Un feu d’origine inconnue, de Daniel Woodrell – éd. Autrement

Un feu d origine inconnue Daniel Woodrell Autrement1929, West Table, petite ville de moins de 5000 habitants du fin fond du Missouri. Lors de la soirée dansante qui réunit tous les jeunes du coin, survient une terrible explosion. Durant des mois, on retrouve des fragments humains à plusieurs dizaines de mètres des ruines, ainsi que vingt-huit corps tellement calcinés qu’ils sont impossibles à identifier. Une tragédie qui, trente ans après les faits, reste encore une plaie ouverte, “les hurlements s’élevant des décombres et des flammes résonnaient encore aux oreilles de ceux qui les avaient entendus”.

Retrouvant son habituel décor des Ozarks, terre aride, hostile et montagneuse au cœur du continent nord-américain, Daniel Woodrell imagine une histoire partagée entre le drame de 1929 et son souvenir lorsque, trente ans plus tard, la vielle Alma s’ouvre à son petit-fils pour lui raconter sa version des faits. Au fil de ce qui pourrait s’apparenter à une enquête, les bribes du passé resurgissent peu à peu pour former le puzzle de cet incendie mystérieux.

Au milieu des “rues en terre battue arrosées d’huile de vidange pour empêcher la poussière de voler, succession de maisons où la peinture a déserté les murs en bois brut et l’avant-toit est infesté de guêpes” qui rappellent les romans d’Erskine Caldwell, Woodrell s’attelle à raconter les Etats-Unis de la fin des années 1920. Il brosse toute une galerie de portraits, du banquier prospère au moins que rien, racontant la misère, le dénuement, la colère, et ce malheur qui semble peser sur les habitants des Ozarks comme une malédiction.

Traçant son chemin entre rumeurs, superstitions et témoignages, le récit débroussaille toutes les légendes qui entourent l’explosion de 1929 pour trouver son chemin vers la vérité. Au passage, on croise des gitans que tout le monde veut lyncher (déjà), une prison qui pratique encore la torture médiévale, ou ce suicidé qui trouve une nouvelle utilité aux ruines du dancing. Et plus on en apprend sur le carnage, plus on comprend qu’une fois encore, les naïfs ont été bernés par les hypocrites qui tiennent les rênes de la ville. Résumé en une phrase dure et épurée, typique de l’écriture de Daniel Woodrell, ça donne: “Quand on est né pauvre, on est tellement habitué à la déchéance et à l’indigence que l’on est à l’aise dans toute cette misère sordide, alors qu’il n’y a pas grand-chose de pire.”

The Maid’s Version. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Porte, janvier 2014, 190 pages, 15 euros.

RENCONTRE AVEC RON RASH / L’enfer au paradis

Ron-Rash-interviewVous autres, les péquenauds, vous serez chassés de cette vallée jusqu’au dernier comme de la merde dans une cuvette de chiottes.” Avec Un pied au paradis, premier roman fulgurant saisissant la fin d’un monde, Ron Rash avait ouvert un monde habité. Des lieux aux “noms bourrés de voyelles” sur d’anciennes terres Cherokee. Presque l’enfer dans des montagnes griffues, dans la chaleur triomphante, sur des terres pelées, dans la vallée menacée par l’engloutissement où les hommes sont arides. Drame choral, chronique suspendue d’un bout de nature en passe de devenir un “coin pour les disparus” ou l’on ne sait plus très bien quel cercle vicieux s’acharne à délier les relations des hommes – cruels – entre eux ou avec leur milieu.
Puis il y eu Serena, entre polar et fresque historique remontant aux fondements de l’Amérique moderne, dans les sombres lendemains de la Grande dépression, les années amères et le flot régulier des ouvriers qui font la queue pour trouver n’importe quel travail, décrits avec la netteté des photos de Dorothea Lange, la violence des Raisins de la colère.
La scierie, le déboisement massif, le terrible quotidien des bûcherons, les vallées qui enferment, les forêts qui étouffent, la montagne qu’on massacre, les hommes qui meurent à un rythme endiablé. Le changement qui menace. Toujours.
Avec Un monde à l’endroit, roman initiatique au cœur d’un univers de rivières poissonneuses et de désespoir, Ron Rash poursuit son impressionnante exploration de la noirceur des hommes qui risquent tant d’être chassés de là où il n’ont mis qu’un pied : le paradis. La beauté, la dureté, le paysage comme un destin, dans les Appalaches toujours, avec une voix comme celle de Johnny Cash, “capable de transformer le chagrin et le regret en quelque chose de beau”.

Un pied au paradis, Serena et Un monde à l’endroit se déroulent tous entre la Caroline du Nord, la Caroline du Sud et les Appalaches. Pourquoi une telle unité de lieu ?

Comme disait Eudora Welty : “Comprendre un lieu aide à mieux comprendre tous les autres.” (1) Je m’inscris dans cette tradition d’écrivains qui cherchent à raconter une histoire universelle à travers une histoire locale, tradition qui remontent par exemple à William Faulkner ou James Joyce – il n’existe pas de livre plus régional que Ulysse. Quand j’écris, j’essaie de reconstruire la Caroline aussi intimement que possible, pour essayer d’atteindre non seulement l’essence de ce territoire, mais aussi celle de tous les territoires.

A chaque fois, dans vos récits, la nature est omniprésente. Une nature forte, belle et majestueuse qui parfois, aussi, se mue en piège infernal. Comment expliquez-vous cette dualité ?

le monde a l endroit ron rash seuilDans ma région, la nature peut à la fois être protectrice, guérisseuse, mais elle s’avère également étouffante, accablante, en retenant les gens prisonniers dans ses filets. Souvent, les habitants des Appalaches sont nés dans la misère et n’ont pas forcément eu accès à l’éducation. Ils sont piégés, physiquement et psychologiquement. C’est une contrée sublime, mais on y trouve aussi des villages reclus, coincés au fond de vallées sombres et étroites depuis des générations. Comme je dis toujours : notre destin dépend de l’endroit où l’on vit. Si je devais avoir une phrase tatouée sur le corps, ce serait celle-là. J’ai connu des jeunes femmes comme Laurie, le personnage féminin de Le Monde à l’endroit, issues de familles pauvres, qui avaient compris que l’éducation était le seul moyen pour elles d’échapper à leur destin. Elles étaient concentrées sur le objectif : aller à la fac, ne pas tomber enceinte, rester libre, ne pas finir comme leur mère. Mais derrière, on sentait aussi beaucoup d’aigreur.

La relation que vous décrivez entre l’homme et le lieu dans lequel il vit se matérialise aussi par ses tentatives de dompter la nature, par exemple en coupant les forêts (dans Serena), ou en installant des barrages (dans Un pied au paradis).

Mon propos en tant que romancier n’est pas seulement de raconter, mais de décrire le cadre en donnant des détails spécifiques sur la faune, la flore, un rocher ou une rivière, de manière à révéler la nature, sa complexité, sa beauté et à étudier l’interaction entre l’homme et son milieu. Il faut d’abord donner à voir au lecteur la beauté d’une contrée pour lui faire ensuite prendre conscience de ce que l’homme commet.

Du coup, l’écologie est aussi un sujet récurrent dans vos romans. Dans Serena par exemple, vous décrivez la naissance d’un sentiment écologique, au début des années 1930.

Serena Ron Rash Le MasqueJ’ai écrit Serena comme une réponse directe à ce qui se passait alors, sous l’administration de George W. Bush, qui voulait ravager des forêts protégées pour faire du profit. Encore aujourd’hui, les Républicains annoncent qu’ils veulent lever la protection des parcs nationaux pour exploiter le pétrole ou gaz naturel. Serena raconte le début de ce combat entre exploitation et écologie.

A vos yeux, la Caroline est une région qui incarne bien l’ensemble des Etats-Unis ?

Je pense, oui. La majorité des Américains vivent comme des personnages de Jim Harrison, Daniel Woodrell ou Annie Proulx, et non pas comme les New-Yorkais de Bret Easton Ellis. New York ou Los Angeles s’apparentent presque à un autre monde, déconnecté des Etats-Unis. Quand on lit Bret Easton Ellis, on observe vraiment une toute petite portion du pays, pas forcément représentative. Des auteurs comme Richard Price y parviennent avec plus de justesse, en retranscrivant en même temps la vie dans plusieurs couches de la société. Lire la suite