Waf & Waf, de José Parrondo – éd. Le Rouergue

Waf & Waf Jose Parrondo Le RouergueMéfiez-vous des apparences. S’il devait y avoir une morale à ce livre, ce serait celle-ci, car dans le petit monde mignon et coloré de José Parrondo rien n’est à prendre au pied de la lettre : chaque élément de décor cache peut-être un trompe-l’œil. Le petit ruisseau bleu qui coule dans les bois pourrait devenir une couverture, et les barrières de la rue dissimuler un paysage complètement haché, seulement à demi-colorié.

Porté par la tendresse de ses crayons de couleurs, José Parrondo s’amuse avec une flopée de gags réjouissants, qui invitent à regarder le monde avec poésie. Mêlant non-sens et jeux visuels, Waf & Waf (un type en forme de chapeau jaune et son chien gris) s’amusent du langage de la bande dessinée (les bulles, les dialogues écrits), reprennent les codes du cartoon à la Bip-Bip et Coyote (si je dessine un trou sur un mur, le trou existe vraiment), et nous divertissent à coups de running-gags dont certains ne sont pas sans évoquer Gotlib (pour la branche sciée ou la pomme de Newton). Avec toujours, ce trait ensorcelant, cet univers amical, doux et pétillant, qui rend si chaleureux les livres de José Parrondo.

Waf & Waf Jose Parrondo Le RouergueMars 2014, 48 pages, 16 euros. A partir de 4 ans.

 

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Le Fils du Roi, de Eric Lambé – éd. Frémok

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-couvertureLe Fils du roi est un livre-monde. Un ouvrage atypique au format de pochette de disque de 33 tours, lucarne ouverte sur un ailleurs baignant dans un halo bleuté. Un objet somptueux, qui invite presque au recueillement, tant sa beauté dégage quelque chose de fort et de silencieux, voire de sacré. Mais en même temps, on s’y sent rapidement chez soi (en soi ?). Parce qu’il est entièrement réalisé au stylo bic noir et au stylo bic bleu, le nouvel album d’Eric Lambé dégage tout de suite une intimité inhérente à cet outil. Familier, pratique, banal, le bic embaume l’enfance, l’école, les numéros de téléphone griffonnés sur un coin de nappe, les brouillons qu’on a jetés.

Le Fils du Roi est un récit qui se veut à la fois mélancolique et grotesque, explique l’auteur. Une réflexion sur le temps, la lumière, le beau et le laid, l’académique et l’iconoclaste, le monstrueux, la fantaisie, l’enfermement, la folie.” Avec ses stylos et sa feuille blanche carrée, Eric Lambé s’impose un cadre technique fruste qui semble complètement libérer sa parole en lui permettant de s’adresser directement à l’autre sans le détour des mots : débarrassée de toute contrainte formelle ou scénaristique, la narration s’affirme grâce aux émotions suscitées. Et si à part la phrase introductive (“Un jour mon père m’a glissé au creux de l’oreille : tu sais que tu es le fils du roi.”), Le Fils du Roi se déroule sans un mot, il n’est pas muet pour autant, tant les images paraissent avoir été écrites autant que dessinées – après tout, l’écriture n’est-elle pas le propre du stylo bic ?

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-extraitCentré autour d’un homme et d’une femme, Le Fils du Roi est aussi un carrefour de rencontres esthétiques, où les images mutent, dérapent, sursautent, résonnent, confrontant la dureté du minimalisme, l’exubérance du cartoon, la chaleur de Picasso ou l’étrangeté de Balthus. Les formes s’enfantent, connectées par des liens symboliques, cordes, tuyaux, passages cloutés, yeux, orifices. Le travail sidérant d’Eric Lambé sur la matière, les trames et les textures arrive sans peine à tirer d’un instrument pauvre une palette de sentiments bouleversants. Les mailles du dessin semblent tout enserrer, jusqu’à étouffer la blancheur du papier qui, lorsqu’elle parvient à s’extirper de ses filets nocturnes, brille enfin, éblouissante de pureté. Grâce à la qualité des reproductions, les graphismes se chargent même d’une temporalité fascinante, la superposition des hachures et la transparence de l’encre inscrivant dans chaque page les heures passées à les pétrir, trait par trait. Parsemé d’images inoubliables et d’instants de grâce suspendus, Le Fils du Roi  se traverse comme une nuit d’errance pénétrante. Et le Frémok de donner corps, une fois de plus, à un livre hors-norme, sorti d’un rêve.

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-extraitOctobre 2012, 96 pages, 33 euros.

Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/L’An 2

Mimodrames Henry Mayo Bateman Actes Sud An 2 couvertureMéconnu en France, Henry Mayo Bateman (1887-1970) est considéré de l’autre côté de la Manche comme l’un des dessinateurs humoristiques les plus inventifs du siècle dernier. Ce grand admirateur du Français Caran d’Ache doit avant tout sa célébrité à son dessin extraordinaire. Car ici, point de paroles : mis à part le titre, Bateman conçoit ses bandes dessinées comme des petits sketches muets. Pour s’exprimer, ses personnages n’ont plus que leur corps, qui se déforme, se hérisse, s’amollit, se redresse brutalement, se plie, se métamorphose. L’Anglais modèle ces corps avec une frénésie et un sens du mouvement qui n’a rien à envier au dessin animé. En une posture, une expression, il arrive à caractériser les figures qu’il esquisse, dévoilant leur timidité, leur colère ou leur appartenance sociale.

Parfois, H. M. Bateman abuse de son talent visuel pour livrer quelques pages sans autre profondeur que celle du gag immédiat, comme ce type qui doit se dépêtrer avec une chaise longue récalcitrante. Mais le plus souvent, ce peintre frustré arrive à croquer avec beaucoup d’esprit la société anglaise de l’époque. S’il n’a rien d’un iconoclaste, Bateman se permet quand même de railler gentiment les bonnes manières de la bourgeoisie et la rigidité des conventions sociales. Et lorsqu’il pimente ses pantomimes d’une touche d’absurde, il atteint des sommets. La noirceur du Garçon qui embua une vitrine au British Museum, l’ironie de La bonne avait de l’humour, ses saillies contre la bêtise de l’orgueil masculin, ou cette glissade insensée d’un badaud dans la rue qui plonge la ville entière dans le chaos sont autant de planches magistrales, pièces de théâtre de poche qui se régalent de jeter un grain de folie dans les rouages bien huilés de cette bonne vieille Angleterre.

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Edition bilingue français-anglais, avril 2012, 120 pages, 22,50 euros. Introduction de Anthony Anderson.

Sock Monkey, Nouvelles aventures d’un singe de chiffon, de Tony Millionaire – éd. Rackham

Sock Monkey singe chiffon Tony Millionaire RackhamSock Monkey a tout du conte pour enfant un peu désuet qu’on retrouverait par hasard au fond d’un vieux grenier. L’esthétique de Tony Millionaire, très victorienne, met en scène deux peluches qui parlent, Oncle Gabby le singe de chiffon et Monsieur Corbeau avec ses yeux en boutons de culotte. Dans un décor très XIXe, où les maisons sont riches et cossues, où la campagne est verdoyante et peuplée de petits animaux et où les fillettes sont bien élevées, les deux compères – qui se vouvoient – vivent quatre aventures en forme de fables moralisatrices. Qu’ils aient envie de partir à la chasse, de jouer avec un oisillon ou d’aligner des dominos jusqu’à les faire tomber à l’infini, Oncle Gaby et Monsieur Corbeau se retrouvent toujours dans des situations qui les font réfléchir au monde qui les entoure.

En ranimant des héros naïfs et pétulants tout droit sortis des années 1930, Tony Millionaire arrive à faire de son Sock Monkey une série à la tonalité insolite qu’on penserait d’abord destinée à un jeune public, mais qui aborde en réalité frontalement des thèmes lourds, comme le meurtre ou la perte de l’être aimé, avec un mélange de légèreté et de noirceur détonnant. Comme si des héros de dessin animé se retrouvaient soudain propulsés dans le monde réel, et que contre toute attente, une chute de trois étages causait la mort d’un personnage au lieu d’aboutir à un gag qui le verrait s’en sortir indemne, un peu assommé et tout aplati. Grâce à ce décalage constant, renforcé par l’atmosphère poétique pétrie d’incohérences surréalistes, l’émotion surgit là où l’on ne l’attend pas, encore plus vibrante, encore plus déconcertante. A la croisée de Lewis Carroll et Winnie l’Ourson, à moins que ce ne soit Windsor McKay et Johnny Gruelle, l’univers intrigant de Sock Monkey ensorcelle, confrontant nos rêves d’enfants à la férocité du monde actuel.

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Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvestre Zas, mars 2012, 88 pages, 17 euros.

 

LIRE UN EXTRAIT > de Sock Monkey : cliquez ici.

Lucky in Love, tome 1, de George Chieffet & Stephen DeStefano – éd. Cà et là

Pulpeux, bondissants, polissons, les graphismes de Lucky in Love attirent immédiatement l’attention. Dans la lignée de Betty Boop et des dessins animés d’avant-guerre, Stephen DeStefano impose une esthétique surannée très originale, rendue plus charmante encore par le papier jauni. C’est dans ce cadre enfantin que s’anime Lucky, jeune italo-américain fasciné par le cinéma, les avions et les jolies pépées, qui se voit déjà en haut de l’affiche. Malheureusement, ses rêves d’adolescent sont mis à mal par sa timidité, d’autant qu’à cause de sa petite taille, personne ne le prend au sérieux. Loin d’être le seigneur des airs qu’il imaginait, Lucky le nabot traverse la Deuxième Guerre mondiale sans vraiment la vivre, relégué aux seconds rôles et seulement accaparé par ses complexes et ses frustrations sexuelles. D’abord légère et humoristique, teintée d’érotisme, l’intrigue se voile peu à peu. Alcoolique et mythomane, Lucky survit chez ses parents grâce à un boulot rébarbatif, frustré de voir comment ses fantasmes se sont brisés. Alors que dans la première partie de l’album, son personnage semblait manquer de consistance, il prend, avec l’âge, une plus grande épaisseur. L’amertume grandissant, le récit se détache progressivement des dessins guillerets, le décalage engendré mettant ironiquement en relief la déception de Lucky face au fossé qui se creuse entre ses espoirs et la froide réalité. Un album ambivalent, qui raconte d’une manière singulière les Etats-Unis des années 1930-1950.

> Pour télécharger un extrait de l’album : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, mars 2011, 120 pages, 14 euros.

Le Salon de thé de l’Ours malais, de David Rubín – éd. Rackham

Sigfrido, vieil ours sympa au regard velu, tient un salon de thé chaleureux, point de rendez-vous de tous les dépressifs du coin. Dans son “dispensaire pour les âmes”, il croise des hommes et des femmes blessés, amputés par la perte d’un être cher, écorchés vifs par les rudesses de l’existence, torturés par le départ de l’amour de leur vie. Tous sont en miettes. En résultent des histoires lyriques comme Les Feux de l’amour, collantes comme un carambar ramolli, et, souvent, démonstratives comme le journal intime d’une adolescente vierge depuis trop longtemps. Et pourtant, contre toute attente, ça marche. Visiblement conscient du poids du tragique dans ses récits, David Rubín s’attelle à contrebalancer cette débauche sentimentale, le plus souvent avec réussite. D’abord, l’ouvrage se compose de courtes nouvelles, lui permettant de ne jamais s’enliser dans des intrigues trop lourdes. Ensuite, l’Espagnol sait instiller ici ou là un humour salvateur, qui prend souvent une forme parodique, comme lorsqu’il réutilise les figures de Superman ou de Batman pour les entraîner dans ses drames mielleux. Avoir choisi de mettre en scène des animaux humanisés, qui apportent distance et légèreté au sujet, compense aussi le mélo ambiant. Mais surtout, ce sont ses graphismes qui rendent si attachant Le Salon de thé de l’Ours malais. Impétueux, explosif, ardent, son noir et blanc emprunte autant à Frank Miller qu’aux mangas d’Akira Toriyama ou aux dessins animés de Walt Disney. Chaque personnage est incarné avec passion, le recueil trouvant du coup le juste équilibre entre des histoires naïves, presque mièvres, et un dessin imprégnant chaque scène de son exaltation. Si bien que Rubín gagne finalement son pari, imposant son ton désespéré et sucré à la force de son trait.

Traduit de l’espagnol par Alejandra Carrasco Rahal, mars 2011, 184 pages, 18 euros.