires”.

Las niñas perdidas. Traduit de l’espagnol par René Solis, mars 2013, 220 pages, 17 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Tatouage, de Manuel Vázquez Montalbán.

Misty, de Joseph Incardona – éd. Baleine

Par Clémentine Thiebault

Misty Joseph Incardona BaleineMolly avait été sa secrétaire, puis sa femme, puis elle était partie. Depuis, Samuel Glockenspiel, 53 ans, détective privé imper et chapeau mou, végète dans son bureau, sur un pliant. “Dans cette ville, officiaient très exactement 309 détectives privés. Mon nom figurait en milieu de liste dans les Pages jaunes. Au niveau de la clientèle, par contre, je me situais bon dernier, la voiture-balai dans le rétro.” Chips et salami, taux de cholestérol et compte en banque dans le rouge, déprime et surpoids. “Vous êtes seul et amer.” Et sans boulot. Jusqu’à ce message. Un truc à la fois simple et risqué, très bien payé. Retrouver et rapporter une clé restée dans la doublure du veston d’un défunt, inhumé. L’affaire à 100.000 dollars, celle dont rêve tout privé avant de raccrocher. Mais sa cliente n’est pas la seule à chercher la clé. Les enchères montent et de drôles de choses se jouent dans son dos. “Vous êtes l’enjeu d’une partie qui vous dépasse, Sam. Concentrez-vous sur votre champ des possibles. Le reste ne vous appartient pas.

Incardona qui s’amuse, propulse son détective, “relique d’un monde englouti”, dans un récit sombre, échevelé et référentiel. L’enquête truffée de clins d’œil bienvenus oscille habilement entre le hard-boiled chandlerien et bizarre lynchéen. On y croise Pollock en voisin, Eddie Bunker qui deviendra écrivain, Jon Voight et Dustin Hoffmann “sur le macadam mouillé par une averse cinématographique”, le fantôme d’un pianiste, des jumelles, un nain bossu, la mort, une Milady. On apprend pour Dortmunder – “Ouais, lui aussi pointe au chômedu. Fin d’une époque, changement générationnel et crise du polar” -, on devine Erroll Garner et hommage en abyme, Play Misty for me. On pense au Pulp de Bukowski. “Car les vrais durs ne dansent pas. Ils creusent.”

Mars 2013, 190 pages, 16 euros.

Phil Perfect, intégrale, de Serge Clerc – éd. Dupuis

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integralePhil Perfect est le héros d’une époque. Apparu pour la première fois dans les pages du magazine Rock & Folk en 1979, il tire sa révérence dix-huit ans plus tard dans Heavy Metal, version américaine de Métal Hurlant. Pastiche de Marlowe, ersatz pop de Tintin (avec l’ineffable Sam Bronx dans le rôle du Capitaine Haddock), Phil Perfect mène des enquêtes farfelues. Coupe de cheveux étudiée, épaules saillantes, pli de pantalon sophistiqué, il soigne sa démarche féline. Derrière l’humour d’une langue inventive et l’énergie rock’n'roll qu’elle dégage, la série baigne dans une mélancolie vaporeuse digne d’un film noir.

Sans se prendre au sérieux, le grand brun noie son chagrin d’amour dans l’alcool et l’aventure. Nid d’espion à Alpha-Plage (1982) synthétise toute sa modernité : dans ce faux récit d’espionnage où rien ne se passe, le plus cool des détectives n’enquête pas, ne sauve personne, et rate même le meurtre qui se déroule dans la lumière orangée d’une station balnéaire hors saison. L’utilisation de la voix-off ralentit la lecture et met en valeur le dessin souple et puissant. Nonchalant même dans le désespoir, foncièrement romantique derrière son chic imperturbable, Phil Perfect marche le long de la plage sous la pluie tiède, jette des pierres sur les mouettes, s’ennuie, pleure (seul), rit (de lui-même), boit (comme quatre). Tentant d’oublier la belle Vanina Vanille.

Comme le personnage qu’elle sert, l’esthétique fétichiste puise dans le passé pour modeler un style en osmose avec son époque. Serge Clerc repart du classicisme de la ligne claire d’antan et, pour ses décors, emprunte à la Californie mythique des années 1940 ou 1950 ses voitures rutilantes, son architecture art déco, ses meubles au design rétro, ses vêtements à la classe désuète. Introduite par une longue biographie illustrée de l’auteur, cette très belle anthologie réunit tous les travaux de Serge Clerc autour de son héros gominé en imper – histoires courtes, récits de 48 pages, affiches, publicités, dessin divers, mais aussi La Légende du rock’n'roll, dans laquelle Perfect nous raconte la Motown, les Sex Pistols ou Sinatra. Un ouvrage à la hauteur de l’élégance décontractée d’un auteur qui, avec quelques autres (Chaland, Ted Benoit), a incarné un nouvel âge de la bande dessinée adulte.

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du MocamboPhil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du Mocambo

Décembre 2012, 272 pages, 32 euros. Introduction de José-Louis Bocquet.

Tatouage, de Manuel Vázquez Montalbán – éd. Points

Tatouage Manuel Vazquez Montalban PointsUn marin est retrouvé noyé, le visage rongé par la mer. Seuls indices : son tatouage, “Né pour révolutionner l’enfer”, et une vieille chanson qui trotte dans la tête du détective Carvalho… La réédition en poche de Tatouage (1976), dans une traduction révisée, apparaît comme le prétexte idéal pour parler de l’œuvre noire du romancier, essayiste, poète et journaliste Manuel Vázquez Montalbán, dont l’influence, de la Cuba du détective Mario Conde (Leonardo Padura) à l’Italie du commissaire Montalbano (Andrea Camilleri), marqua toute une génération d’écrivains.

Deuxième livre mettant en scène Pepe Carvalho, Tatouage est un roman sombre à l’humour âcre, où se croisent des personnages picaresques, incarnations colorées de l’Espagne post-franquiste. Carvalho le quarantenaire, ancien de la CIA et ex-marxiste, symbolise à lui tout seul ce nouvel ordre bancal, alors que la Guerre froide touche à sa fin. Cynique, pessimiste, individualiste, le détective galicien “n’en [a] rien à branler, des autres. La seule émotion abstraite qu’il se permettait encore, c’était celle que lui procurait un paysage.” Ne lui reste que sa maîtresse Charo, une pute du Barrio Chino, et une poignée d’acolytes comme le cireur de chaussures qui lui sert d’indic. Et la nourriture, bien sûr : “Il eût donné tout Rembrandt pour un joli cul de femme et un plat de spaghettis à la carbonara.” A toute heure du jour ou de la nuit, Carvalho ne pense qu’à la bouffe, ne rêve que de bouffe, de festins divinement arrosés, de recettes de grands-mères remises au goût du jour et de petits plats à l’huile d’olive.

Enquetes de Pepe Carvahlo Manuel Vazquez Montalban Opus Seuil integraleBeau et dépouillé, Tatouage explore les bas-fonds d’Amsterdam et de Barcelone. Cette Barcelone qui semble animer les récits de Montalbán jusqu’à s’octroyer le premier rôle, comme dans Le Labyrinthe grec (1991), errance fantasmagorique dans la capitale catalane transformée par l’arrivée prochaine des jeux olympiques. La Barcelone des quartiers populaires, des prostituées, des rades enfumés, des arrière-boutiques louches, des idéalistes paumés et des ouvriers déçus. “J’aimais beaucoup la littérature, déclare un Pepe Carvalho fatigué, qui ne se sert plus de ses livres que pour allumer des feux dans sa cheminée. Maintenant, je n’éprouve plus d’intérêt que pour la littérature en chair et en os.” Pas de doute, celle de Manuel Vázquez Montalbán est faite de ce bois-là.

Tatuaje. Traduit de l’espagnol par Michèle Gazier et George Tyras, édition de poche, 250 pages, 6,60 euros.

 

☛ A LIRE > Paraissent également, entre juin 2012 et novembre 2013, quatre épais volumes qui regroupent les douze enquêtes du détective Pepe Carvalho, dans la collection Opus du Seuil.

Crimechien et Hors-Zone, de Blexbolex – éd. Cornélius

Crimechien Blexbolex Cornelius couvertureUne amichienne s’est volatilisée ! Costard filiforme et stetson vissé sur le crâne, notre détective est appelé en renfort. Il retrouve rapidement la disparue, assassinée et torturée, “avec des sévices prolongés incluant le non-lancer de baballe et le refus de promenade”. Pas de doute : c’est un crimechien. Mais avant même que l’investigation commence, l’émérite limier se retrouve derrière les barreaux, accusé du meurtre sur lequel il enquêtait. Tout déraille – et encore, ce n’est que le début.

Du genre noir, Blexbolex a gardé la narration à la première personne, cette voix qui tente de suivre le fil de l’enquête malgré ses errements, ses doutes et ses démons. Transposée dans une dimension incertaine, où les gens parlent une sorte de novlangue et où les animaux ont visiblement accédé au rang d’humain, la chasse au coupable prend vite des airs farfelus, d’autant que l’esthétique pétulante de Blexbolex déteint sur le récit. Dans des décors foisonnants ou minimalistes, dégoulinants ou industriels, le rouge, le bleu, le noir et le blanc rivalisent d’imagination pour faire de chaque composition un enchantement. De chaque page une fresque prodigieuse.

Hors-Zone Blexbolex Cornelius couverturePas étonnant dès lors, de voir apparaître des filles-allumettes, des mosquitos fanatiques, un nuage plein d’yeux faisant office de méchant, et une flopée de personnages pas possibles, aux tronches biscornues. Presque aussi biscornues que les rebondissements de l’intrigue. Mais derrière sa fantaisie, l’univers apocalyptique de Blexbolex inquiète. Crimechien dévoile un monde incompréhensible, infecté par la violence, l’autoritarisme et l’artifice. Hors-Zone, sa suite échevelée, qui mélange allègrement roman policier, aventure, SF ou récit de guerre, pousse le bouchon encore plus loin. Une œuvre entre parodie, folie et défouloir cathartique, qui cache en son sein une angoisse palpable.

Crimechien, 56 pages, 19 euros.
Hors-zone, 144 pages, 25 euros.

RENCONTRE AVEC PHILIP KERR / Un siècle d’hypocrisie

philip-kerr-interview-hotel-adlonAlors que l’on avait quitté le détective Bernie Gunther dans l’Argentine péroniste, Hôtel Adlon, sixième volume de la série, retourne au cœur de l’Allemagne nazie, en 1934. Un peu plus d’un an seulement après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, le silence écrase déjà Berlin. Gunther se retrouve au cœur d’une machination liée à l’arrivée prochaine des jeux olympiques dans la capitale allemande, machination qui trouvera son épilogue en 1954, dans la Cuba d’Ernest Hemingway, de Meyer Lansky, et du dictateur Batista. Une fois encore, le minutieux travail de Philip Kerr, mêlant rigueur historique, roman noir et humour corrosif, fait mouche. De l’Allemagne nazie à l’Amérique latine des années 1950, Philip Kerr décrit les arcanes d’un siècle cynique et d’un monde gangrené par l’hypocrisie qui semble, invariablement, tourner en rond.

Le dernier volume des aventures de Bernie Gunther se déroulait en Argentine, dans les années 1950. Pourquoi êtes-vous remonté jusqu’en 1934 pour Hôtel Adlon ? Les nazis vous manquaient-ils ?

philip kerr portrait stephane grangierJe voulais parler de cette période qui précède les jeux olympiques de 1936 à Berlin, et de la corruption que cet événement a générée. Berlin aurait dû avoir les J.O. de 1916, qui n’ont pas eu lieu à cause de la Première Guerre mondiale, et ils avaient pour l’occasion construit un complexe olympique qui n’avait jamais été utilisé. Lorsque les nazis arrivent au pouvoir en 1933, ils pensent immédiatement que les jeux seraient la vitrine idéale du nouveau régime. Ce qui est amusant, c’est que pendant que j’écrivais ce roman, Londres remportait justement l’organisation des jeux de 2012. Je déteste profondément cette manifestation, qui représente un gâchis d’argent colossal : si les Grecs n’avaient pas dépensé les 15 ou 20 milliards d’euros qu’ils ont consacrés aux jeux de 2004, je ne dis pas qu’ils auraient évité la crise bien sûr, mais ça ferait déjà 20 milliards d’euros de moins dans le déficit. Pour trois petites semaines de sport, cela représente tout de même des dépenses incroyables… Mais Londres l’a emporté face à Paris pour 2012, vous ne vous rendez pas compte de votre chance !

En 1936, les nazis instrumentalisent rapidement les jeux olympiques pour faire la promotion du nazisme.

Ce n’est pas un hasard si tous les gouvernements autoritaires, encore aujourd’hui, comme la Chine ou la Russie, se battent pour accueillir les J.O. Quand je travaillais sur Hôtel Adlon, je me suis rendu compte que les nazis avaient inventé beaucoup de choses toujours en vigueur aujourd’hui. Par exemple, ce sont eux qui ont eu l’idée de faire venir la flamme olympique d’Athènes jusqu’à Berlin, en la faisant porter par des athlètes. Ce sont également eux qui ont eu l’idée de faire défiler les représentants de chaque nation dans le stade, lors de la cérémonie d’ouverture, pour saluer le drapeau et le dirigeant local. C’est détestable… A mon avis, les jeux olympiques auraient dû disparaître en 1972, après la prise d’otage et le massacre des athlètes israéliens par un commando palestinien. L’innocence et les vertus de l’olympisme disparaissent à ce moment-là, ça a été indécent de continuer.

1934 est aussi une date particulièrement intéressante, car on voit dans le roman que quelques mois seulement après leur prise de pouvoir, les nazis ont déjà mis au pas la police, la religion, le sport, la jeunesse. Cette mainmise est très rapide, et pensée pour durer.

trilogie berlinoise philip kerr coffret couverture pocheElle est extrêmement rapide en effet. Et tout de suite, le sport est identifié comme un domaine primordial. Les boxeurs juifs et gitans, très fameux à l’époque, sont les premiers à subir une discrimination. En quelques semaines, ils sont exclus des associations de boxe… Ce qui m’a le plus surpris, c’est le poids du lobby américain qui militait pour la venue des Etats-Unis aux jeux olympiques : une partie de l’opinion songeait alors à boycotter les J.O. à cause de l’antisémitisme d’Hitler. Les Américains envoient donc un émissaire sur place… qui conclut que tout va bien en Allemagne ! Alors qu’il suffisait de marcher dans les rues de Berlin pour voir les signes manifestes de l’oppression que subissaient déjà les juifs. Mais l’émissaire devait regarder ailleurs… Précisons que c’est ce même type qui, en 1972, après le massacre des sportifs israéliens, a dit que les jeux devaient continuer… Voilà le genre de détail cynique sur lequel on tombe quand on fait des recherches. C’est ce que j’aime dans l’écriture de roman historique : on déterre des choses étonnantes, on défait les mythes. Lire la suite

Baby Leg, de Brian Evenson – éd. Le Cherche-Midi/Lot 49

Baby Leg Brian Evenson Le Cherche Midi Lot 49 couvertureViolent, morbide, grotesque, peuplé de freaks échappés d’un film de Tod Browning, l’univers de Brian Evenson a de quoi désarçonner le lecteur habitué aux intrigues ficelées et aux dénouements où tout s’explique. Autant le dire tout de suite : Baby Leg pousse encore plus loin cette logique, déroulant un récit minimaliste, qui pourrait, pour schématiser, ressembler à la colonne vertébrale de La Confrérie des mutilés (2008), polar dérangé, critique de l’obscurantisme religieux dans lequel Kline le détective manchot essayait d’échapper à une secte d’amputés volontaires. Epurée à l’excès, l’intrigue ne contient plus ici que la fuite désespérée de Kraus (toujours ce K kafkaïen, décidément), poursuivi par un docteur sadique, et aidé par une mystérieuse femme armée d’une hache, et dont une des deux jambes a été remplacée par une jambe de bébé. Ah, et précisons aussi : Kraus a une main coupée au niveau du poignet… Comme un hamster dans sa roue, le fugitif semble condamné à revivre inlassablement les mêmes événements : l’enfermement, l’évasion, la survie, avant que les méchants ne le rattrapent de nouveau. Tout est à refaire.

Qui poursuit Kraus ? Pourquoi a-t-il eu la main sectionnée ? Qui est la fille à la jambe de bébé ? Les habitués d’Evenson trouveront sans doute des allusions religieuses, quelques symboles glissés ici et là, coutumières chez cet ancien mormon exclu de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. A part ça, pas grand-chose. Les frontières entre rêve et réalité sont tombées, Kraus ne sait plus s’il vit ou fantasme ses mésaventures, passé et présent se confondent, les morts se relèvent, l’espace et le temps se distordent, les mêmes lieux et les mêmes personnages reviennent, immuablement, mais différemment, endossant d’autres significations. Et au milieu, s’agitent ces corps mutilés, déformés, qui partent en morceaux, souffrent, sont hantés par des membres fantômes…

Comme dans un jeu vidéo halluciné, Brian Evenson nous enferme dans son monde en forme d’asile psychiatrique, sans que l’on ne soit jamais sûr de savoir s’il est sérieux ou s’il se fout de nous, son texte prenant tantôt des allures de farce malsaine, tantôt des airs de fable paranoïaque. Alors tant pis si le sens de tout cela reste impénétrable : la littérature biscornue et dérangeante d’Evenson vaut pour les sensations presque physiques qu’elle provoque, et cette graine de bizarre qu’elle laisse traîner dans notre esprit, et qui persiste longtemps après avoir refermé le livre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, janvier 2012, 100 pages, 12,80 euros.

Je reste roi d’Espagne, de Carlos Salem – éd. Actes Sud

Je reste roi d'Espagne Carlos Salem Actes Sud noirs couvertureLe roi a disparu. Juan Carlos d’Espagne, soixante-dix ans et des brouettes, a pris la tangente comme un adolescent fugueur. Ne laissant derrière lui qu’un message impénétrable, et un ministre bien embêté, obligé de mentir à la presse et de convoquer le détective Arregui pour tenter de trouver la trace de son évanescente majesté. C’est le point de départ d’un polar mené sur un rythme chancelant, road-movie déglingué entre Madrid, le Portugal et le fin fond de l’Espagne, au milieu de ces clochers tous semblables, de ces paysages nus et de ces villages “indécis entre un hier qui ne finissait pas de disparaître et un avenir qui leur était étranger”. Pour aller d’un point A à un point B, Carlos Salem prendra toujours le chemin le plus long. Il préférera affubler le roi d’Espagne d’un déguisement de hippie, raconter la vie d’un devin rétroviseur (un médium qui devine le passé, donc), suivre la trajectoire vrillée d’un compositeur à la poursuite de sa symphonie perdue sur les routes des campagnes ibériques, concocter des cyber-histoires d’amour ou chercher de l’aide auprès d’un ancien péroniste qui fait des soirées sushis. Bref : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Si, dans ses ouvrages précédents, cette fantaisie débordante et cette imagination frénétique nuisaient parfois à la tenue de ses récits, l’écrivain argentin, espagnol d’adoption, canalise de mieux en mieux sa fougue au fil des livres. Entre mélancolie et humour, Je reste roi d’Espagne confirme que Carlos Salem a trouvé son ton, mêlant habilement sourire et larmes dans un même souffle. Irrévérence, cocasserie, tendresse et poésie se fondent ici en une matière souple et acidulée qu’il manipule avec un doigté incomparable. Si bien que les quelques longueurs qui persistent lui sont vite pardonnées : elles nous permettent même de passer un peu plus de temps avec des personnages parmi les plus attachants du roman noir actuel.

Traduit de l’espagnol (Espagne) par Danielle Schramm, septembre 2011, 400 pages, 22 euros.

Anesthésie générale, de Jerry Stahl – éd. Rivages

Anesthesie generale Jerry Stahl Rivages Thriller couvertureIl devient de plus en plus rare de croiser des romanciers américains aussi dingues que Jerry Stahl. D’autant que lui semble, à chaque livre, aller encore plus loin que dans le précédent, pulvérisant les barrières de la bienséance et du bon goût avec une insouciance provocante. Cette fois, Manny Rupert, ex-flic et ex-drogué devenu détective que l’on avait déjà rencontré dans A poil en civil, est chargé d’identifier un détenu de quatre-vingt-dix-sept ans qui se prend pour Josef Mengele, docteur sadique qui régna sur le camp de concentration d’Auschwitz. Et pour vérifier que le vieux nazi est bien celui qu’il prétend, le voilà catapulté animateur d’un stage sur l’addiction au cœur même de la prison de San Quentin, prison dans laquelle, en plus d’un potentiel SS inoxydable, il va croiser des juifs nazis, un maton transsexuel, un rasta du FBI, des gangs mexicains ou un révérend pornographe et son cheptel de putes chrétiennes vierges. Ainsi que son ex-femme, évidemment, pour que la fête soit parfaite.

Pourtant, malgré ce cocktail délirant de nazisme, de sexe, de prison et de n’importe quoi, sorti du cerveau malade d’un scénariste de film de série Z, Anesthésie générale, excessif jusqu’à, parfois, se répéter un peu, ne tourne jamais à la bouffonnerie vaine. Derrière l’outrance clownesque de son odyssée déglinguée se cache un roman extrêmement érudit, d’une acuité dérangeante. L’humour cru, les parenthèses grotesques et le ridicule des situations permettent à l’auteur de s’approprier ce symbole ultime de l’horreur nazie qu’est Josef Mengele – il fallait oser.

Mais surtout, il n’en fait pas un simple épouvantail grand-guignolesque : Mengele permet à Jerry Stahl de se servir du IIIe Reich comme d’un miroir déformant pour révéler le racisme et l’autoritarisme ataviques des Etats-Unis. Il rappelle par exemple l’admiration d’Hitler pour cette Amérique capable de stériliser les “inadaptés”, d’utiliser les Noirs ou les détenus comme des rats de laboratoire ou, après la guerre, de récupérer tous les scientifiques nazis en tirant un trait sur leurs exactions. Et de continuer, aujourd’hui encore, à prôner des valeurs pour le moins douteuses, par le biais de cette télévision où semblent régner les éditorialistes conservateurs, intégristes, racistes (que Stahl cite à tout va – bravo au traducteur pour ses notes pointues).

“Il n’y a pas de pays. Il n’y a pas de guerres. Il n’y a que des gardiens, qui dirigent le monde, et des prisonniers, qui le peuplent. Une nation mène toutes les autres : la république du fric.” Charge désespérée contre le cynisme écoeurant de l’argent, bordée d’injures contre l’hypocrisie de la morale, électrochoc pour sortir les Etats-Unis, mais aussi les autres, de leur ignorance (“La seule raison pour laquelle les Américains sont tellement satisfaits d’eux-mêmes, c’est qu’ils ne connaissent rien à leur propre histoire”) : Anesthésie générale est tout cela à la fois, et même plus. Un monument de subversion.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis G. Nolent, août 2011, 490 pages, 22 euros.

Un privé à la cambrousse, intégrale volume 1, de Bruno Heitz – éd. Gallimard BD

un prive a la cambrousse bruno heitz gallimard BD integrale volume 1 couverture hubertDans la vallée de la Morne, dont le nom possède déjà toutes les saveurs d’un trou paumé, Hubert le paysan, à force de donner des coups de main ici ou là, devient le détective privé du coin. Chevauchant sa fière mobylette, le béret vissé sur le crâne, le voilà désormais au service de l’équité – enfin, quand son frangin Bertrand, avec qui il vit, ne lui met pas des bâtons dans les roues. Seulement armé de son bon sens et de sa curiosité maladive, le limier campagnard s’attaque à des affaires sensibles : arnaque au cochon de lait, vol de truffes, et puis, de fil en aiguille, les grosses affaires. Trafic de cartes postales, morts suspectes, tentatives d’assassinat. Les courses-poursuites en vélos, les filatures dans les champs, les planques dans le café du coin, la pêche aux informations : “Pas facile d’être détective privé dans un village de 800 âmes”, lorsque tout le monde sait qui vous êtes et ce que vous faites. Poussé par son sens de la justice et, surtout, par son frigo vide qui l’oblige à faire le “sale boulot”, Hubert dévoile l’autre versant de cette verte campagne, dont les travers n’ont rien à envier à ceux de la grande ville.

un prive a la cambrousse bruno heitz gallimard BD integrale volume 1 extrait hubertLoin des découpages haletants, des héros charismatiques, des métropoles enfumées et des génies du mal machiavéliques, Un privé à la cambrousse prouve que l’on peut être une série policière remarquable tout en restant imperméable aux modes et à la débauche d’effets clinquants. Si, au premier regard, le noir et blanc enfantin de Bruno Heitz, assez grossier, paraît bien insignifiant, il impose rapidement son charme et son dynamisme. Avec beaucoup d’humour, et sans se contenter de faire un pastiche de roman noir à la sauce rurale, Heitz bâtit un univers qui n’est pas sans rappeler celui de Simenon, doublant ses histoires d’une chronique sociale pleine de tendresse.

Avril 2011, 338 pages, 21 euros. Ce volume regroupe trois histoires : Un privé à la cambrousse, Une magouille pas ordinaire et Le Bolet de Satan.

RENCONTRE AVEC RAMON DIAZ-ETEROVIC / La mémoire dans la peau

Un peu plus de vingt ans après le retour à la démocratie, le Chili semble enfin prêt à affronter son passé. En janvier dernier, la justice décidait de rouvrir plus de 700 dossiers concernant des crimes commis sous le régime de Pinochet, y compris celui du suicide supposé du président Allende lors du coup d’Etat de 1973. Récemment, c’est la mort du poète Pablo Neruda qui a été remise en question : son ancien chauffeur soutient que son assassinat fut ordonné par Pinochet. Dans L’Obscure Mémoire des armes, Ramón Díaz-Eterovic s’attaque également à cette sinistre période, parenthèse mal refermée qui pèse encore sur la société chilienne. Dans un roman noir léger et terrifiant à la fois, le détective Heredia et son chat Simenon s’embarquent dans une enquête qui ravive le passé d’une Santiago encore traumatisée par le joug militaire.

Dans Les Yeux du cœur (2001), vous disiez que Santiago vivait dans une “boue amnésique”. Est-ce encore le cas ?

Du point de vue politique et social, les choses ont changé. Au cours des dix ou quinze dernières années, au Chili, on a gagné des espaces de liberté. Sans être le paradis, Santiago n’est plus l’Enfer qu’elle était pendant la dictature. C’est devenu une ville plus joyeuse, où il se passe beaucoup de choses, au niveau social comme au niveau culturel. Je me souviens que le premier roman qui mettait en scène Heredia se déroulait à l’époque où le couvre-feu était encore en vigueur. Maintenant, la vie y est beaucoup plus gaie.

L’Obscure Mémoire des armes revient sur la dictature, et particulièrement sur la torture qui a touché des milliers de Chiliens à l’époque. Pourquoi revenir sur le passé aujourd’hui ?

J’ai voulu dresser un panorama global de l’évolution du Chili depuis 1987 et mon premier roman mettant en scène Heredia, La ville est triste. Je souhaitais non seulement parler des crimes commis il y a vingt ou trente ans, mais aussi montrer comment s’était instauré un système qui prône l’oubli et le silence. On a certes jugé quelques responsables, mais d’une manière générale, on a préféré oublier.

Mais depuis quelques années, ce silence semble avoir été progressivement remis en cause, non ?

obscures memoires des armes ramon diaz eterovic metailie couverture chiliMême si l’on n’en parle ni à la télé ni dans les journaux, beaucoup de Chiliens sont sensibles aux idées des Droits de l’Homme, et ils aimeraient que les coupables soient désignés. On a récemment découvert que l’un des personnages les plus importants de l’armée, quelqu’un promis à un grand avenir, avait participé à des tortures dans sa jeunesse. Voilà le genre de secret que le pays dissimule. Comme Heredia qui, dans le livre, a pour voisin de palier un bourreau, au Chili, on ne connaît jamais vraiment qui sont les gens qui nous entourent. C’est pour ça que j’ai voulu réveiller les mémoires avec ce roman. Lire la suite

En ce sanctuaire, de Ken Bruen – éd. Gallimard/Série noire

Alors que l’on craignait, depuis son précédent roman Chemins de croix, que Ken Bruen ne commence à user d’une recette répétitive, En ce sanctuaire nous rassure largement. Nouvel épisode des aventures du détective Jack Taylor, ancien alcoolique toujours sur le point de rechuter (à moins qu’il ne cède à la drogue…), ce roman se démarque déjà par sa pagination réduite et par sa forme de plus en plus poussée à l’extrême. Du roman noir, il ne reste plus qu’une intrigue dépecée, dans laquelle Taylor ne mène même plus l’enquête : il laisse les autres s’en charger sans vraiment s’en préoccuper. Ken Bruen s’est tellement fondu dans son personnage que désormais, il sait nous tenir en haleine simplement en racontant le combat quotidien d’un Jack Taylor coincé entre les démons qui le hantent et les tentations de rechute qui le guettent. Taylor peste contre le monde entier, Taylor se morfond, Taylor erre dans une Galway qui change à une vitesse folle, tandis que lui s’enfonce dans une abyssale mélancolie. Autant dire que le tueur qui le menace et s’applique à exécuter nonnes, juges, policiers et enfants passe rapidement au second plan. Et si Ken Bruen se répète parfois – ceux qui auront lu les précédents volumes retrouveront ici l’atmosphère hantée et désespérée qui les habitait -, En ce sanctuaire possède une fois encore cette chaleur et ce magnétisme irrésistible qui rend la lecture si envoûtante, et a fait de cet Irlandais perdu, si pathétique et si drôle à la fois, l’un des personnages les plus attachants de la littérature contemporaine.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Pierre Bondil, octobre 2010, 200 pages, 14,50 euros.

A LIRE > Un autre roman noir irlandais : Coup de sang, de Declan Hughes.

Vénus privée, de Giorgio Scerbanenco – éd. Rivages/Noir

Premier livre mettant en scène Duca Lamberti, ancien médecin tout juste sorti de prison après avoir été condamné pour euthanasie, Vénus privée (1966) participe à l’affirmation de la littérature noire italienne, devenue depuis l’une des plus riches et des plus passionnantes qui soient. Dans un Milan qui se veut la vitrine du renouveau transalpin de l’après-guerre, Giorgio Scerbanenco souligne la fragilité de cette croissance de façade, qui cache mal une Italie désenchantée. Les portraits terribles de ces femmes égarées, abîmées, forcées de se vendre ou de se plier à la violence des hommes en sont la plus triste illustration. Détective étrange, brisé, partagé entre un sens moral aigu et le pessimisme poisseux de ceux qui sont passés de l’autre côté de la barrière sans en être réellement revenus, Duca Lamberti semble né du croisement entre la hargne des enquêteurs hard-boiled américains, l’élégance retenue des limiers britanniques et une attitude qui rappelle le commissaire Maigret.

Cette ambivalence contamine l’ensemble du récit : le roman change parfois étrangement de ton, passe du calme à la tempête en un claquement de doigts. Le classicisme apparent de l’intrigue cache en réalité des sautes d’humeur inquiétantes, relents irrépressibles d’une société sordide à laquelle les personnages ont bien du mal à résister. Giorgio Scerbanenco donne l’impression de vouloir pousser le roman policier dans ses retranchements, déforme son intrigue pour lui donner une modernité et une vigueur très contemporaines. Il multiplie d’ailleurs les références à un scandale qui fit grand bruit dans l’Italie des années 1950 : l’affaire Montesi, du nom d’une jeune femme assassinée, apparemment au court d’une nuit orgiaque organisée par le gratin romain. En liant son roman à un fait divers fameux, Scerbanenco s’acharne à démonter cette Italie rêvée que le boom économique semblait vouloir exaucer, tout en replaçant la littérature policière au coeur du réel, faisant de son roman noir un révélateur de la société. On comprend mieux, à la lecture de ce texte fondateur, d’où sortent les Massimo Carlotto, Carlo Lucarelli et compagnie.

 A noter, pour les cinéphiles, que Vénus privée fut adapté au cinéma par Yves Boisset en 1970 sous le nom de Cran d’arrêt, d’après un scénario d’Antoine Blondin, et avec Bruno Crémer dans le rôle de Lamberti.

Réédition, traduit de l’italien par Laurent Lombard, octobre 2010, 260 pages, 8,50 euros.

Vice caché, de Thomas Pynchon – éd. Le Seuil

Lorsque Thomas Pynchon décide de mettre en scène un détective privé, il ne pouvait, évidemment, se contenter d’ébaucher un ersatz de Marlowe. Au cœur du Los Angeles de 1970, le mystérieux écrivain américain imagine Doc, un personnage délirant, instable, hippie qui enchaîne joint sur joint, multipliant les pertes de mémoires, les hallucinations ou autres trips fumeux. Ecrit comme une errance opiacée, Vice caché ne brille pas par sa limpidité : le récit est peuplé d’une nuée de personnages farfelus ; l’écriture est chaotique, très orale ; les dialogues ne cessent de se bousculer, les répliques empiétant les unes sur les autres. Prétextant la mystérieuse disparition d’un milliardaire, Pynchon le funambule part dans tous les sens. C’est là que réside finalement tout le savoir-faire de l’auteur : tant pis si, par instants, l’intrigue paranoïaque se brouille au point que l’on peine à comprendre tous les ressorts de ce polar vrillé. L’essentiel réside dans ces portraits savamment esquissés, ces passages absurdes sortis de nulle part, ces scènes désopilantes qui teintent l’enquête d’une aura bizarre. D’autant que derrière sa fantaisie de façade, Vice caché possède une densité pénétrante. Les pérégrinations intermittentes de Doc dans les différents quartiers de la Mecque californienne permettent de dresser un tableau précis, étonnamment émouvant, d’un monde en voie de disparition. Dans ce Los Angeles-là résonne le glas des espoirs de la contre-culture, de la naïveté hippie, de l’insouciance américaine. La barbarie gratuite de Charlie Manson a rendu la ville suspicieuse et méfiante – les jeunes filles préfèrent désormais s’enfermer à double tour plutôt que de se laisser draguer. Les émeutes de Watts ont révélé la violence des inégalités entre Noirs et Blancs, faisant éclater au grand jour les méthodes expéditives de la police de L.A. Le tout sur fond de guerre du Vietnam, de montée en puissance de Reagan et de prise de conscience des dangers de la pollution. Dans ce décor crépusculaire, même l’enthousiasme crétin de la surf music prend des allures mélancolique. Et la drogue d’apparaître comme un bien triste palliatif de ce monde sordide, n’obéissant plus qu’au saint dollar.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, août 2010, 350 pages, 22,50 euros.

Coup de sang, de Declan Hughes – éd. Gallimard/Série noire

Declan Hughes part avec un sérieux handicap : le polar irlandais possède déjà avec Ken Bruen une voix singulière, une plume pénétrante et mélancolique qui nous a offert certains des plus beaux romans noirs de ces dernières années. Pour ne rien arranger, le héros détective de Coup de sang, de retour en Irlande pour enterrer sa mère après avoir passé vingt ans aux Etats-Unis, se retrouve dans une situation similaire à un autre héros : celui de l’écrivain américain d’origine irlandaise Adrian McKinty, qui rentrait en Irlande dans Retour de flammes, paru il y a tout juste un an, également à la Série Noire.
Declan Hughes, auteur et metteur en scène de théâtre qui sort ici son premier roman, parvient pourtant à tirer son épingle du jeu. Réutilisant  les clichés du roman noir avec beaucoup d’aisance, il prouve qu’il sait les surmonter pour affirmer son style, particulièrement agréable à la lecture. Avec élégance, sans jamais laisser retomber la tension, il réussit non seulement à créer des personnages attachants, mais aussi à dresser le portrait de cette Irlande en pleine mutation que l’on avait déjà explorée avec la Galway désenchantée de Bruen ou la Belfast carnivore de McKinty. Declan Hughes s’applique lui à parcourir les arrières cours d’une Dublin fière de son boom immobilier, de son dynamisme économique et de son opulence de façade. Car derrière l’argent et la modernité, se planquent toujours les mêmes démons : drogue, alcool et corruption qui forment l’immuable trinité de cette nouvelle Irlande, sur laquelle Hughes porte un regard tantôt sévère, tantôt amoureux. Sans être révolutionnaire, Declan Hughes signe donc un polar léché et captivant, servi par une intrigue astucieuse, dont aurait tort de se priver.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Aurélie Tronchet, 370 pages, 22,50 euros.

A LIRE > Un autre roman noir irlandais : En ce sanctuaire, de Ken Bruen.