Yékini, le roi des arènes, de Lisa Lugrin & Clément Xavier – éd. Flblb

Yekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier FlblbUne bande dessinée consacrée à la lutte sénégalaise ? Dit comme ça, on ne sent pas forcément pointer l’excitation. Et bien on a tort, car partant de ce sujet qui ne nous était pas familier, Lisa Lugrin (au dessin) et Clément Xavier (au scénario) utilisent le sport-roi de Dakar pour raconter les mutations de toute une culture. Yékini, lutteur qui régna pendant quinze ans sur les stades sénégalais, sert de fil rouge à ce récit, une “fiction qui s’inspire d’événements et de personnages réels” nous avertit-on en ouverture (d’ailleurs, la photographie vient souvent, et avec beaucoup d’intelligence, prendre le relais du dessin). Car Yékini existe vraiment, tout comme ses adversaires et ses combats capables de remplir des stades entiers.

Raconté avec un mélange d’humour et de précision journalistique qui rend passionnante cette plongée dans le monde méconnu de la lutte sénégalaise, Yékini prend rapidement une dimension beaucoup plus large, racontant d’autres histoires. L’histoire d’un sport traditionnel, où les marabouts tentent de composer avec les sirènes du sport business, qui doit désormais vivre aux crochets de la télévision et de ses sponsors – en premier lieu Orange, partenaire dominant de la discipline. L’histoire de ces gamins pauvres, des foules frustrées, des pêcheurs affamés par les chalutiers étrangers. L’histoire d’une démocratie aux airs de dictature molle sur laquelle règne le bon président Wade, qui refuse de passer la main. Ou comment prendre le pouls de tout un pays à travers les affrontements de géants de 130 kilos qui portent des gros slips.

Yekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier FlblbYekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier Flblb

Février 2014, 404 pages, 20 euros.

Karaoké Culture, de Dubravka Ugresic – éd. Galaade

Karaoke Culture Dubravka Ugresic GalaadeEn septembre dernier, Philip Roth publiait dans le New Yorker une lettre ouverte à Wikipédia. Après avoir tenté de corriger une information erronée le concernant sur l’encyclopédie en ligne, l’écrivain américain s’était vu rétorquer qu’il n’était pas une “source crédible”. Cette mésaventure a priori cocasse résume bien le nouvel équilibre qui s’est établi dans la culture depuis le développement d’Internet : “Le rapport de force, autrefois dominé par l’Auteur et l’Oeuvre, a été renversé au profit du Destinataire.” Désormais les élites culturelles ont été balayées, la dictature de la compétence renversée, le tout au profit d’un amateurisme omnipotent, incarné par Wikipédia : une encyclopédie faite par les amateurs (des “AA” : auteurs anonymes), avec une hiérarchie de l’information inexistante (d’ailleurs la biographie de Philip Roth est moins étoffée que celle de Paris Hilton), qui sera lue par des amateurs, valorisant ainsi le contenu qu’ils ont eux-mêmes créé.

Dubravka Ugresic n’invente rien. Son appréciation du phénomène Internet et ses exemples, très parlants, elle les trouve sur YouTube, Twitter, Facebook, à la télévision ou chez Emir Kusturica, Henry Darger ou Valentina Hasan. Par contre, surmontant l’habituel avis réactionnaire de ceux qui ont grandi avant l’apparition de l’ordinateur, elle réussit à trouver le concept qui lui permet de tout connecter pour appréhender les nouveaux rapports entre technologie et culture. Grâce à l’image simple et populaire du karaoké, elle met le doigt sur le paradigme qui scelle tous les aspects découlant de la domination du web et de la mentalité individualiste narcissique de notre époque. Résumé par un slogan provocant – “Je suis inculte, et alors ? J’ai encore le droit de m’exprimer !” –, cette nouvelle conception a bouleversé le champ culturel devenu, à l’image du jeu vidéo Second Life, un gigantesque karaoké où, dans un brouhaha informe, tout le monde peut s’emparer du micro, même s’il n’a rien dire.

Corrosif, drôle et enlevé, Karaoké Culture tire également profit du point de vue discordant de son auteur. Née en 1949, Dubravka Ugresic a vécu dans la Yougoslavie de Tito, ce qui lui permet une analyse provocante : cette culture faite par tous à destination de tous apparaît comme l’aboutissement de l’idéal communiste. L’essayiste croate rappelle surtout, dans une conclusion d’un pessimisme radical, combien, derrière sa démocratie revendiquée, cette culture karaoké s’avère en réalité vide, tiède, et mollement étouffante : “AA n’incite pas aux révolutions, il est bien trop conformiste pour flanquer une gifle à quiconque. De toute façon, flanquer une gifle est un geste d’auteur. AA est un enfant de son époque, ses gestes – au-delà de sa rhétorique révolutionnaire auto-adulatrice occasionnelle – ne sont ni grands, ni forts, ni subversifs, ni stupéfiants. (…) Nous voulions la liberté, nous avons eu la liberté de jouer, et nous avons même cru que le jeu se limitait à être libre de faire le clown.”

Traduit de l’anglais par Pierre-Richard Rouillon, octobre 2012, 130 pages, 10 euros.