AYBABTU, Comment les jeux vidéos ont conquis la pop culture, de Harold Goldberg – éd. Allia

AYBABTU Comment les jeux vidéos ont conquis la pop culture Harold Goldberg AlliaIl suffisait de voir l’attente frénétique qui entourait la sortie de Grand Theft Auto V il y a quelques semaines : du Parisien à Libération en passant par Paris-Match ou même Le Figaro, toute la presse, qui rechigne pourtant souvent à évoquer ce pan de la culture contemporaine, s’est emparée du phénomène. Il n’aura fallu que trois jours pour que les bénéfices de GTA 5 atteignent le milliard de dollars, et trois semaines pour que les chiffres de vente du précédent opus (25 millions de copies vendues) soient pulvérisés. Le cinéma peut aller se rhabiller : le jeu vidéo est aujourd’hui le colosse de l’industrie du divertissement.

Mais comment en est-on arrivé là ? En mêlant la rigueur du journaliste, l’expérience d’un ancien professionnel du milieu et l’enthousiasme du type capable de passer 36 heures d’affilée sur sa manette en se nourrissant seulement de café froid et de pizza surgelée, Harold Goldberg revient sur ce demi-siècle qui a vu le jeu vidéo s’imposer auprès d’un public de plus en plus large. Plutôt qu’un essai lisse ou exhaustif, AYBABTU se concentre sur des événements précis – l’apparition d’un personnage, la sortie d’un titre novateur, la trajectoire d’un créateur ou d’une entreprise – pour livrer une histoire elliptique, mais Ô combien fascinante, du jeu vidéo. Aussi passionnant pour le néophyte que pour le geek, ce livre nous entraîne “dans le terrier d’Alice au pays des merveilles”, où Mario, Sonic, Crash Bandicoot, Pac-Man et toute une pléiade de créatures excentriques côtoient les guerriers d’Everquest, les mages de Final Fantasy ou les gangsters de GTA, sur fond de petites briques colorées qui tombent et s’empilent, inlassablement.

En plus de montrer pourquoi les jeux vidéos se sont progressivement imposés d’abord auprès des jeunes et des garçons, puis auprès des adultes et des femmes, Goldberg esquisse le portrait de l’économie du divertissement électronique : il narre l’avènement d’Atari, la domination du Japonais Nintendo, l’arrivée de la Wii, les conditions de travail des développeurs, ou encore le monde des testeurs, digne d’Orange mécanique. Avec, trop souvent, ce triste schéma qui se répète : des jeunes gars pleins d’imagination fabriquent un jeu génial sur leur ordinateur, deviennent milliardaires du jour au lendemain, voient leur start-up cotée en bourse et immédiatement après, des types en costards gâchent tout en instaurant des règles de rentabilité et de retour sur investissement.

S’il s’avère fou de jeux vidéos et insiste sur la richesse de titres comme Bioshock, l’auteur est aussi lucide quant à la créativité limitée de certaines productions : la course à la technologie (ou le soin porté à faire frétiller une grosse paire de seins) se fait parfois aux dépens du scénario et de l’originalité. D’ailleurs, Goldberg s’inquiète de constater que l’industrie du jeu brasse tellement d’argent que la trajectoire des petits génies des années 1990 semble difficilement imaginable aujourd’hui – à moins que les jeux réalisés par des amateurs, de plus en plus nombreux ces dernières années, ne compensent le manque d’audace des grosses compagnies.

Encore prisonnier de sa réputation obscène, violente, d’objet néfaste à la santé mentale de nos tendres enfants (comme le rock, la télévision, le cinéma ou la littérature avant lui), le jeu vidéo reste mésestimé. Harold Goldberg, qui rêve de le voir un jour reconnu comme un art à part entière, s’en désole. Qu’il se rassure : avec de tels historiens pour le servir et raconter son épopée, le jeu vidéo ne devrait pas tarder à gagner la reconnaissance qu’il mérite.

All Your Base Are Belong to Us. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Damien Aubel, septembre 2013, 450 pages, 20 euros.

Karaoké Culture, de Dubravka Ugresic – éd. Galaade

Karaoke Culture Dubravka Ugresic GalaadeEn septembre dernier, Philip Roth publiait dans le New Yorker une lettre ouverte à Wikipédia. Après avoir tenté de corriger une information erronée le concernant sur l’encyclopédie en ligne, l’écrivain américain s’était vu rétorquer qu’il n’était pas une “source crédible”. Cette mésaventure a priori cocasse résume bien le nouvel équilibre qui s’est établi dans la culture depuis le développement d’Internet : “Le rapport de force, autrefois dominé par l’Auteur et l’Oeuvre, a été renversé au profit du Destinataire.” Désormais les élites culturelles ont été balayées, la dictature de la compétence renversée, le tout au profit d’un amateurisme omnipotent, incarné par Wikipédia : une encyclopédie faite par les amateurs (des “AA” : auteurs anonymes), avec une hiérarchie de l’information inexistante (d’ailleurs la biographie de Philip Roth est moins étoffée que celle de Paris Hilton), qui sera lue par des amateurs, valorisant ainsi le contenu qu’ils ont eux-mêmes créé.

Dubravka Ugresic n’invente rien. Son appréciation du phénomène Internet et ses exemples, très parlants, elle les trouve sur YouTube, Twitter, Facebook, à la télévision ou chez Emir Kusturica, Henry Darger ou Valentina Hasan. Par contre, surmontant l’habituel avis réactionnaire de ceux qui ont grandi avant l’apparition de l’ordinateur, elle réussit à trouver le concept qui lui permet de tout connecter pour appréhender les nouveaux rapports entre technologie et culture. Grâce à l’image simple et populaire du karaoké, elle met le doigt sur le paradigme qui scelle tous les aspects découlant de la domination du web et de la mentalité individualiste narcissique de notre époque. Résumé par un slogan provocant – “Je suis inculte, et alors ? J’ai encore le droit de m’exprimer !” –, cette nouvelle conception a bouleversé le champ culturel devenu, à l’image du jeu vidéo Second Life, un gigantesque karaoké où, dans un brouhaha informe, tout le monde peut s’emparer du micro, même s’il n’a rien dire.

Corrosif, drôle et enlevé, Karaoké Culture tire également profit du point de vue discordant de son auteur. Née en 1949, Dubravka Ugresic a vécu dans la Yougoslavie de Tito, ce qui lui permet une analyse provocante : cette culture faite par tous à destination de tous apparaît comme l’aboutissement de l’idéal communiste. L’essayiste croate rappelle surtout, dans une conclusion d’un pessimisme radical, combien, derrière sa démocratie revendiquée, cette culture karaoké s’avère en réalité vide, tiède, et mollement étouffante : “AA n’incite pas aux révolutions, il est bien trop conformiste pour flanquer une gifle à quiconque. De toute façon, flanquer une gifle est un geste d’auteur. AA est un enfant de son époque, ses gestes – au-delà de sa rhétorique révolutionnaire auto-adulatrice occasionnelle – ne sont ni grands, ni forts, ni subversifs, ni stupéfiants. (…) Nous voulions la liberté, nous avons eu la liberté de jouer, et nous avons même cru que le jeu se limitait à être libre de faire le clown.”

Traduit de l’anglais par Pierre-Richard Rouillon, octobre 2012, 130 pages, 10 euros.

Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers Dessinés

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessinés couvertureDepuis plus de trente ans, les dessins de Martial Leiter sont régulièrement publiés dans les colonnes du Monde, du Temps, du Zeit et de bien d’autres quotidiens à travers l’Europe. Pourtant, comme le montre la sélection d’une centaine de planches réunie ici, le Suisse reste en décalage avec ce que l’on considère généralement comme le dessin de presse. Aucun homme politique connu, aucune référence à l’actualité ; pas de nom, pas de lieu, pas de date. La démarche de celui qui se sent plus proche de William Hogarth que d’Honoré Daumier n’est jamais journalistique, mais prend soin de faire toujours un pas de côté, pour avoir sur la situation un recul salvateur qui donne à ses images une pertinence intemporelle. Leiter préfère forcer son lecteur à passer plus de temps sur chaque dessin, pour en percer le sens, et saisir toutes ses implications. Du coup, sur des sujets très classiques, souvent hérités des années 1970 (l’antimilitarisme, les médias, l’entreprise, la mondialisation, la culture…), il parvient à ne jamais être ni redondant, ni dépassé. Au contraire, la persistance de tels thèmes montre avec virulence à quel point, depuis des décennies, le monde n’a cessé de tourner en rond.

Tous rebelles Martial Leiter Cahiers Dessines extrait

La pureté de l’esthétique noir et blanc – souvent muette, tout au plus accompagnée d’un titre plein d’ironie – va également dans le sens de cette intemporalité. Avec, toujours, immanquablement, ces lignes rampantes, ces trames qui cousent le papier, s’entrecroisent et creusent leurs sillons, imprimant leur monotonie ou leur hargne. “Mes dessins sont faits de fils plus ou moins serrés qui forment une toile, un filet où je saisis, emprisonne et arrête les choses, les observations”, explique l’auteur dans l’interview qui ouvre ce volume. Comme en écho aux gravures de Goya, il déroule son univers sombre, où l’humain semble toujours passer après, soumis aux courbes de la bourse, à l’opium enivrant servi par les médias, à l’exploitation sournoise des grands patrons. Là où certains cherchent le rire à tout prix, Martial Leiter, lui, a choisi de frapper la conscience de celui qui prendra le temps de s’enfoncer dans les canevas de son encre noire.

Mars 2012, 160 pages, 19 euros.

Debout l’humanité !, de Osamu Tezuka – éd. Flblb

debout l'humanite manga osamu tezuka flblb couvertureAlors que l’on croyait bien connaître d’Osamu Tezuka, voilà qu’est traduit l’un de ses ouvrages les plus déconcertants. Tout commence lorsque Tenka Taihei, un déserteur repris par l’armée, est obligé de jouer les cobayes pour des expériences militaires. On découvre à cette occasion que les spermatozoïdes à deux queues de ce petit bonhomme falot sont exceptionnels, capables de donner vie à un être humain nouveau, ni homme ni femme : un asexué. L’intrigue feuilletonesque part alors dans tous les sens. Les rebondissements sont à peine croyables, les personnages s’avèrent complètement instables et le récit ne cesse de changer de ton. Tambour battant, Debout l’humanité ! enchaîne les péripéties excentriques sans se préoccuper de la cohésion de l’ensemble. Heureusement, le mangaka sait parfaitement mener sa barque pour que la lecture reste un plaisir.

La singularité de ce volume réside d’abord dans son dessin. Le célèbre trait arrondi et bondissant du Japonais perd en précision pour se faire plus pressé, plus sommaire, obéissant à une dynamique proche du dessin de presse. Ce n’est sans doute pas un hasard, puisque Debout l’humanité ! est aussi l’ouvrage le plus engagé et le plus véhément de Tezuka. Si le père d’Astro Boy a souvent profité de ses bandes dessinées pour suggérer un message écologique, pacifiste, voire une critique de certaines dérives de la modernité, jamais il n’a concentré autant de hargne dans une seule histoire. Publiées dans la revue Manga Sunday entre janvier 1967 et juillet 1968, période ô combien mouvementée, les aventures de Tenka Taihei et de son fils Miki l’asexué deviennent le prétexte à une dénonciation enflammée. Le racisme, l’exploitation des faibles, le cynisme de l’industrie culturelle, les abus du système capitaliste, les dérives de la science, la dictature, l’incurable cruauté des hommes, l’aliénation sociale ou l’absurdité de la guerre (au Vietnam entre autres) : tout y passe. Ca fait beaucoup – peut-être même trop pour que le discours n’en ressorte pas brouillé.

C’est finalement ailleurs que réside le véritable intérêt de cet ouvrage. Très explicitement, comme rarement il a osé le faire, sauf peut-être dans La Femme insecte, Osamu Tezuka parle de sexe, allant jusqu’à évoquer la transsexualité ou l’inceste, avec une naïveté qui lui permet de ne pas sombrer dans le mauvais goût. Le destin de ces nouveaux humains du “troisième sexe” finit par ressembler à la triste métaphore de la solitude et des frustrations humaines, le récit s’achevant même, pour une fois, sur une note désespérée. Si elle n’est pas l’œuvre la plus aboutie de son auteur, loin de là, Debout l’humanité ! n’en reste pas moins, assurément, l’une des plus curieuses.

Traduit du japonais par Jacques Lalloz et Rodolphe Massé, mai 2011, 432 pages, 18 euros.