Non !, de Bosc – éd. Les Cahiers Dessinés

Non Jean Maurice Bosc Cahiers dessines couvertureIl suffit d’admirer l’extraordinaire dessin qui orne la couverture pour comprendre tout le talent de Bosc (1924-1973). Le trait fin, légèrement tremblant à cause des aspérités du papier, est réduit à sa plus simple expression pour devenir le plus percutant possible. Seul le gag est mis en évidence, la planche s’articule autour de lui : tout est pensé à l’économie, pour une plus grande efficacité. Autour : le vide, au point que l’on a parfois l’impression que Bosc sculpte le blanc au lieu de tracer des lignes noires. Le plus souvent, l’ensemble baigne dans le silence, pour mieux mettre en valeur les rares mots qui sont prononcés (ou l’abyssale bêtise humaine ?). Ses personnages sortent tous du même moule : grands, voûtés, chauves, pas vraiment gracieux. Un air de De Gaulle, un soupçon de Tati. Avec, en guise de gouvernail, cet appendice nasal démesuré dans lequel se concentre toute la tension du visage. Mais Proust n’a-t-il pas écrit que “le nez est généralement l’organe où s’étale le plus aisément la bêtise” ?

Jean Maurice Bosc Non Les Cahiers Dessinés dessinBosc a signé plus de 3.000 dessins, synthétisés dans ce beau volume de 150 planches soigneusement sélectionnées, et présentées par une longue introduction de Dominique Charnay en forme de biographie. Admiré par ses pairs (Sempé en tête), Bosc dessine pour les plus prestigieuses revues du monde, imposant son ton amer mais toujours étrangement candide, “à la conquête du gag sur la mince ligne de démarcation séparant l’homme pensant du crétin satisfait” (D. Charnay). Revenu brisé de l’Indochine au point qu’il met fin à ses jours à l’âge de quarante-neuf ans, Bosc l’écorché fomente, dessin après dessin, une sorte d’inventaire de la sottise des hommes. Là où d’autres grossissent le trait pour caricaturer, lui dépiaute son sujet jusqu’à ne garder du gag que les os et les nerfs.

Jean Maurice Bosc Non Les Cahiers Dessinés dessinDe ce père qui enseigne la politesse à son enfant en le rouant de coups à ce type devant la télé dont la logique raciste idiote se retourne contre lui ; de la lâcheté des maris envers leurs femmes à ces planches pleines de poésie capables de résumer en quelques traits un coup d’Etat ou une envie d’en finir, Bosc n’a de cesse de stigmatiser la fatuité humaine, de railler le conformisme et de pointer notre incapacité chronique à être heureux. Le tout avec une subtilité et une simplicité qui, alliées à son style dépouillé, rendent ses dessins atemporels.

Janvier 2013, 230 pages, 19 euros. Préface de Dominique Charnay.

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Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers Dessinés

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessinés couvertureDepuis plus de trente ans, les dessins de Martial Leiter sont régulièrement publiés dans les colonnes du Monde, du Temps, du Zeit et de bien d’autres quotidiens à travers l’Europe. Pourtant, comme le montre la sélection d’une centaine de planches réunie ici, le Suisse reste en décalage avec ce que l’on considère généralement comme le dessin de presse. Aucun homme politique connu, aucune référence à l’actualité ; pas de nom, pas de lieu, pas de date. La démarche de celui qui se sent plus proche de William Hogarth que d’Honoré Daumier n’est jamais journalistique, mais prend soin de faire toujours un pas de côté, pour avoir sur la situation un recul salvateur qui donne à ses images une pertinence intemporelle. Leiter préfère forcer son lecteur à passer plus de temps sur chaque dessin, pour en percer le sens, et saisir toutes ses implications. Du coup, sur des sujets très classiques, souvent hérités des années 1970 (l’antimilitarisme, les médias, l’entreprise, la mondialisation, la culture…), il parvient à ne jamais être ni redondant, ni dépassé. Au contraire, la persistance de tels thèmes montre avec virulence à quel point, depuis des décennies, le monde n’a cessé de tourner en rond.

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La pureté de l’esthétique noir et blanc – souvent muette, tout au plus accompagnée d’un titre plein d’ironie – va également dans le sens de cette intemporalité. Avec, toujours, immanquablement, ces lignes rampantes, ces trames qui cousent le papier, s’entrecroisent et creusent leurs sillons, imprimant leur monotonie ou leur hargne. “Mes dessins sont faits de fils plus ou moins serrés qui forment une toile, un filet où je saisis, emprisonne et arrête les choses, les observations”, explique l’auteur dans l’interview qui ouvre ce volume. Comme en écho aux gravures de Goya, il déroule son univers sombre, où l’humain semble toujours passer après, soumis aux courbes de la bourse, à l’opium enivrant servi par les médias, à l’exploitation sournoise des grands patrons. Là où certains cherchent le rire à tout prix, Martial Leiter, lui, a choisi de frapper la conscience de celui qui prendra le temps de s’enfoncer dans les canevas de son encre noire.

Mars 2012, 160 pages, 19 euros.