La Nuit du capricorne, de Grégoire Carlé – éd. L’Association

La Nuit du capricorne Gregoire Carle L AssociationVu, vu et revu, le récit du basculement de l’adolescence dans l’âge adulte peine souvent à sortir des clichés : insouciance diffuse, émois sexuels et lente prise de conscience s’accompagnent souvent d’un ton mi-nostalgique mi-amusé. Grégoire Carlé, lui, trouve un angle nouveau pour aborder ce rite de passage rythmé par les après-midis passés à batifoler dans l’eau ou à observer les grands. Dans la chaleur ouatée du mois de juillet, bercé par le bruit des tondeuses à gazon et l’odeur des chipolatas au barbecue, se déroulent les derniers jours de tranquillité d’un jeune garçon qui sait que sa vie arrive à un tournant.

Plutôt que de raconter platement la mue de son personnage, Grégoire Carlé cisèle un récit qui ne cesse de s’écarter du droit chemin. L’écriture, très littéraire, parfois guindée même, arrive à toucher juste, en gardant cette pointe de maladresse qui suggère que le narrateur n’est pas tout à fait mûr. Comme pour éviter de devenir lisse et prévisible, sa manière de raconter les histoires préfère louvoyer encore un peu dans la fantaisie de l’enfance : chaque épisode, même le plus banal, devient alors un moment magique et mystérieux. Le noir et blanc instille partout une once de doute qui rend presque fantastique cette métamorphose estivale. Il s’applique à ressusciter le goût de ces heures indécises, sublimant des scènes réalistes grâce à des images mythologiques ou allégoriques, qui rappellent un peu la manière dont David B. avait abordé le récit de son enfance dans L’Ascension du Haut Mal. La fin de l’adolescence prend alors des airs d’errance fantasmagorique, d’une grande poésie.

“Il est temps de retrouver le monde réel, de saluer les camarades qui passent leur dernier été d’insouciance. Il est temps pour eux d’embrasser la vie qu’ils ne voulaient pas en se cherchant un patron à la rentrée. Alors en attendant nous nous amusons, puisque l’on n’arrête pas de nous rabâcher que c’est bientôt fini la belle vie.”

La Nuit du capricorne Gregoire Carle L AssociationLa Nuit du capricorne Gregoire Carle L Association

Avril 2013, 128 pages, 16 euros.


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Notre article sur l’album de Grégoire Carlé : Philoctète et les femmes.

Les Incidents de la nuit, volume 1, de David B. – éd. L’Association

Les Incidents de la nuit David B L Association couverture reedition integraleTout part d’un songe, une nuit d’avril 1993 : dans une librairie, David B. met la main sur trois volumes des Incidents de la nuit. A la tête de cette revue mystérieuse, un personnage masqué, Emile Travers, défiguré lors de la bataille de Waterloo : un illuminé, le sabre en bandoulière, qui voue sa vie à remettre l’empereur Napoléon sur le trône. Pour accomplir ses sombres desseins, Travers est bien décidé à devenir immortel, alors il se cache depuis des décennies dans les livres pour échapper à l’Ange de la Mort. L’auteur se lance à la poursuite de ce fantôme, et rencontre, sur les chemins de Travers, une galerie de personnages farfelus, truands patibulaires, policiers borgnes, libraires qui puent ou divinités sanguinaires.

Les Incidents de la nuit David B L Association extrait reedition integrale

Parus entre 1999 et 2002 et réunis ici en un volume, ces trois premiers épisodes de la série développent un album dans lequel réalité, rêve et littérature se fondent. Si avec L’Ascension du Haut Mal, qui narrait comment l’épilepsie de son frère avait bouleversé sa famille, David B. avait réinventé l’autofiction en bande dessinée au milieu des années 1990, ces Incidents de la nuit poursuivent cette exploration du genre. Mais cette fois, au lieu de partir de la réalité pour en tirer une histoire, le cheminement est inverse. Les Incidents de la nuit est une sorte d’autobiographie en miroir, qui se reflète dans tout ce que l’auteur parcourt, pense, rêve, lit et écrit. Elle transparaît dans le Paris que David B. sillonne, dont les rues portent encore les traces de ses bandits fameux, de ses faits divers devenus légendaires, et de ses libraires magiciens. Elle resurgit dans les romans populaires qui l’ont marqué, notamment les auteurs des vieilles collections d’horreur noires et fantastiques, comme Hanns Ewers ou Arthur Machen. Elle apparaît dans les cauchemars qui le dévorent, ou dans son intérêt pour l’Histoire, la mythologie, l’ésotérisme.

Au confluent de toute l’œuvre de David B., Les Incidents de la nuit est un livre-monde, envoûtant comme un conte venu d’une contrée lointaine, excitant comme un feuilleton policier. Un jeu de piste nébuleux qui avale le lecteur, happé par cette porte ouverte sur l’imagination qui déforme sa réalité pour la remplacer par celle, hantée, énigmatique et évanescente, de David B.

Réédition, mai 2012, 96 pages, 13 euros.

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+ ET AUSSI :

Papa Aude Picault L Association reedition

L’Association publie ces jours-ci une autre réédition qui mérite que l’on s’y attarde : Papa, d’Aude Picault. Un album cathartique, dans lequel l’auteur affronte la douleur du suicide de son père, et tente, plutôt que de comprendre ce geste terrible, de trouver le moyen de vivre avec cette douleur. Et de surmonter l’oubli qui, jour après jour, semble découdre les dernières images qui lui restent : le souvenir de son père lui fait mal, mais l’oublier est encore plus pénible. “J’ai peur de ne plus souffrir car c’est ma souffrance qui me rappelle à toi. Si je ne souffre plus, tu disparais.” Un album dépouillé et bouleversant, tenu par un trait noir fragile, fil ténu qui relie, par-delà la mort, une fille à son père.

Réédition, mai 2012, 104 pages, 12 euros.

Les Meilleurs Ennemis, Première partie 1783-1953, de Jean-Pierre Filiu & David B. – éd. Futuropolis

Les Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean Pierre Filiu David B Futuropolis couvertureUn siècle et demi d’Histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient en 130 pages de bande dessinée ? Le pari semble difficile à relever, et pourtant… Avec Les Meilleurs Ennemis, Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’Orient, trouve en David B. le parfait allié pour remplir une telle mission. En parvenant à être lapidaires sans être allusifs, en recourant à la petite histoire pour éclairer les évolutions de la grande Histoire, les auteurs trouvent le moyen de signer un album passionnant, sans jamais délaisser leur rigueur historique. Un tour de force d’autant plus impressionnant qu’il fallait également réussir à mettre en scène un texte “sérieux”, où le dessin risquait d’être réduit à une fonction purement illustrative. Là, le talent de David B. fait la différence. Malgré l’absence de bulles, il parvient à rendre chaque page trépidante : son noir et blanc ensorcelant entremêle réalisme et fantaisie, instillant dans la moindre case cette magie qui semble donner à chacun des personnages une aura mythologique.

Grâce à cette osmose entre le texte et l’image, qui vient apporter au propos une distance subtile, ce premier volume de Meilleurs Ennemis met en lumière les rouages de la conception américaine du Moyen-Orient. Remontant aux conflits nés des accrochages entre les navires des tous jeunes Etats-Unis et les pirates arabes sur les eaux de la Méditerranée, Jean-Pierre Filiu et David B. s’acharnent à trouver les racines de la politique de Washington en Orient en se penchant sur des événements-clé, parfois peu connus, révélateurs d’un impérialisme étasunien de plus en plus marqué.

Ainsi les histoires de piraterie du tout début du XIXe siècle débouchent sur la première tentative d’ingérence des Américains, décidés à confier Tripoli à un dirigeant docile. De même, l’album montre avec beaucoup de pertinence comment, très rapidement, le besoin de pétrole amène les Etats-Unis à s’insinuer dans la politique intérieure de l’Arabie Saoudite ou de l’Iran pour ne pas perdre une manne indispensable il y a cent ans déjà. Précis sans se perdre dans les détails, soucieux de mettre les faits en perspective avec la situation actuelle, Les Meilleurs Ennemis remporte aisément son pari, critiquant la politique agressive de Washington sans pour autant sombrer dans l’antiaméricanisme primaire.

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Août 2011, 128 pages, 19 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre album de David B. : Les Incidents de la nuit.