La Mauvaise Pente, de Chris Womersley – éd. Albin Michel

La Mauvaise Pente Chris Womersley Albin MichelDeux types, planqués dans un motel pourri de banlieue. Le premier, blessé par balle, se vide de son sang dans son lit. Une valise pleine d’argent dans la chambre, un tueur à ses trousses. Le second fuit aussi : son procès devait avoir lieu, il n’a pas eu le courage de l’affronter. La Mauvaise pente commence comme un polar, on s’attend à ce que les deux échappés s’allient, qu’ils tentent d’échapper au porte-flingue qui les suit à la trace, qu’ils se déchirent peut-être, deviennent amis pourquoi pas. Mais Chris Womersley nous entraîne ailleurs.

Comme si ses personnages n’avaient plus la force de s’enfuir, plus ils tentent d’avancer, plus ils s’enfoncent. Plus ils espèrent avoir un avenir, et plus c’est le passé qui remonte, douloureux jusqu’à les étouffer. Entre les dialogues et les pensées, les frontières se brouillent. L’écrivain australien gratte ses personnages, les dépèce, les épluche comme des oignons, tout en rendant la pesanteur de l’air de plus en plus écrasante. La course-poursuite attendue se transforme en course-poursuite intérieure, portée par l’écriture lyrique et lancinante de Womersley, qui sait mieux que personne étirer les scènes jusqu’à les rendre si denses qu’il nous faut presque reposer le livre quelques instants. La scène d’opération du blessé sidère par la maîtrise littéraire qu’y met l’auteur, sans même parler de la bouleversante scène finale, l’une des plus belles que l’on ait lue depuis longtemps.

Récit d’existences prisonnières du désespoir qu’elles portent sur leurs épaules, La Mauvaise Pente est un roman grandiose, dont la lumière déclinante rejaillit sur l’Australie qui lui sert de décor. Fantomatiques, diaphanes, avant de finir recouverts d’une neige uniforme, ses paysages infinis se muent en un horizon irrémédiablement vide, qui se renferme peu à peu sur les hommes qui tentent de l’atteindre.

The Low Road. Traduit de l’anglais (Australie) par Valérie Malfoy, mai 2014, 332 pages, 20 euros.

Amy et Jordan, de Mark Beyer – éd. Cambourakis

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

C’est entre 1988 et 1996 que Mark Beyer a réalisé, pour le magazine New York Press, une série qui a fait de lui l’une des grandes figures de la bande dessinée underground. Adulée par Daniel Clowes ou Art Spiegelman, Amy et Jordan, jusqu’alors jamais traduite en français, condense toute l’originalité et la créativité de Beyer, qui utilise pourtant la forme la plus immuable de l’humour dessiné : le strip.

Seulement avec Beyer, cette bande de dessins semble devenir immense, tant elle se transforme à chaque fois en un petit monde grouillant. Il suffit de feuilleter l’ouvrage pour admirer l’inventivité graphique de l’auteur, qui trouve toujours le moyen de renouveler la mise en page de ses planches. Entre ornementation, motifs géométriques, jeux visuels ou remplissage maniaque, chaque strip (ils sont presque 300 dans ce volume) brille par sa singularité et rend encore plus troublantes les histoires d’Amy et Jordan. Proche de l’art brut, son dessin porte en lui tout le mal-être et la souffrance de ses personnages.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisDans leur appartement décrépit aux murs lépreux, A & J passent leur journée à tenter de surpasser l’accablement de leur vie, “interminable défilé de douleur et de désespoir”. Amy et Jordan se tapent dessus ou sont tenaillés par la faim – quand ce ne sont pas des démons brandissant des couteaux de boucher qui envahissent leur chambre. Et lorsque ces deux dépressifs sortent dans la rue, la ville apparaît comme un cauchemar sans fin, où l’on assassine des bébés, où les conducteurs écrasent les passants, où la foule ressemble à une armée de zombies assoiffés de sang. Comme le résume Amy : “Le monde est un endroit terrible peuplé de gens horribles (…) Il n’y a que quand je dors qu’il m’arrive d’être heureuse.” Anxiogène, névrosé, le quotidien du couple est d’une noirceur indescriptible, hanté par la peur du pourrissement, de la saleté, du vieillissement et de l’agression.

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

De cette atmosphère sinistre, Mark Beyer tire un humour radical, déconcertant. Un humour qui repose sur le décalage entre la lourdeur du propos et le ton platement déclaratif des dialogues, ou sur des contre-pieds inattendus du genre :

“J’en ai tellement marre de la vie, Jordan, préparons-nous un bon repas. Et après le dîner suicidons-nous d’accord ?
- Idiote, tu sais bien que nous n’avons rien à manger ! On est fauchés, on va devoir mourir l’estomac vide.”

Un peu comme si Bip-Bip et Coyote, au lieu de mourir et de renaître à chaque épisode, n’en pouvaient plus et tentaient d’en finir une fois pour toutes. Peine perdue : ils renaissent à chaque page, prêts à mourir dans d’atroces souffrance pour notre plus grand plaisir.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, septembre 2013, 288 pages, 24 euros. Préface de Chip Kidd.

Non !, de Bosc – éd. Les Cahiers Dessinés

Non Jean Maurice Bosc Cahiers dessines couvertureIl suffit d’admirer l’extraordinaire dessin qui orne la couverture pour comprendre tout le talent de Bosc (1924-1973). Le trait fin, légèrement tremblant à cause des aspérités du papier, est réduit à sa plus simple expression pour devenir le plus percutant possible. Seul le gag est mis en évidence, la planche s’articule autour de lui : tout est pensé à l’économie, pour une plus grande efficacité. Autour : le vide, au point que l’on a parfois l’impression que Bosc sculpte le blanc au lieu de tracer des lignes noires. Le plus souvent, l’ensemble baigne dans le silence, pour mieux mettre en valeur les rares mots qui sont prononcés (ou l’abyssale bêtise humaine ?). Ses personnages sortent tous du même moule : grands, voûtés, chauves, pas vraiment gracieux. Un air de De Gaulle, un soupçon de Tati. Avec, en guise de gouvernail, cet appendice nasal démesuré dans lequel se concentre toute la tension du visage. Mais Proust n’a-t-il pas écrit que “le nez est généralement l’organe où s’étale le plus aisément la bêtise” ?

Jean Maurice Bosc Non Les Cahiers Dessinés dessinBosc a signé plus de 3.000 dessins, synthétisés dans ce beau volume de 150 planches soigneusement sélectionnées, et présentées par une longue introduction de Dominique Charnay en forme de biographie. Admiré par ses pairs (Sempé en tête), Bosc dessine pour les plus prestigieuses revues du monde, imposant son ton amer mais toujours étrangement candide, “à la conquête du gag sur la mince ligne de démarcation séparant l’homme pensant du crétin satisfait” (D. Charnay). Revenu brisé de l’Indochine au point qu’il met fin à ses jours à l’âge de quarante-neuf ans, Bosc l’écorché fomente, dessin après dessin, une sorte d’inventaire de la sottise des hommes. Là où d’autres grossissent le trait pour caricaturer, lui dépiaute son sujet jusqu’à ne garder du gag que les os et les nerfs.

Jean Maurice Bosc Non Les Cahiers Dessinés dessinDe ce père qui enseigne la politesse à son enfant en le rouant de coups à ce type devant la télé dont la logique raciste idiote se retourne contre lui ; de la lâcheté des maris envers leurs femmes à ces planches pleines de poésie capables de résumer en quelques traits un coup d’Etat ou une envie d’en finir, Bosc n’a de cesse de stigmatiser la fatuité humaine, de railler le conformisme et de pointer notre incapacité chronique à être heureux. Le tout avec une subtilité et une simplicité qui, alliées à son style dépouillé, rendent ses dessins atemporels.

Janvier 2013, 230 pages, 19 euros. Préface de Dominique Charnay.

Jean Maurice Bosc Non Les Cahiers Dessinés dessin

Tes yeux dans une ville grise, de Martín Mucha – éd. Asphalte

Tes yeux dans une ville grise Martín Mucha Asphalte“Les gens de la rue ne se rendent pas compte que nous vivons en dictature. La plupart ne voient pas que tout est une farce.” Derrière la vitre de son bus (ou de son combi, ça dépend des jours), le jeune Jeremías voit défiler sa ville, Lima la grise. Et lorsqu’il tourne les yeux, il regarde monter et descendre dans le véhicule une inlassable cohorte de vieux pervers, de jolies jeunes femmes désabusées, de pickpockets émérites. “A chaque feu rouge – à chaque rue, avenue ou impasse – surgissent des morts vivants. Ils font partie de ma vie. Ils crient à chaque pas. Ils hurlent. Tendent les mains. Mendient.” Flottant dans le monde qui l’entoure, il détaille ces éclats de vie, rendus par une écriture précise, incisive et fragmentaire, qui enchaîne les chapitres laconiques. On pense aux Détectives sauvages de Roberto Bolaño, écrivain que Martín Mucha évoque presque explicitement (“Nous étions des romantiques, mais pas à la manière des feuilletons télévisés. Des chiens romantiques.”).

Dans son regard où la colère a laissé place à l’impuissance, se reflètent des images belles ou repoussantes. Ici, seule compte la survie, coûte que coûte. Marquée par la violence des années de guerre civile, traumatisée par les décisions gouvernementales qui ont réduit à néant les économies des pauvres, délaissée par les riches qui vivent à l’abri derrière leur “mur de Berlin” local, Lima s’est engluée dans une tranquillité de façade. La démocratie, arrivée dans les années 1990, a engendré une paix trompeuse qui camoufle mal un abandon résigné : les Péruviens sont coincés dans un présent lisse et amorphe, dont la mort est la seule issue. “Quand avons-nous cessé de rêver un futur différent ?”, s’interroge Jeremías en contemplant les paysages et les visages sur lesquels la souffrance a laissé tant de traces. L’espoir a déserté les rues poussiéreuses, et le jeune homme n’a plus pour lui qu’une poignée de souvenirs sur le point de se dissoudre. Dégradés par ce monde-ci, qui n’est plus qu’un mirage d’existence.

Tus ojos en una ciudad gris. Traduit de l’espagnol (Pérou) et préfacé par Antonia García Castro, janvier 2013, 190 pages, 16 euros.

 

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Le Jardin du mendiant, de Michael Christie – éd. Albin Michel

Le Jardin du mendiant Michael Christie Albin MichelEn neuf nouvelles seulement, le jeune Michael Christie s’impose déjà comme un grand espoir de la littérature canadienne. D’abord parce qu’il a le courage d’aborder un sujet difficile, peu vendeur et souvent ignoré par les écrivains d’aujourd’hui : les pauvres, les drogués, les fous, les suicidaires, les SDF… Christie parcourt les marges de notre société, donne corps à tous ces êtres abîmés, brisés, ces laissés-pour-compte qui se sont écartés (ou qui ont été mis à l’écart) du chemin. Plutôt que de se concentrer uniquement sur les plus démunis, il s’intéresse aussi à des personnages issus d’une classe moyenne, rappelant que la solitude, la détresse, le mal-être ne sont pas que l’apanage des plus mal lotis. D’autant que ceux qui considèrent les sans-logis avec un mélange de dégoût et d’incompréhension (“Qu’est-ce qui poussait un homme à opter pour une telle vie, désespérée et cruelle, plutôt que pour un pavillon et une famille ?”) ne sont pas à l’abri de se retrouver à leur tour dans des situations désespérées.

Entre cet homme seul au point de faire de son chien le centre de l’univers, et cette femme qui appelle les urgences plusieurs fois par semaine pour attirer l’attention d’un beau secouriste, Christie se frotte à des personnages pathétiques, noyés dans leur misère sociale. Le destin de ce junkie qui parle à un ami imaginaire ou de Saül le fou, qui se prend pour l’inspecteur Columbo, rappellent que ces marginaux ont eux aussi une famille, un passé et des espoirs. Pour éviter tout sentimentalisme, Michael Christie s’appuie sur une écriture sobre qui se coule dans chacun de ses personnages. Son ton tragicomique lui permet d’aborder des sujets lourds sans jamais s’y empêtrer. Rebut, la poignante nouvelle sur ce grand-père qui découvre que son petit-fils est devenu un clochard, en est la meilleure illustration, tant l’empathie de l’écrivain de Vancouver et la pudeur des sentiments qu’il met en scène lui permet de tirer le meilleur d’une intrigue qui, sinon, aurait pu s’engluer dans une mièvrerie bien-pensante. Une expédition pleine de discernement et de lucidité au cœur d’un monde à portée de main, mais trop souvent ignoré.

The Beggar’s Garden. Traduit de l’anglais (Canada) par Nathalie Bru, septembre 2012, 310 pages, 21,50 euros.

La Crème de Crumb, de Robert Crumb – éd. Cornélius

La Creme de Robert Crumb Cornelius couverture dessinCe n’est pas une crème pâtissière, encore moins une chantilly immaculée. Non. La crème de Crumb, c’est plutôt une mixture jaunâtre, collante et corrosive, où le sucre a été remplacé par un cocktail (d’)acide. L’éditeur Cornélius a réuni plus de 200 pages de bandes dessinées, quintessence de plus de cinquante ans de folie du maître de la BD underground. Au fil des aventures de Fritz the Cat, Mr. Natural ou Mr Snoid, Crumb se transforme sans arrêt, ses récits foisonnants des années 1960 inspirées par le LSD glissant, au cours des années 1980, vers un travail plus réaliste. Pour autant, jamais il ne perd son incontrôlable subversion. Il revendique sa liberté sans penser aux conséquences de ses dessins ni s’autocensurer ; sans se canaliser pour défendre une cause ou une autre, ni avoir à se justifier. Traversée par un humour farfelu (“Encore plus d’humour tordu pour ne rien dire”, proclame-t-il en ouverture de Mr Snoid), fourmillant de saynètes psychédéliques, l’œuvre de l’Américain possède une énergie comique inégalable, immédiate et hyper sexuée.

dessin Robert Crumb baignoire poster Cornelius Kitchen Sink PressMais armé de son dessin déformé par le désir (toutes les femmes font deux mètres, ont des cuisses de rugbymen et un fessier improbable), Crumb est surtout l’un des auteurs qui manie le mieux l’autofiction – ou plutôt, comme il l’appelle, l’“autodénigrement”. L’un des premiers à explorer ce genre avec autant de sincérité, et à lui donner une telle résonance. Que ce soit pour décrire les troubles de l’adolescence ou de la crise de la quarantaine, son ton introspectif s’avère d’une humanité extraordinaire, révélant ses doutes, sa culpabilité, ses frustrations poisseuses et ses craintes enfouies. Derrière ses délirantes perversions, Crumb étudie avec une grande perspicacité ses débordements, reconnaît ses faiblesses, et compose en fait le portrait outrancier d’une société en pleine déliquescence. Inlassablement, il attaque la religion, la bien-pensance, la famille, la vacuité de notre civilisation et toutes les barrières qu’elle impose à nos pulsions, nos envies, nos espérances – “C’était sinistre, mais nous pouvions toujours trouver refuge dans le monde merveilleux et loufoque des comic books.”

Robert-Crumb-autoportrait-dessin-Cornelius creme Des dizaines de dessins et couvertures inédites, des photographies, ainsi que des extraits des carnets de l’auteur complètent ce volume, notamment dans certaines sections en couleur, magnifiques. Un entretien-fleuve passionnant, réalisé par Gary Groth en 1988 et jamais traduit en français, revient sur le parcours de ce héraut malgré lui de la contre-culture. Robert Crumb y parle de musique, de drogue, du suicide, du féminisme, de la politique, et même de l’attraction sexuelle incontrôlable exercée sur lui par… Bugs Bunny. Ainsi que de cette vie moderne qu’il exècre tant, “pratique facile, bon marché. La vie toute entière devient un hamburger de chez McDonald : comestible, mais sans beaucoup de substance.” Heureusement que pour la rendre plus savoureuse, on peut l’assaisonner avec la crème de Crumb.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Mercier, Jean-Paul Jennequin et Emilie Le Hin, mai 2012, 304 pages, 25 euros.

Cartons, de Pascal Garnier – éd. Zulma

Cartons Pascal Garnier Zulma posthume couvertureDisparu en mars 2010, Pascal Garnier revient pourtant nous donner un dernier petit coup de poignard dans le dos avec ce roman posthume, aussi savoureux qu’inespéré. Un déménagement, des cartons entassés, le froid de novembre. Brice, la soixantaine, quitte Lyon pour s’installer à la campagne avec sa femme de vingt ans sa cadette, et pour le moment restée en Egypte pour finir un reportage. En l’attendant, n’osant prendre ses marques dans la nouvelle maison, grande et vide, il découvre le village paisible, coincé entre des vignes et une nationale. Brice y rencontre un chat collant, mais également l’irréelle Blanche, petite vieille aux airs de fillette, aussi perdue que lui.

De la monotonie de ces jours languides, de l’enlisement de l’attente, de l’ennui visqueux, émerge peu à peu le malaise. Pourquoi Brice donne l’impression de lâcher prise ? Que cache le comportement déroutant de Blanche ? Et sa femme qui n’arrive toujours pas… La tension, sinueuse, dévoile ses anneaux au fil d’un texte incisif dans lequel chaque mot compte, les dialogues à double tranchant suggérant ce qui se tapit derrière les apparences. Le monde de Cartons paraît trop fragile pour tenir jusqu’à la dernière page sans s’effondrer sur lui-même. Constamment à la frontière de l’humour et du désespoir, Pascal Garnier signe un nouveau – un dernier – roman noir d’orfèvre, sur ses congénères, sur le deuil, la solitude. Son ironie pernicieuse dissimule mal l’empathie qu’il éprouve pour ces âmes errantes tentant de trouver la bouée qui retardera leur noyade. Pour le dire autrement : “C’était beau, c’était triste. Ca donnait envie d’écrire un poème ou de chier.”

Février 2012, 192 pages, 17,50 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre roman de Pascal Garnier : Lune captive dans un œil mort.

Bienvenue à Oakland, de Eric Miles Williamson – éd. Fayard

bienvenue a oakland welcome Eric Miles WIlliamson fayard couvertureDans l’ombre de la scintillante San Francisco, de l’autre côté de la baie, s’étalent des kilomètres de docks dominés par des grues menaçantes, des rues décharnées, des friches industrielles lugubres. Bienvenue à Oakland, berceau des Black Panthers, territoire des Hell’s Angels, mais surtout d’un paquet de moins que rien, de laissés-pour-compte qui s’échinent à travailler comme des forcenés pour pouvoir payer leur coup, le soir venu. Né dans cette “aisselle puante de l’Amérique”, soutenu par un père qui n’est pas le sien, survivant à un frère mort d’avoir trop picolé et à un autre dépecé sous ses yeux par un gang mexicain, T-Bird a grandi parmi ces artères sordides. Son corps porte fièrement les cicatrices de toutes les violences qu’il a subies, de tous les emplois qui ont, petit à petit, imprimé leur marque – et leur odeur – sur sa peau usée trop vite. Gamin, il ramassait les crottes dans la rue contre une pièce ; grand, le voilà éboueur, obligé de vivre dans son camion répugnant afin d’économiser l’argent qui lui permettra d’avoir son chez lui.

Aux antipodes de l’écriture minimaliste et de la tension aiguisée de Noir Béton (2008), qui situait Eric Miles Williamson dans la lignée de Steinbeck ou Dos Passos, Bienvenue à Oakland est traversé par une rage dévorante, habité par une écriture fiévreuse qui semble se consumer sous nos yeux. La voix de T-Bird donne corps à une cité chtonienne et anime des personnages invraisemblables, Noirs, Latinos ou Blancs essorés par la vie, parfois à la limite de la folie comme cet ancien militaire qui se prend pour Rambo. La brutalité de ces existences, martyrisées par une Amérique qui les a abandonnés sur le bord de la route (ou par les ex-femmes et leurs pensions alimentaires), se mue en une fresque grotesque, presque drôle. Multipliant les digressions, les parenthèses et les anecdotes sans pour autant freiner l’élan bouillonnant du roman, T-Bird bouscule le lecteur. Plutôt que d’essayer d’attirer sa pitié, il le prend à partie, lui postillonne à la face ce “tu” accusateur, hargneux.

“Tu veux du parfait ? T’as qu’à lire les putains de bouquins de quelqu’un d’autre. (…) Je veux qu’en tournant la dernière page de mon bouquin tu ressentes un peu d’inquiétude, juste un peu, que tu te sentes un peu concerné, mon petit bonhomme, ma petite dame, que tu te dises que peut-être, ce n’est qu’un peut-être, mais que c’est peut-être toi qu’on va se faire. Peut-être qu’on est tout simplement en train d’attendre le bon moment pour te faire la peau.” (pages 192-193)

Coincé dans un monde dont il aimerait s’échapper mais auquel il est enchaîné à jamais, T-Bird ressasse sa frustration, hurle sa haine des autres. Ceux qui ont eu la chance de naître ailleurs, loin de cette baie polluée sur laquelle vient s’échouer une eau goudronneuse, chargée de toutes les saloperies que régurgite la ville. Et pourtant, parmi les ronces de ces mots acides, Eric Miles Williamson arrive à déceler la beauté dans le cauchemar, et à rendre poétique les coupe-gorge miteux d’Oakland – jusqu’à affirmer, provocateur : “C’est beau, des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d’une propriété privée”. Au désenchantement et à la misère, T-Bird et ses compatriotes opposent leur fierté dérisoire, la solidarité de ceux qui pataugent dans la même mélasse. Et cette liberté pure, infinie, survenant seulement quand on n’a plus rien à perdre, et qui rend ce roman si étourdissant. “Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu’on baigne dans le désespoir absolu. L’espoir c’est pour les connards. Il n’y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, août 2011, 412 pages, 22 euros.

 

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Mister Wonderful, de Daniel Clowes – éd. Cornélius

Un homme seul, grisonnant, attend une femme dans un bar. Des amis ont arrangé le rendez-vous. Célibataire depuis des années, meurtri par un mariage achevé dans la douleur, Marshall patiente, mal à l’aise, défaitiste, paniqué à l’idée de finir sa vie seul. Et puis, enfin, Natalie arrive. La soirée commence. Avec peu de choses, un couple de paumés anxieux, échoués au même endroit au même moment, Daniel Clowes tresse une histoire d’une finesse psychologique prodigieuse. Après Wilson paru à la rentrée 2010, il signe un nouvel album éblouissant de maîtrise, auscultant encore une fois des âmes consumées par leur mal-être et leur inaptitude sociale.

Si le cynisme et la décapante drôlerie de Clowes s’infiltrent inévitablement dans le récit, notamment sous la forme de répliques hilarantes, Mister Wonderful baigne toutefois dans un romantisme contemporain étonnant, sensible mais distancié, assumé et chaleureux, nourri par la tendresse que porte l’auteur à ses personnages. D’une précision remarquable, tant dans ses compositions que dans ses dialogues, l’Américain n’a pas son pareil pour mettre en scène les monologues intérieurs, les angoisses ou les petits drames qui parsèment l’existence. Chaque variation graphique correspond à une parenthèse ou à une digression : le dessin fonctionne ici comme une écriture à part entière, fluctuant en fonction du ton employé, au point de donner aux personnages une densité et une complexité rarement atteintes dans la bande dessinée. Du grand art.

Mister Wonderful Daniel Clowes Cornelius extrait bd
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Barbara & Emilie Le Hin, mai 2011, 80 pages, 20 euros.

Le Salon de thé de l’Ours malais, de David Rubín – éd. Rackham

Sigfrido, vieil ours sympa au regard velu, tient un salon de thé chaleureux, point de rendez-vous de tous les dépressifs du coin. Dans son “dispensaire pour les âmes”, il croise des hommes et des femmes blessés, amputés par la perte d’un être cher, écorchés vifs par les rudesses de l’existence, torturés par le départ de l’amour de leur vie. Tous sont en miettes. En résultent des histoires lyriques comme Les Feux de l’amour, collantes comme un carambar ramolli, et, souvent, démonstratives comme le journal intime d’une adolescente vierge depuis trop longtemps. Et pourtant, contre toute attente, ça marche. Visiblement conscient du poids du tragique dans ses récits, David Rubín s’attelle à contrebalancer cette débauche sentimentale, le plus souvent avec réussite. D’abord, l’ouvrage se compose de courtes nouvelles, lui permettant de ne jamais s’enliser dans des intrigues trop lourdes. Ensuite, l’Espagnol sait instiller ici ou là un humour salvateur, qui prend souvent une forme parodique, comme lorsqu’il réutilise les figures de Superman ou de Batman pour les entraîner dans ses drames mielleux. Avoir choisi de mettre en scène des animaux humanisés, qui apportent distance et légèreté au sujet, compense aussi le mélo ambiant. Mais surtout, ce sont ses graphismes qui rendent si attachant Le Salon de thé de l’Ours malais. Impétueux, explosif, ardent, son noir et blanc emprunte autant à Frank Miller qu’aux mangas d’Akira Toriyama ou aux dessins animés de Walt Disney. Chaque personnage est incarné avec passion, le recueil trouvant du coup le juste équilibre entre des histoires naïves, presque mièvres, et un dessin imprégnant chaque scène de son exaltation. Si bien que Rubín gagne finalement son pari, imposant son ton désespéré et sucré à la force de son trait.

Traduit de l’espagnol par Alejandra Carrasco Rahal, mars 2011, 184 pages, 18 euros.